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Dossier : Ceci n’est pas un numéro sur la chaussure

Quand les travailleurs asiatiques revendiquent un salaire plancher

 Des femmes au travail dans une usine de vêtements. Cette photo a été prise à l'occasion d'une mission d'observation de la FIDH au Bangladesh. © Iamtheboo/FlickR CC BY-SA 3.0
Des femmes au travail dans une usine de vêtements. Cette photo a été prise à l'occasion d'une mission d'observation de la FIDH au Bangladesh. © Iamtheboo/FlickR CC BY-SA 3.0

En 2010, le Cambodge et le Bangladesh ont connu des manifestations massives de travailleurs du textile 1, à peine apaisées depuis. Leur revendication ? Un salaire décent. Un des problèmes centraux de l’industrie est en effet la persistance, dans de nombreux pays de production, de salaires trop bas pour permettre aux travailleurs (et surtout travailleuses, qui constituent 85 % de la main-d’œuvre) de vivre dignement. Le salaire vital est pourtant un droit humain fondamental, consacré par le droit international. Il se distingue du salaire minimum (qui, dans ces pays, équivaut souvent à un salaire de pauvreté) en cela qu’il doit permettre au travailleur de répondre à ses besoins fondamentaux – autrement dit, ses droits – et à ceux de sa famille (se loger, se nourrir, se soigner, etc.), mais aussi de pallier les aléas de la vie et d’envisager l’avenir. En l’absence de revenus indirects (protection sociale) ou issus de la redistribution, le salaire représente dans ces pays la principale, sinon la seule, source de revenus.

C’est bien sûr aux États qu’il revient de fixer le salaire minimum national à un niveau permettant de vivre décemment. Mais leur latitude est bien mince dans la course au moins-disant social menée par les multinationales du secteur, qui les expose à des délocalisations. La Chine en a fait l’expérience, mais elle avait les ressources nécessaires pour opérer une diversification de son économie. Ce n’est pas le cas du Bangladesh ou du Cambodge, qui dépendent pour près de 80 % du secteur textile-habillement pour leurs entrées en devises et se retrouvent ainsi prisonniers d’un modèle de développement encouragé dans les années 2000 par l’Union européenne notamment, fondé sur une sur-spécialisation dans un secteur à faible valeur ajoutée et entièrement tourné vers l’exportation.

Face à un chantage qui paralyse les États, les travailleurs se sont retournés vers les acteurs économiques. De fait, la structure des multinationales du secteur, à la tête de chaînes de sous-traitance complexes, extrêmement ramifiées, couvrant de nombreux pays, leur donne un poids qui fait d’elles un acteur incontournable de la régulation. Et leur confère la responsabilité de garantir un salaire décent à celles et ceux qui contribuent au premier plan à leur prospérité. C’est sur ce fondement que des organisations asiatiques se sont rassemblées au sein de l’« Asia Floor Wage Alliance » (AFWA) 2. Créée en 2009, cette alliance pour un salaire plancher en Asie s’est assignée un double objectif : enrayer la mise en concurrence des travailleurs du secteur dans la région et augmenter de manière significative les salaires, par le biais d’accords négociés entre les syndicats internationaux et les multinationales, à qui il revient de les faire appliquer tout au long de leur chaîne de sous-traitance.

Un salaire pour vivre dignement

À l’objection faussement techniciste des multinationales, selon laquelle il n’était pas possible de calculer un salaire vital, faute de définition institutionnelle, l’AFWA a répondu en développant une méthode de calcul fondée sur un panier de biens (biens alimentaires et non alimentaires, nombre de calories nécessaires pour une famille composée de deux adultes et deux enfants…) 3. Ce salaire vital comporte une part de revenu additionnel de 10 %, car l’une des conditions d’émancipation des travailleurs est que ceux-ci touchent un salaire qui dépasse le niveau nécessaire à la « reproduction de la force de travail », selon l’approche marxienne. Pour l’AFWA, ce salaire vital est un plancher, que les multinationales doivent prendre en compte pour calculer le coût minimum de fabrication de leurs produits. En 2017, il s’établit à 1 181 dollars ppa 4 par mois 5 : ainsi, selon l’AFWA, les travailleurs du Bangladesh devraient gagner 378 euros au lieu de 57 euros actuellement et ceux du Cambodge 404 euros au lieu des 145 euros actuels.

Réformer notre modèle économique

Cet indicateur est très ambitieux au regard des salaires actuels. De fait, aucun accord ne l’a entériné. Aucun n’existe intégrant la notion même de salaire vital. Et pour cause, ce n’est pas de faisabilité qu’il s’agit, mais bien de modèle économique. Le salaire de la main-d’œuvre est le pilier sur lequel ce modèle est fondé : la minimisation des coûts de production. En s’abritant derrière la légalité de salaires de misère, c’est bien ce modèle que les multinationales refusent d’abandonner, tant il est lucratif.

Reste qu’en offrant une référence pour l’établissement de salaires en deçà desquels la dignité humaine n’est pas respectée, l’Asia Floor Wage Alliance développe un argumentaire pour soutenir les négociations tripartites engagées par les organisations de défense des travailleurs pour une augmentation des salaires minimum. L’Alliance sert aussi de point d’appui pour une lutte plus globale : là où le pouvoir économique surpasse le pouvoir politique, elle remet la question du droit au centre de la question productive. Ainsi, en France, le Collectif Éthique sur l’étiquette a fait du salaire vital un point clé d’interpellation des multinationales. En présence d’États défaillants, au lieu de profiter du déficit législatif dans ces pays, il leur demande de fonder leurs pratiques d’achat et leurs coûts de fabrication sur le salaire vital. Documentant la priorité donnée à la rémunération des actionnaires, via la valorisation du capital immatériel, aux dépens des droits fondamentaux des travailleurs 6, le Collectif exige des entreprises qu’elles se conforment à l’obligation de vigilance qui leur est faite par les textes internationaux et la loi pionnière adoptée en France en mars 2017 7.

 

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1 « Bangladesh : la répression syndicale doit cesser », Collectif Éthique sur l’étiquette [en ligne], sans date.

2 L’Alliance compte aujourd’hui plus de 80 organisations issues de 12 pays asiatiques et occidentaux.

3 Pour en savoir plus sur la méthode de calcul : AFWA, « The Asia floor wage animation », sans date.

4 Il est exprimé en dollars ppa (parité de pouvoir d’achat) afin de permettre de comparer le niveau de vie d’un pays à l’autre.

5 Pour une durée de travail n’excédant pas celle encadrée par les conventions de l’Organisation internationale du travail, soit 48 heures par semaine.

6 Entre 1995 et 2017, la part d’un produit revenant aux travailleurs a baissé de 30 % sur la fabrication d’une chaussure selon le rapport du Basic, « Anti-jeu, les sponsors laissent (encore) les travailleurs sur la touche », Collectif Éthique sur l’étiquette, juin 2018.

7 Loi n° 2017-399 du 27 mars 2017 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre.


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