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Nos modèles alimentaires mondialisés se trouvent aujourd’hui au bord de la déflagration. Les risques du laisser-faire sont à la mesure des changements attendus : vertigineux. Retour sur les enseignements de ce dossier en quatre points saillants.
Entre les millions de personnes sujettes à l’aide alimentaire en France en 2020 et les deux à quatre milliards risquant de souffrir d’insécurité alimentaire d’ici 2023 selon la FAO, le constat est effrayant. Il est à l’origine de cette collaboration entre la Revue Projet, le Secours Catholique-Caritas France et le CCFD-Terre solidaire, deux associations pour qui ces chiffres renvoient à des visages et des réalités très concrètes.
Ces données s’expliquent par des tendances de fond, structurelles, et à l’œuvre depuis des décennies. Les auteurs nous invitent dès lors à ne plus voir l’alimentation comme une denrée, une marchandise en bout de chaîne, mais comme un ensemble de systèmes agricoles et alimentaires. Plus encore, ils encouragent à transformer ces derniers afin d’assurer le droit à l’alimentation pour toutes et tous, notamment via l’agroécologie paysanne.
L’affaire est donc clairement politique : la situation actuelle – une insécurité alimentaire en hausse depuis six ans et trois crises mondiales en treize ans – est bien la conséquence d’organisations sociales structurellement défaillantes pour nous nourrir (c’est-à-dire produire, transformer, distribuer et consommer). L’affaire est également politique parce que nous avons d’importants leviers à disposition pour refaire de l’alimentation un bien commun, ce qui n’ira pas sans davantage de démocratie.
Sous des angles différents, les articles de ce dossier décortiquent un système agricole et alimentaire mondialisé à bout de souffle, vecteur d’inégalités et incapable de nourrir durablement la population. Pire, un tel système s’avère générateur des causes structurelles, notamment climatiques, de l’insécurité alimentaire mondiale. En 2021, trois milliards de personnes n’avaient pas les capacités financières d’accéder à une alimentation saine.
Les restrictions alimentaires génèrent stress, anxiété et honte d’avoir à demander de l’aide.
Les personnes en situation de précarité sont les premières victimes des maladies alimentaires (diabètes, maladies cardiovasculaires, etc.), quand les restrictions quantitatives et qualitatives génèrent stress, anxiété et honte d’avoir à demander de l’aide. Les multiples expériences relatées dans le rapport d’ATD-Quart Monde, Se nourrir quand on est pauvre (2016) sont, à cet égard, éloquentes.
« Quand on est pauvre, on ne sait jamais si on va être capable de payer son logement, si on va être capable de payer l’électricité, la nourriture, ou tout cela. [...] La pression et la tension quotidiennes dues à la pauvreté agissent sur la santé. À cause de la pauvreté, notre santé est si mauvaise qu’on ne peut vivre qu’au jour le jour, on ne peut plus faire de projets », lit-on.
La question des inégalités comme moteur de précarité et d’insécurité alimentaire, en France comme ailleurs, est également prégnante. Dominique Paturel l’analyse au prisme des ressources individuelles. Christophe Golay la décrit au travers des oppositions à la déclaration des Nations unies sur les droits des paysans. Morgan Ody y fait écho via les impacts négatifs de la libéralisation des marchés agricoles sur les pays en développement.
Un message se lit ici en filigrane : le problème réside dans notre manière de nous organiser ou de nous structurer pour produire, transformer et distribuer pour consommer mieux et plus équitablement. Les effets de la guerre en Ukraine, en particulier la hausse des prix de l’alimentation liés, entre autres, à ceux de l’énergie, en sont un énième signal. La libéralisation des échanges a entraîné une division internationale du travail et une spécialisation des régions. En découlent des interdépendances qui, à ce jour, nuisent à la sécurité alimentaire mondiale.
À rebours du discours productiviste ambiant, lutter contre la faim appelle une transformation profonde des mécanismes en vigueur. Des jalons en ce sens sont d’ailleurs posés, parfois depuis longtemps. Olivier De Schutter et Franck Galtier nous le rappellent : la taxation des transactions sur les marchés agricoles à terme et la mise en place de droits de préemption étatiques pour limiter les flambées des prix pourraient nous prévenir du pire de la crise à court terme.
