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Nature et (re)découverte

© André Thiel 2013
© André Thiel 2013

Ce que disent les plus lucides fait froid dans le dos. En 1992, le sommet de la terre de Rio voulait prendre soin des générations futures ; aujourd'hui elles sont nées et nous n’avons rien fait (cf. D. Bourg). La catastrophe écologique n’arrivera pas soudainement : elle est déjà en cours (cf. C. Larrère). La biodiversité est en régression rapide. Un réchauffement climatique de + 1°C, désormais certain, aura raison de la calotte glaciaire. Pour avoir une chance de ne pas dépasser + 2° C d’ici la fin du siècle – un niveau qui met en péril une partie de la vie marine et la fertilité de nombreuses terres –, l’humanité ne doit pas émettre plus de 550 gigatonnes de carbone d’ici 2050. Il est prévu d’en émettre 3000 Gt par la seule combustion du charbon, du pétrole et du gaz.

Devant un si sombre tableau, faut-il attendre quelque lumière des traditions spirituelles et religieuses ? Ne sachant plus à quel saint se vouer quand les négociations étatiques patinent, il est tentant de vouloir mobiliser les 2,2 milliards de chrétiens, 1,6 milliard de musulmans, 1 milliard d’hindouistes, 500 millions de bouddhistes… À l’heure où certains font des croyances des ferments de division, il est heureux de trouver l’occasion d’une parole commune (cf. S. Nait Ahmed, C. Eveillard et E. Lasida). Mais les croyants ne sont pas une armée qui marche au pas, et c’est heureux ! Attend-on des sages qu’ils pallient l’incapacité des politiques ? Ce peut être leur rôle de les interpeller (cf. G. Kerber), non de s’y substituer. Quant au miracle…

Si les spiritualités sont concernées au premier chef, c’est que « l’âme du monde est malade » (cf. N. Hulot). Le défi écologique est aussi un défi pour l’esprit. Il appelle une conversion (en latin, conversio signifie « retournement », changement de l’ordre mental). À trop vouloir soumettre la nature, l’homme en est venu à penser qu’il était le maître, voire l’origine de tout. La disparition de nombreuses espèces, de pans entiers de forêts qui hébergeaient autant de cultures en harmonie avec leur environnement (cf. F. Lopez), questionnent sa place sur terre. Sans sacraliser la nature, les monothéismes appellent à y reconnaître l’œuvre de Dieu, à la louer. Indépendamment du religieux, s’émerveiller devant une écorce, un pétale, faire l’expérience sensible du vent, de l’eau, n’est-ce pas le meilleur antidote à la tentation dominatrice qui nous guette (cf. J.-P. Pierron) ? Et pourquoi ne pas se mettre à la place des éléments, « penser comme une montagne » (Aldo Leopold) ? Les éthiques de l’environnement, les pères d’une écologie profonde, invitent à ce décentrement (cf. É. Charmetant).

La catastrophe écologique nous place aussi dans une histoire qui nous dépasse. Quel est le sens de notre passage sur terre, si nous saccageons « notre maison commune » ? Nous est-elle confiée, comme le suggèrent les religions ? Une chose est sûre : nous l’empruntons à nos enfants. La conversion devient urgente, mais le niveau de radicalité nécessaire est « celui où la foi est engagée » (cf. A. Cugno). C’est un système de croyances (dans le progrès, l’omnipotence de la science, la promesse de bonheur consumériste) qu’il nous faut abandonner. Se faire proche de l’humanité, dans ce qu’elle a de lointain, d’essentiel aussi, voilà peut-être le redoutable mais magnifique défi qu’il nous est donné de relever (cf. M. Kopp).

