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Amazonie : aux sources d’une résistance universelle

Sur le fleuve Amazone, 2013 ©André Thiel
Sur le fleuve Amazone, 2013 ©André Thiel

La lutte des peuples indigènes d’Amazonie pour leur terre est portée par un lien fondamental à l’autre, à la nature et au cosmos. Autant que les dégâts environnementaux auxquels ils tentent de résister, leurs conceptions du monde peuvent nous interpeller.


Le problème de l’Amazonie et des peuples indigènes1 n’est pas seulement le leur, c’est notre problème à tous2. Car en Amazonie se joue une grande partie de l’avenir de l’humanité. Cette région représente 43 % du continent sud-américain, un tiers de la biodiversité et 20 % de l’eau douce dans le monde. Le biome amazonien (ou écorégion) est fait de plusieurs écosystèmes : il comprend une grande variété de climats, de reliefs, de formations géologiques lui procurant de nombreux minerais. 90 % des précipitations survenant en Amérique centrale et du Sud proviennent d’Amazonie. Cette forêt est un immense réservoir d’eau, alors qu’à la même latitude, les autres régions du monde sont désertiques. Il faut savoir qu’un mètre carré de forêt évapore 8 à 10 fois plus qu’un mètre carré d’océan. Il y a donc une rivière volante amazonienne qui représente 20 millions de tonnes d’eau par jour, alors que la rivière liquide en représente « à peine » 7 millions. Ce phénomène serait impossible à reproduire avec des techniques humaines. Les spécialistes soutiennent que si on déboisait 40 à 60 % de la forêt, l’Amazonie se transformerait en savane.

Du point de vue géopolitique, la région s’étend sur neuf des douze pays d’Amérique du Sud : Brésil, Bolivie, Pérou, Équateur, Colombie, Venezuela, Guyane, Suriname et Guyane française. L’interdépendance des écosystèmes amazoniens et l’étalement du bassin hydraulique obligent ces États à se coordonner. Mais c’est au Brésil, dont le produit intérieur brut dépasse largement celui cumulé des autres États amazoniens, que s’étend la plus grosse part de la forêt (5 millions de km² pour un total de 7,7 millions). C’est aussi là que vit l’essentiel de la population (25 des 35 millions d’habitants de l’Amazonie). Parmi ces habitants, on compte 3 millions d’indigènes, réunis en 390 peuples et 49 groupes linguistiques. Par-delà leur diversité, ces peuples ont noué une alliance et se sont réunis par régions pour conquérir des droits territoriaux ancestraux, qui ont été officialisés dans la législation brésilienne. Ces cinquante dernières années, ils ont été les acteurs sociaux les plus créatifs du continent, remettant en question, par leurs soulèvements, le système en place. Même s’ils ne sont pas nombreux, ils ont la force de résister et de proposer des contre-projets. Comment interpréter une position aussi radicale ? Que peuvent-ils nous apprendre ?

Résister face aux logiques de marché

La province de Raposa Serra do Sol, au nord du Brésil, a connu l’une des plus grandes luttes contre l’agrobusiness. Malgré la distribution des terres engagée par Lula, celles-ci étaient toujours exploitées, en 2008, par des entreprises de l’industrie agroalimentaire : le gouvernement n’avait pas la force politique pour les expulser. Ce territoire est habité par près de 20 000 indigènes d’ethnies, de cultures et de langues différentes, regroupés en 194 communautés. Malgré leurs disparités, ils ont conscience de partager une même cause, celle d’un peuple qui vit de la terre. Cela leur permet de dépasser leurs divisions pour lutter contre le système économique qui colonise leur espace de vie, afin que leurs enfants et les enfants de leurs enfants aient un avenir.

Les peuples qui vivent sur ces terres sont régulièrement victimes de violences : agressions à main armée par des milices, viols, villages brûlés. Certains portent une marque au fer rouge faite par les propriétaires terriens. Près de São Marcos, ces derniers ont pris un kilomètre sur les terres indigènes. Pour contrer ce grignotage, les indigènes ont décidé de construire leur village tout autour des barbelés. En réaction, les propriétaires terriens ont fait incendier les villages avec leurs écoles, leurs hôpitaux ; les élèves et les professeurs ont été battus, il y a eu des coups de feu… En vingt-cinq ans de lutte, 21 chefs indigènes ont été assassinés et 46 ont fait l’objet de tentatives d’homicide. Malgré ces violences, les indigènes proclament qu’ils resteront jusqu’au dernier sur leur terre, à lutter pour la sauver. Ils savent que, s’ils la perdent, c’est l’exode vers les grandes villes qui attend leurs filles et leurs fils, la drogue, la prostitution et un mode de vie marginalisé. D’où tirent-ils cette force de résistance ? Peut-être du fait que, chaque année, ils commémorent leurs martyrs. On montre aux enfants la liste de leurs proches, père, grands-parents, morts en défendant leur terre. Les corps sont exposés pendant trois jours, les enfants peuvent les toucher, ils posent des questions, ils pleurent… et ils prennent position, dès l’enfance.

Les indigènes savent que, s’ils perdent leur terre, c’est l’exode vers les grandes villes et un mode de vie marginalisé.

Au Pérou, un décret présidentiel avait autorisé les sociétés pétrolières à s’installer dans la ville de Bagua Grande, au lieu-dit la Curva del Diablo. En 2008, les indigènes ont bloqué les routes jusqu’à ce que le président revienne sur sa décision. Mais en 2009, le décret est à nouveau entré en vigueur. Cette fois, face aux protestations des indigènes, le gouvernement a envoyé la police et l’armée. Une violente répression s’en est suivie, faisant de nombreux morts et disparus et dessinant une véritable situation de guerre. Que devient ici l’exigence, formulée par l’Organisation internationale du travail, que les peuples indigènes soient consultés lorsqu’un projet est mené sur leurs territoires ?

