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Dossier : Ce que l’écologie fait à la politique

Des droits pour le vivant Entretien avec Marie Toussaint et Baptiste Morizot

Juriste et eurodéputée, Marie Toussaint a fondé l’association « Notre affaire à tous » pour porter le combat écologiste sur le front judiciaire. Philosophe, Baptiste Morizot invite à inventer une diplomatie du vivant. 
© European Union 2019 (à gauche) ; droits réservés (à droite)
Juriste et eurodéputée, Marie Toussaint a fondé l’association « Notre affaire à tous » pour porter le combat écologiste sur le front judiciaire. Philosophe, Baptiste Morizot invite à inventer une diplomatie du vivant. © European Union 2019 (à gauche) ; droits réservés (à droite)

Le droit est-il une voie pour faire entrer le non-humain en politique ? La juriste et eurodéputée Marie Toussaint et le philosophe Baptiste Morizot questionnent le concept d’une diplomatie du vivant. 


Le 23 février 2021, l’État était reconnu « responsable de manquements dans la lutte contre le réchauffement climatique » par le Tribunal administratif de Paris, suite à l’action en justice menée par « Notre affaire à tous ». De quoi rendre politique la question du vivant ?

Marie Toussaint – L’objectif de « L’Affaire du siècle » n’est pas tant de faire condamner l’État que de l’obliger à agir contre le dérèglement climatique. C’est essentiel car, depuis trente ans, les États foulent aux pieds leurs engagements environnementaux. L’accord de Paris en est le révélateur. Il oblige les États à transcrire dans la loi les objectifs pris à la COP21, or les lois françaises ne sont toujours pas à la hauteur de ces derniers, et les actes pas à la hauteur de ces lois.

L’enjeu de L’Affaire du siècle est aussi une réappropriation du droit démocratique face à un droit qui s’élabore hors des États, appelé le droit global. Celui-ci prend progressivement de l’ampleur dans notre société mondialisée. Il intègre les décisions prises par les tribunaux privés, le droit des contrats, ainsi que les décisions relatives à la responsabilité environnementale des entreprises œuvrant par-delà les frontières.

Mais, largement issu du droit privé, ce droit global s’oppose et s’impose trop souvent au droit adopté par les peuples et les démocraties – négociant de manière dangereuse avec la légitimité démocratique, au grand dam du vivant. On peut citer l’exemple de l’entreprise pétrolière américaine Chevron-Texaco qui a échappé à la justice équatorienne par le biais d’un tribunal d’arbitrage.

Le droit environnemental est plafonné dans sa capacité à protéger.

L’entreprise, condamnée par la Cour constitutionnelle du pays, refuse encore de réparer les dommages causés aux écosystèmes et à plus de 30 000 personnes rendues malades par les déversements de pétrole. Ce n’est malheureusement qu’un exemple parmi d’autres…

Baptiste Morizot – Ce qui est intéressant dans la démarche de L’Affaire du siècle, c’est qu’elle démontre la capacité du droit à être un fer de lance pour accélérer des transformations culturelles nécessaires à la lutte face au dérèglement climatique. Le constat partagé aujourd’hui est que le droit environnemental dont nous héritons est plafonné dans sa capacité à protéger. Pourquoi ? Parce que c’est un droit réglementaire, fait de petites règles locales.

Les droits des personnes et des biens sont régis par de grands principes comme la dignité ou la propriété qui, en effet, protègent plus efficacement. Je vois un grand enjeu culturel à faire remonter les écosystèmes et le monde vivant dans la hiérarchie juridique, en les faisant accéder à un niveau analogue à celui qu’on donne aux personnes et aux biens.

L’enjeu est de faire émerger démocratiquement un droit planétaire au niveau mondial. 

Marie Toussaint – En effet, au droit global, j’oppose un droit planétaire qui tiendrait compte du non-vivant. L’enjeu est de faire émerger ce droit démocratiquement au niveau mondial. Cette dynamique est déjà présente dans de nombreux pays (des pays occidentaux ou des pays du Sud), avec des victoires – celle de la fondation Urgenda face à l’État des Pays-Bas, celle en 2015 du fermier Asghar Leghari face au gouvernement pakistanais – et d’autres affaires en cours. Ce qui émerge, c’est la demande de reconnaissance des droits de la nature et celle des écocides avec une obligation des États à agir.

La justice humaine a donc un rôle à jouer dans notre relation au vivant ?