En posant des questions ultimes (cf. B. Hériard), la planète renvoie les traditions spirituelles à leurs fondamentaux. En grec, la conversion s’exprime par deux mots : epistrophê (idée d’un retour à l’origine, à soi) et metanoïa (idée d’une mutation, d’une renaissance). « Si une mauvaise compréhension de nos propres principes nous a parfois conduits à justifier le mauvais traitement de la nature, la domination despotique de l’être humain sur la création (…), nous avons alors été infidèles au trésor de sagesse que nous devions garder » reconnaît François dans Laudato si’, qui puise dans les sources du christianisme une encyclique inspirée, radicale, porteuse d’un souffle (espérons-le) mobilisateur (cf. C. Mellon). Et si, finalement, en revenant au galop, la nature que nous avions chassée, violée, cette « clameur de la terre » inséparable de celle des pauvres, invitait les spiritualités à redécouvrir ce qu’elles ont de plus beau, de plus fécond à offrir au monde ?

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2 réactions pour « Nature et (re)découverte »

Eric Lagandré
30 July 2015

Un grand merci pour ce numéro. Oui, la catastrophe est déjà en marche. Et je suis heureux de le lire car la préparation du colloque m'avait inquiété : je craignais que le recours aux spécialistes, ingénieurs ou économistes finisse par escamoter la dimension tragique de notre réflexion. Le discours des spécialistes, à s'inscrire dans le registre de la solution, me paraît souvent verser dans celui de la toute puissance. La lutte contre le changement climatique pourrait ainsi oublier que l'humanité n'a guère cessé depuis le début du 20ème siècle, d'organiser d'autres sortes de catastrophes. Et que nous continuons à entretenir soigneusement les armes permettant de faire sauter la planète. De ce point de vue, j'ai trouvé la présence de l'association Magdala dans le colloque fort bienfaisante. Et il le semble aussi qu'une dimension spirituelle essentielle des combats que nous menons est à rechercher du côté de l'abandon de la pulsion de toute puissance. Les solutions si elles finissent par émerger, ressortent plus de ce qu'il reste à inventer que d'un déjà connu à imposer à tous, au besoin de manière autoritaire. Un risque particulier pour la lutte contre le changement climatique tient ainsi aux dérives nombrilistes de ses protagonistes qui voudraient parfois oublier les autres catastrophes, l'aggravation des inégalités, la spéculation immobilière, etc....

Cyril de Koning
17 July 2015

Je vous remercie pour cet article.
L'urgence du besoin de changement est une réalité. L'enjeu de la supportabilité de ce changement est un défi réel pour nos civilisations.
Un doute sur le mode de calcul nécessite votre éclairage. Selon vos informations et suivant le calcul suivant : au rythme actuel de 35 gigatonnes de C02 émises/an (données GIEC 2013), nous atteindrons la limite de 450 gigatonnes en 2030. Toutefois, l'absorption de CO2 par la terre est de 25 gigatonnes (données GIEC 2013). Ainsi la croissance de C02 serait elle à valeur constante de 10 gigatonnes/an. A valeurs constantes, il ne faudrait plus 15, mais 45 ans pour atteindre les 450 gigatonnes. Je conçois que ce débat peut paraître secondaire, tant ce questionnement des chiffres nous éloigne de la réalité tangible du changement climatique. Toutefois la connaissance globale du plus et du moins permet, me semble t-il, de mieux appréhender les enjeux concernant la préservation et la sobriété à promouvoir.
Reste à mesurer concrètement et à niveau individuel et collectif ce que nous devons entreprendre pour parvenir à limiter cette croissance de carbon dioxide et d'autres gazes d'origine anthropique à effet de serre. Suffira-t-il de rouler électrique ou faudra t-il tangiblement limiter et localiser notre consommation? Est-ce que le progrès technique et son verdissement nous permettra de vivre pareillement sans changer de paradigme économique et social, ou un tel verdissement étant toujours et malgré tout largement consommateur de carbone, un changement plus radical de mode de vie et de consommation n'est elle pas à promouvoir de manière urgente ? On ressent ce mouvement de fonds dans cette revue, toutefois on constate que nos politiques plaident beaucoup plus fortement pour le progrès technique (Autolib, Velib, etc....) Ainsi il existe des mouvements divers : progrès technologique, voire social, d'autres plus rares de promotion d'une sobriété, et enfin et surtout une poursuite de la promotion économique à travers le consumérisme par une concurrence économique effrénée. Le mouvement à l'oeuvre plein de contradictions reste pour le moins chaotique et confus.

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