Le projet de barrage à Belo Monte, sur la rivière Rio Xingu au Brésil, est un autre exemple frappant. Il s’agirait, en importance, de la troisième usine électrique au monde. Ce projet nécessite d’inonder un vaste territoire et de priver d’eau des communautés entières. Pourtant, le terrain étant plat dans cette région d’Amazonie, la rentabilité des usines électriques est très faible. Malgré les alertes sur la question des droits humains et du changement climatique, et malgré un rapport accablant du ministère fédéral sur les irrégularités légales du barrage, le gouvernement n’est pas revenu sur sa décision. Derrière ces barrages, les principaux intérêts en jeu ne sont pas tant ceux du secteur énergétique que ceux de l’agrobusiness et de l’exploitation minière. Le projet de Belo Monte leur permettra de bénéficier de voies d’accès pour transporter leur production à bas coût. S’y attaquer, c’est s’attaquer à des forces qui les dépassent.

Une femme, par protestation, a légèrement entaillé l’oreille d’un des ingénieurs du projet. La presse a aussitôt titré : « Les indigènes sauvages et violents refusent le développement. » Mais quelle est l’agression la plus violente ? Celle d’un mode de développement imposé, à l’image du barrage de Belo Monte, ou celle d’une oreille entaillée ?

Retrouver le lien à la terre

La lecture que les Indiens d’Amazonie font d’un processus global part d’une lecture locale. Ils retrouvent la globalité dans leur milieu. Il n’est pas rare de voir une femme allaitant un petit animal en plus de son enfant. J’ai demandé un jour à l’une d’entre elles pourquoi elle donnait ainsi son lait à l’animal. Elle m’a expliqué que son mari était parti chasser tôt le matin avec d’autres villageois, mais qu’ils n’avaient rien attrapé alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Le seul animal qu’ils aient trouvé étant la mère du petit, ils ont dû la sacrifier. Et de la même manière que l’animal était mort pour nourrir de petits humains, la femme devait nourrir le petit animal pour que l’équilibre ne soit pas rompu, pour que ses propres enfants et ceux de l’animal continuent à s’entraider. Dans cette relation, nous avons besoin les uns des autres. Sans elle, nous sommes dans une fragmentation de la réalité et une marchandisation des choses, de la nature et des relations. Pour Leonardo Boff3, la compréhension de la transcendance est aidée par la transparence, le fait d’instaurer des liens, de communiquer. Aussi bien avec les autres qu’avec l’environnement.

Les indigènes vivent quatre liens fondamentaux que nous pouvons retrouver : le lien à soi-même et à ses racines, le lien à l’autre, la relation dialogique à la nature et enfin la relation avec le cosmos, avec Dieu. Leur vie en communauté et les liens qui existent en son sein questionnent notre individualisme. Chaque Yanomami possède un alter ego dans la nature : s’il chasse plus que ce qui lui est nécessaire pour manger, il risque de se tuer lui-même en tuant son alter ego. Il ne peut ni exploiter les ressources d’un autre village ni voler l’autre au risque de se voler lui-même. Une autre anecdote illustre l’importance de ce lien à la nature. Un jour, les Yanomami se rendent à une réunion dans la ville de Manaus. Les participants se plaignent parce qu’il fait trop chaud, et les Yanomami de leur répondre : « Vous faites vos maisons en coupant tous les arbres et vous vous plaignez qu’il fait chaud ! Nous, pour nos maisons, nous coupons le moins d’arbres possible et il fait bon ! » Ces indigènes ont une vision du cosmos qui pose une limite à la logique de prédation, alors que dans nos sociétés de consommation, l’environnement devient un bien comme un autre.

Les Yanomami ont une vision du cosmos qui pose une limite à la logique de prédation, alors que dans nos sociétés de consommation, l’environnement devient un bien comme un autre.

L’analyse de la racine du concept de vie en guarani, teko, est éclairante. Tekove est la vie biologique. Le territoire se dit tekoha : le lieu où la vie se réalise. La notion de territoire est intimement liée à celle de vie. Tekohàra signifie la maison, le lieu où la vie naît, le lieu où la vie est. De même, pour l’égalité, tekoja, littéralement, la vie qui est égale ; pour la justice : tekojoja, la vie qui s’égalise, l’absence d’asymétrie. Enfin, le concept de « bien vivre » se dit teko pora. Cette sémantique est assez semblable chez les Guarani, les Quechuas et les Sumakaori. Ce concept de vie idéale renvoie à une relation complexe au tout, mais aussi à l’idée de dignité.

Ces situations problématiques en Amazonie nous concernent tous. Remplaçons notre modèle de consommation par celui de sobriété. La sobriété n’est ni passéiste, ni malheureuse. Les indigènes en sont un bel exemple et, pour ma part, si je n’étais pas obligé par le père supérieur de repasser régulièrement la frontière, j’irais m’installer avec eux ! Plutôt que de croissance économique, de vivre mieux, ne s’agit-il pas de vivre bien et, pour cela, d’apprendre à vivre plus simplement ?

 


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1 Le terme « indigènes »,  revendiqué par les communautés autochtones, ne comporte pas ici de connotation péjorative [NDLR].

2 Cet article reprend de larges extraits d’une intervention de Fernando Lopez au Centre Avec, centre social jésuite situé à Bruxelles.

3 Leonardo Boff, figure emblématique de la théologie de la libération dans les années 1970 au Brésil, est toujours engagé sur les questions d’écologie. En 2010, il a pris position contre la construction du barrage de Belo Monte [NDLR].


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