Baptiste Morizot – Le défi est de multiplier les fronts d’une recherche sur la question du droit. Moi-même, je suis intéressé par l’animisme juridique, c’est-à-dire l’attribution de la personnalité juridique à des entités non humaines. Je reste sceptique cependant quand cela est présenté comme une solution magique et monopolistique pour défendre les milieux.

Il y a un risque de malentendu, celui de tout parier sur une approche qui comble un désir de revaloriser symboliquement les milieux, sans produire d’effets décisifs dans le droit. Si, dans certains contextes, l’effet est une protection accrue, dans d’autres cas l’efficacité est minime. D’autres outils sont à inventer, d’autres statuts à activer, d’autres formes d’obligations à renforcer, en fonction des traditions juridiques, en prenant pour critère central ce qui marche juridiquement pour punir les criminels et moduler les usages.

Marie Toussaint – Parler des droits de la nature implique une approche plurielle qui repose sur trois piliers. Le premier est le droit de se régénérer à un rythme naturel et d’être respecté. Le deuxième est celui de la représentation en justice avec la possibilité que ses droits soient défendus quand ils sont bafoués. Mais qui est légitime pour défendre un écosystème devant les tribunaux ? La réponse dépend de chaque culture en symbiose avec cet écosystème. Au sein du mouvement des droits de la nature, beaucoup défendent que n’importe quel être humain doit pouvoir exercer un recours en justice en ce sens.

En Colombie, la Cour suprême a doté la forêt amazonienne d’un statut légal.

Mais ce n’est pas du tout le cas du droit en Europe qui, au contraire, limite l’accès à la justice aux autorités publiques ou aux associations agréées, en avançant le risque d’un engorgement des tribunaux. Là où chaque individu a la capacité de saisir les tribunaux, on n’a pourtant guère constaté d’engorgement… Quant au troisième pilier, il appelle à se demander comment faire pour qu’en amont de toute décision économique, urbanistique, d’aménagement, les droits des écosystèmes soient protégés ? Pour que la voix de la nature fasse irruption dans le débat démocratique ? C’est bien un enjeu très actuel, si nous souhaitons prévenir les atteintes au vivant.

Mais comment, concrètement, faire entrer l’ensemble du vivant dans l’agora ?

Marie Toussaint – Il y a un enjeu démocratique à inventer de nouvelles gouvernances. En Colombie, suite à une action pour la justice climatique portée par vingt-cinq jeunes, la Cour suprême a doté la forêt amazonienne d’un statut légal et mis en place un pacte intergénérationnel pour la vie de l’Amazonie. Celui-ci prévoit une nouvelle gouvernance incluant quatre parties prenantes : les pouvoirs publics, les scientifiques, les communautés qui vivent dans la forêt et les jeunes générations, via les vingt-cinq plaignants représentant les générations futures.

Plus proche de chez nous, un collectif d’artistes et d’urbanistes a lancé le « Parlement de Loire », une démarche encore expérimentale et pionnière, mais prometteuse, qui réfléchit à la manière de donner une voix aux écosystèmes dans notre démocratie. Qui sont les bons représentants du fleuve ? Outre les villes traversées, les entreprises, les populations riveraines bien placées avec une belle vue, des populations moins aisées, plus vulnérables, ont une expertise du fleuve.

Reconnaître les droits de la nature, c’est reconnaître chaque être humain dans sa relation au vivant.

Reconnaître les droits de la nature, c’est reconnaître chaque être humain dans sa relation au vivant, c’est donc aussi redonner de la voix et du pouvoir aux subalternes et avancer vers l’égale dignité. On tombera d’accord ici : l’enjeu n’est pas l’octroi en soi d’une personnalité juridique aux écosystèmes, c’est celui de la justice entre les humains, avec la nature et les générations futures, en intégrant toutes les voix, y compris celles aujourd’hui considérées comme subalternes.

Baptiste Morizot – Ces tentatives pour faire rentrer au Parlement des entités non humaines sont le signe d’un mouvement intéressant. Mais elles charrient des héritages qui peuvent nous dérouter. La situation, à mon sens, exige une imagination politique plus grande pour faire justice aux écosystèmes et aux vivants. Elle demande d’ajuster nos égards à leur forme de vie propre sans plaquer des relations et des normes qui ne font sens qu’entre humains. Le Parlement représente un modèle stimulant pour « faire entendre la voix ». Mais en choisissant une métrique humaine (parler), on condamne en un sens tous ceux qui n’ont pas de voix à être déficients.

