Logo du site

La Revue Projet, c'est...

Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.

La religion est dans le pré

©Alpha du Centaure 2009
©Alpha du Centaure 2009
Opter pour des pratiques agricoles alternatives n’est pas un choix anodin. Pour un certain nombre d’agriculteurs paysans, la spiritualité intervient, offrant un cadre pour penser les rapports entre l’homme et la nature.

Les enquêtes menées en France sur le terrain de l’agriculture paysanne1 permettent de formuler quelques hypothèses sur la manière dont ceux qui la pratiquent lient croyances religieuses et exercice de leur métier. Près de la moitié des agriculteurs paysans rencontrés témoignent d’un ancrage religieux ou spirituel. Le groupe le plus important est constitué par les chrétiens (25 % sont catholiques ou protestants). D’autres (environ 13%) se réfèrent à des sources spirituelles comme le bouddhisme, Gaïa, la nature…

Respecter le prochain, donc la nature

Une première façon de considérer la cohérence entre croyances religieuses et pratiques agricoles renvoie au respect de la nature, par analogie avec le respect du prochain. Pour des chrétiens influencés par les mouvements d’action catholique et par une théologie soucieuse des questions sociales, l’attention à la nature se présente comme le prolongement de ces préoccupations. L’exploitation de la nature est considérée comme source de l’exploitation des hommes. « J’ai le souci de l’environnement et j’essaie aussi d’avoir le souci des autres peuples », explique ainsi François, agriculteur dans la Sarthe et responsable d’une équipe Chrétiens dans le monde rural. Il refuse d’utiliser le soja pour ne pas encourager les conditions de travail dégradantes dans lesquelles cette culture est produite dans les pays du Sud.

La foi incite les croyants à être attentifs à la manière dont l’exploitation de la nature renvoie à une quête de superflu, aliénante pour l’homme.

La foi incite ici les croyants à être attentifs non pas à la nature pour elle-même, mais à la manière dont son exploitation renvoie à une quête de superflu, aliénante pour l’homme. En témoigne Patrice, catholique et membre de la Confédération paysanne : « Les biens basiques, il faut les satisfaire, c’est un devoir de les soulager, mais il y a un moment où il y a un passage du nécessaire au superflu, et là je dois pas collaborer au superflu. J’ai des jalons, du Christ à Gandhi – qui n’est pas chrétien mais me renvoie au christianisme – del Vasto, Ellul [...], ils me renvoient à cette voie là. »

Être en harmonie avec la création

Une autre attitude consiste à vouloir se fondre de manière harmonieuse, équilibrée et juste dans un ordre naturel qui existe en dehors des hommes. La pratique agricole accorde ici une valeur à la nature pour elle-même et non seulement dans sa relation aux êtres humains. Des chrétiens « classiques » (pratiquant leur religion dans un cadre surtout paroissial) considèrent la nature comme création obéissant à des « lois naturelles » que l’homme doit respecter. Pour Philippe, membre de la Confédération paysanne dans le Lot, « quand on se dit qu’on va se mettre en bio parce qu’on respecte plus les animaux, la nature, et on joue pas avec ce qui a été créé, on s’amuse pas à bidouiller, on ne pense pas que c’est une démarche religieuse aussi, mais (…) c’est inséparable. »

Des personnes déchristianisées, souvent touchées par des spiritualités orientales, mettent aussi au centre de leurs pratiques ce souci de réconcilier l’homme avec la nature, vue comme un tout, un cosmos ordonné. Pascal, longtemps bouddhiste, s’est installé comme maraîcher bio dans le Lot après avoir travaillé comme ingénieur : « Paysan, on est dans un milieu, dans un écosystème. Il faut essayer de conjuguer toutes les lois qui régissent cet écosystème pour pas faire de dégât et essayer de rétablir l’harmonie qui a ou qui peut exister entre l’homme et la nature puisqu’on l’a coupée, qu’on se considère à côté. »

La vie, un principe non aliénable

D’une façon plus générale, non-croyants comme croyants justifient leurs pratiques agricoles alternatives par le respect de la vie ou du vivant. On peut comprendre cette invocation comme le souci de sanctuariser – de sacraliser – un principe à l’intérieur de la nature. Respecter la vie renvoie à la volonté de prendre soin de sa propre vie et de celle de ses proches (depuis des préoccupations sanitaires jusqu’à la volonté de réaliser son « moi »). La prise de conscience d’une solidarité de toute vie amène à se sentir concerné et responsable.

La prise de conscience d’une solidarité de toute vie amène à se sentir concerné et responsable.