Droit à l’alimentation et transformation des systèmes vont de pair. Manque la volonté politique.
Le droit international constitue également un outil dont nous pourrions tirer parti dès maintenant, aux yeux de Christophe Golay. Les exemples du Brésil et de l’Inde sont, à cet égard, inspirants. Faut-il aller plus loin ? Matthieu Brun soulève la question d’un pas fondamental à franchir : cessera-t-on de considérer l’alimentation comme une marchandise, quand elle devrait être un commun pour lutter contre la faim ? Comment en conclure autrement d’ailleurs, à l’aune d’une analyse des conséquences de la crise des prix alimentaires de 2008 et de la pandémie de Covid-19 au prisme des logiques libérales…
Pour d’autres, comme Kévin Certenais et Laura Petersell, la réponse est claire et le chemin déjà dessiné : c’est avec une nouvelle répartition du travail et du capital agricole, assorti d’une allocation universelle – autrement dit, une Sécu de l’alimentation – que nous pourrons permettre au plus grand nombre d’accéder à une alimentation de qualité, sans léser les producteurs. Les propositions diffèrent, mais le constat reste commun : droit à l’alimentation et transformation des systèmes vont de pair. Manque la volonté politique.
Si les changements proposés paraissent vertigineux, leur urgence se justifie d’autant que le monde est au bord de l’une des pires crises alimentaires endurées depuis un demi-siècle. Le tableau de l’insécurité alimentaire mondiale était déjà bien sombre à la fin de l’année 2021. Les prévisions sont clairement alarmantes. Les forts niveaux d’interdépendance alimentaire des États et l’absence de vraies régulations et transparences internationales sur les stocks et échanges commerciaux agricoles risquent de transformer la crise ukrainienne en « bombe alimentaire ».
Anaïs Marie anticipe le phénomène en précisant que, si la coordination internationale doit être la clé pour sortir de cette crise, il convient également de se méfier de l’appétit de nombreux acteurs – étatiques ou non – qui, loin de promouvoir les transformations espérées, comptent tirer parti de la guerre pour acquérir de nouveaux débouchés commerciaux. Il faudra ici se montrer particulièrement attentif : les réponses nationalistes, contre-productives pour la sécurité alimentaire mondiale des États, furent les moteurs des émeutes de la faim en 2008 et de la crise des prix alimentaires mondiaux en 2012.
Cette attention doit être portée aux différentes échelles de décision. Elle ne saurait être l’apanage des représentants de la société civile ni des institutions internationales. Comme le relate Benjamin Clémenceau, des citoyens, par leur qualité de « mangeurs », sont aujourd’hui en demande et en recherche d’une plus forte participation aux décisions relatives à nos modèles alimentaires. Les tenants d’une sécurité sociale de l’alimentation – tant les personnes ici sollicitées que le collectif à l’origine de la proposition – peuvent en témoigner. Le cas des Amap, par lesquelles le citoyen s’engage en faveur d’un modèle plus qu’il n’achète un produit, en fournit un autre exemple.
La démocratie alimentaire requiert un accès à l’information élargi, des rapports de force moins inégaux, des instances politiques plus ouvertes.
Les réflexions sur l’aide alimentaire, quand menées avec les personnes concernées, forgent la promesse d’une démocratie alimentaire : se sentir acteur de ses choix en la matière permet un sentiment de dignité ; faire avec les personnes concernées par la précarité a permis de penser d’autres solutions, pour dépasser l’aide alimentaire.
Mais ne nous en cachons pas. Cette démocratie alimentaire requiert bien des conditions pour advenir : un accès à l’information élargi, des rapports de force moins inégaux, des instances politiques plus ouvertes, etc. Face à la panne de la démocratie représentative – dont témoigne encore la dernière élection présidentielle en France – il y a urgence de s’en donner les moyens. Le XXIe siècle doit aussi être celui de l’alimentation.