Plutôt que « parler pour », nous pourrions tenter de « traduire » le langage des non-humains.

Pour autant, si nous ne sommes pas capables de faire parler les non-humains, nous pouvons les traduire. Comment traduit-on les exigences vitales des autres formes de vie ? « Traduire » voilà un motif stimulant, plutôt que « parler pour ». Parce que l’on connaît bien les limites de la traduction et ses erreurs possibles, elle nous restitue une responsabilité à assumer. Cela permet de penser que nous sommes tout le temps enjoints à mieux traduire, à retraduire, à affiner la traduction.

L’exemple de la volonté de faire revenir les abeilles à Paris avec des ruches sur les toits est éloquent. La tentative se voulait pleine d’égards vis-à-vis des abeilles domestiques, mais finalement elle a fragilisé les populations de pollinisateurs sauvages. Il a fallu remettre sur le métier la question d’une cohabitation plurielle. Cette prise de conscience a invité à un nouveau processus d’ajustement des égards, plus riche et plus inclusif.

La deuxième limite du modèle du Parlement est que cette idée est l’héritage d’un inconscient conceptuel dans lequel le monde est d’abord constitué de camps, des classes d’êtres avec des intérêts divers, à qui on donne un représentant. Mais on charrie ici une conception libérale du monde, dans laquelle il y aurait d’abord des individus séparés, avec des intérêts prédéfinis, en opposition avec d’autres.

À l’occasion des groupes de travail sur la présence des loups, j’en ai fait l’expérience. On a, d’un côté, des associations de protection de la nature qui se présentent comme les représentants des loups et, en face, des syndicats ovins représentant des bergers. Un tel mécanisme pérennise des conflits qui génèrent des impasses : les solutions des uns sont systématiquement combattues par les autres.

Les interdépendances sont premières, donc constitutives des êtres. 

En donnant un représentant aux non-humains, voué à porter leurs intérêts exclusifs selon l’ancien modèle, on pérennise une idée d’opposition entre des camps, et finalement les non-humains perdent toujours, parce que la priorité sera toujours donnée aux humains (appartenance d’espèce oblige).

Cette vision politique libérale, selon laquelle il faut représenter des camps figés aux intérêts opposés, est critiquable. Je voudrais lui substituer le rappel que les interdépendances sont premières, donc constitutives des êtres, et que ce qui est à défendre, ce ne sont pas les intérêts prédéfinis d’un camp, mais des communautés d’importance, dans lesquelles sont alliés des humains et des non-humains, des usages et des écosystèmes.

D’où l’idée de « diplomates des interdépendances », décrite dans votre livre Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020)…

Baptiste Morizot – Oui. Par exemple, nous n’aurions pas des représentants de l’Amazonie contre les intérêts humains, mais des représentants qui auraient vocation à valoriser les interdépendances entre certains usages humains et les communautés biotiques de l’Amazonie. Ces diplomates défendraient la communauté d’importance entre peuples autochtones et forêts vivrières, contre la communauté des entreprises de déforestation et d’élevage de bovins.

Les possibilités de vie d’une espèce sont articulées à d’autres espèces et à certaines de nos pratiques. 

On serait libéré des problèmes de hiérarchisation entre humains et non-humains. Et l’on aurait une forme politique qui suivrait avec plus de justesse les lignes de force de la réalité écologique, puisque nous sommes faits de relations, avant d’être des atomes guidés par des intérêts exclusifs. Ainsi, pour le Parlement de Loire, des représentants des interdépendances rendraient visibles les communautés d’importance, soulignant le fait que les possibilités de vie d’une espèce sont articulées à d’autres espèces et à certaines de nos pratiques humaines – contre d’autres, bien entendu.

Marie Toussaint – Cette idée de porte-parole des interdépendances est particulièrement intéressante. Et l’on sait qu’elle n’épuise pas le besoin de politique, bien au contraire. On le constate déjà dans des conflits entre des projets d’énergies renouvelables et le respect de la biodiversité, avec par exemple les plateformes éoliennes en mer, ou encore là où le recours à l’énergie hydraulique détruit les capacités d’accès à l’eau pour les populations ou les écosystèmes.

Prendre au sérieux le projet de porte-parole des interdépendances, ce serait une véritable révolution, nécessaire et urgente. Mais nous aurons besoin d’institutions et de modalités de débat démocratique permettant d’appréhender une nouvelle forme de conflictualité politique. Voilà le genre de débats qui s’impose désormais.

Propos recueillis par Martin Monti-Lalaubie

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