Dans une société submergée par la puissance technique de l’homme, la vie se définit comme un principe non aliénable, nécessaire aussi bien à la pérennité de la planète qu’à la possibilité de se réaliser en tant que personne. C’est la source de la singularité dans un monde qui s’uniformise. L’exemple-type est ici le rejet de l’usage des organismes génétiquement modifiés (OGM) en tant que « manipulation du vivant ». Pour Pierre, installé dans l’Aveyron, d’origine catholique mais aujourd’hui non-croyant, « le sacré, c’est un respect absolu sur des choses. (…) T’as pas le droit de faire souffrir [les animaux], (…) pas que pour avoir un super produit économique. C’est ta relation avec quelque chose qui est devant toi et qui est vivant, sensible. Ça c’est de l’ordre du sacré. Ne pas manipuler les différents règnes du végétal – ça rejoint la question des OGM – (…) tu respectes ces choses-là ». Cette sacralisation de la vie permet à la fois le travail de la nature induit par l’agriculture et le respect d’un principe indéfinissable, irréductible et nécessaire.

Les croyances religieuses influencent les pratiques agricoles en fournissant un cadre dans lequel considérer les rapports entre l’homme et la nature au-delà du simple souci productif. Si cette influence concerne surtout les croyants, elle infuse aussi les représentations éthiques des non-croyants, souvent d’origine chrétienne. Que la vie soit perçue, selon les sensibilités, comme un principe d’ordre obéissant à des lois ou comme une source de liberté et de créativité, elle incite à une attitude de respect.



Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Endettement, maux et bienfaits

Resumé L’endettement est devenu le levier le levier de l’économie. L’ouverture qu’il propose sur l’avenir est aussi un risque, une chaîne, inégalement supportés. Au début du XVIIIe siècle, Bernard de Mandeville avait fait scandale en publiant la Fable des abeilles : il y expliquait que la dépense ostentatoire des uns permettait de faire travailler les autres, donc contribuait à faire fonctionner la société correctement. Il en est de même aujourd’hui de l’endettement. Sans lui, l’économie contemp...

L'engagement politique dans la chaîne des générations

Dans un climat politique désenchanté, les jeunes s’engagent de façon intermittente, protestataire, pragmatique. A la question de savoir si les jeunes générations d’aujourd’hui sont plus ou moins politisées, plus ou moins engagées, que celles qui les ont précédées, on ne peut répondre de façon simple et univoque. Car toute génération nouvelle reprend en partie les usages de la citoyenneté et les modes de participation politique de celles qui l’ont précédée, mais elle les recompose et les réinvent...

Du même dossier

Construire une sagesse commune ?

Table ronde - Dans l’attention à la terre et au règne du vivant, les traditions religieuses ont des ressources à partager. Une musulmane, une bouddhiste et une chrétienne discutent par exemple interdépendance, responsabilité, sobriété, bonté. Comment l’écologie s’enracine-t-elle dans les visions du monde propres à chacune des cultures religieuses ou spirituelles que vous représentez ?Salima Naït Ahmed – D’une certaine façon, la...

« Le niveau de radicalité nécessaire au changement, c’est celui où la foi est engagée »

Que devient l’engagement spirituel au-delà de la sphère privée ? Il peut questionner la relation de l’homme à la nature, refonder ses représentations politiques, imprégner l’intelligence collective. Un risque à prendre mais, surtout, une chance à saisir. L’ampleur des défis écologiques nécessite la transformation de nos modes de vie et de notre rapport à l’environnement. En touchant à nos valeurs, ces changements engagent ...

L’écologie profonde, une nouvelle spiritualité ?

Parfois caricaturée, l’écologie profonde porte en elle une transformation du rapport de l’homme à la nature. Une démarche éthique, politique, mais aussi spirituelle : un décentrement. D’Arne Næss à Hans Jonas, en passant par John Baird Callicott et Aldo Leopold, le philosophe Éric Charmetant invite à se laisser interpeller par les pères des éthiques environnementales. Apparue dans les années 1970, l’écologie profonde (deep ecology) vise à transformer le rapport de l’homme à la nature, à lui donn...

1 L’« agriculture paysanne » renvoie à un réseau d’agriculteurs se rattachant plus ou moins intensément à la Charte de l’agriculture paysanne, portée par les Associations pour le développement de l’emploi agricole et rural (Adear), la Confédération paysanne, les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) et d’autres. Cette agriculture alternative concerne entre 10 % et 20 % des 500 000 exploitations agricoles françaises.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules