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Dossier : Alimentation : l’autre affaire du siècle

Prix agricoles Flambées à réguler

Les photos de ce dossier sont tirées du livre de Peter Menzel et Faith D’Aluisio, What I Eat. Around the World in 80 Diets (2010). Une série de portraits de personnes de différents pays et la nourriture qu’elles mangent en une journée. Ici, Atefeh Katherine Navas, 18 ans, lycéenne, sur le toit de sa maison des barrios de Caracas (Venezuela), avec sa nourriture journalière. © Peter Menzel/Cosmos, What I Eat
Les photos de ce dossier sont tirées du livre de Peter Menzel et Faith D’Aluisio, What I Eat. Around the World in 80 Diets (2010). Une série de portraits de personnes de différents pays et la nourriture qu’elles mangent en une journée. Ici, Atefeh Katherine Navas, 18 ans, lycéenne, sur le toit de sa maison des barrios de Caracas (Venezuela), avec sa nourriture journalière. © Peter Menzel/Cosmos, What I Eat

La crise actuelle rappelle de près les précédentes, avec une hausse des prix de l’énergie répercutée sur les denrées alimentaires. Pourtant, des solutions de régulation existent. 


L’actuelle flambée des prix alimentaires se compare-t-elle à celles de 2007-2008 et 2010-2011 ?Qu’a-t-on retenu des crises précédentes ?

Olivier De Schutter – Il y a des analogies fortes avec la période 2007-2008. La très nette augmentation des cours du pétrole explique en grande partie la crise de cette époque. Le baril de brut était coté à 130 dollars US en avril 2008. On assiste au même phénomène aujourd’hui. Cette augmentation renchérit le coût de la production agricole, car une agriculture industrialisée mobilise beaucoup d’énergie. En outre, elle a pour conséquence de limiter les capacités d’augmentation de la production en réaction aux hausses de prix : il est difficile de stimuler rapidement la production si les prix des engrais azotés sont élevés. Enfin, la présence de liquidités importantes peut conduire à des phénomènes spéculatifs, à l’émergence de « bulles » sur les marchés des produits agricoles, aujourd’hui comme hier.

Cela ne signifie pas que nous n’avons rien appris en une décennie. À la demande du G20, l’OCDE et la FAO1 ont mis sur pied un système d’information améliorant la transparence sur les marchés agricoles et limitant en principe la spéculation : le Agricultural Market Information System (AMIS). La principale lacune de ce dispositif, c’est que les opérateurs privés ne participent pas au regroupement de ces informations, que ne fournissent que les États. Néanmoins, c’est un outil utile, qui constitue une amélioration notable.

Franck Galtier – La crise actuelle, comme celles de 2008 et 2010, se produit sur les marchés internationaux. Elle concerne de nombreux produits alimentaires, notamment les céréales et les huiles végétales, comme précédemment. À la veille de la guerre en Ukraine, l’ordre de grandeur des augmentations était à peu près le même, de + 80 % à +150 % selon les produits. Les prix demeuraient sur une pente ascendante. Suite à la guerre en Ukraine et aux sanctions mises en place contre la Russie, la flambée des prix s’est encore accélérée : hausses additionnelles de 50 % pour le blé et de 15 % pour le maïs.

Lors de la crise de 2008, le blé, le maïs et le riz avaient été affectés. Cette fois-ci, le riz n’est pas touché. (F. Galtier)

Quelques différences existent avec 2008. À l’époque, les trois grandes céréales – blé, maïs et riz – avaient été affectées. Cette fois-ci, le riz n’est pas touché. Ce n’est pas anecdotique, car le riz joue un rôle déterminant pour la sécurité alimentaire de nombreux pays d’Asie, mais aussi dans une partie de l’Amérique latine et de l’Afrique. Une autre différence concerne les conséquences sociales et politiques des hausses de prix. En 2008, des émeutes urbaines avaient surgi dans une quarantaine de pays en développement. Pour la première fois dans l’histoire, une « mondialisation » de ce phénomène s’était produite. Il en avait résulté une mobilisation internationale au plus haut niveau, avec la réunion de la quasi-totalité des chefs d’État ou de gouvernement à la FAO. Rien de tel ne s’est produit dans ce nouveau contexte de crise, d’où l’absence de réponse politique à ce jour.

N’oublions pas non plus la crise sanitaire. En quoi a-t-elle influé sur l’actuel contexte alimentaire ?

FG – On estime que cette crise aurait fait basculer entre 130 et 150 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire2. Cependant, il ne s’agit pas d’effets directs de la pandémie, mais plutôt de l’effet des mesures prises pour la gérer, comme par exemple les fermetures d’écoles (qui ont empêché de nombreux enfants de bénéficier des cantines scolaires). En outre, pénalisés par les confinements, les couvre-feux ou les passes sanitaires, de nombreuses personnes ont dû réduire ou suspendre leurs activités, ce qui s’est souvent traduit par de fortes baisses de revenus non compensées par l’État.

On a craint que l’épidémie et les mesures prises pour y faire face ne génèrent une rupture des chaînes d’approvisionnement. Or, sur tous les continents, les pénuries n’ont duré que quelques jours et les mesures de prohibition des exportations ont été levées au bout de quelques semaines. Heureuse coïncidence : quand la pandémie s’est déclenchée en 2019, le niveau des stocks mondiaux, notamment de céréales, était élevé, ce qui n’était pas le cas en 2008. Les prix internationaux sont ainsi restés stables jusqu’au milieu de 2020. L’augmentation des prix alimentaires que l’on constate depuis lors semble davantage être un effet de la forte hausse des prix des énergies fossiles qu’un effet de la pandémie.

Les impacts de la pandémie ont été significatifs là où la production agricole dépend d’une main-d’œuvre immigrée. (O. De Schutter)

ODS – Les impacts de la pandémie ont été surtout significatifs là où la production agricole dépend fortement d’une main-d’œuvre composée de travailleurs agricoles immigrés, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Europe. L’Espagne, l’Italie, l’Allemagne ou encore les Pays-Bas font appel à des saisonniers roumains ou polonais, la Pologne fait appel à des travailleurs ukrainiens, etc. Ceci a affecté la capacité de ces pays à maintenir les récoltes au niveau des années précédentes. Un autre problème, distinct, est celui de la résilience des chaînes d’approvisionnement mondial. La pandémie en a affecté certaines en raison principalement des mesures de confinement adoptées par certains États. Nombreux sont les ports actuellement saturés en raison de la reprise.

Il y a peu, l’économiste libéral Philippe Chalmin pointait la croissance chinoise (+8 % en 2021) comme cause « déterminante de la flambée des prix alimentaires ». Partagez-vous ce diagnostic ? 

ODS – Déjà en 2008, on imputait à l’appétit des Chinois la tension sur les marchés agricoles. Je ne crois pas l’explication plausible. Il n’y a pas de rapport direct entre le taux de croissance du PIB et la demande de produits agricoles. Ce n’est pas parce que les revenus augmentent que l’on mange davantage. En outre, l’émergence d’une classe moyenne en Chine n’est pas une nouveauté, tout comme ce taux de croissance. La Chine croît à ce rythme, avec quelques exceptions, depuis plus de vingt ans. Ce qui est vrai, c’est que la croissance chinoise contribue à la surchauffe actuelle des prix de l’énergie, qui elle-même influence le cours des matières premières agricoles. Mais la demande chinoise de produits agricoles n’est pas en cause.

FG – Je suis d’accord avec Philippe Chalmin sur le fait que la demande chinoise exerce une pression à la hausse sur les prix, appelée à s’accentuer. Cependant, il faut davantage y voir une cause d’augmentation tendancielle et régulière des prix qu’une source de chocs engendrant des hausses brutales de prix. Dans ce domaine, d’autres facteurs jouent, notamment la transmission des hausses de prix des énergies fossiles aux produits alimentaires via les agro-carburants.

La guerre en Ukraine risque de conduire à des hausses de prix nettement plus fortes que celles de 2008. (F. Galtier)

Que peut-on désormais anticiper, à l’appui de la donne actuelle ?

FG – La guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie risquent de conduire à des hausses de prix nettement plus fortes que celles de 2008, et c’est d’ailleurs déjà le cas. C’est d’autant plus inquiétant que les hausses se transmettent aux produits alimentaires à travers deux chaînes causales. La première –  directe – est liée au blé étant donné que la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie représentent, selon les années, entre le quart et le tiers des exportations mondiales de cette céréale. La seconde, indirecte, a trait au prix des énergies fossiles, la Russie étant un fournisseur important de pétrole et de gaz naturel.

Si le blé et le maïs sont deux céréales que l’on peut substituer assez facilement l’une à l’autre, le riz, épargné cette fois-ci, est une céréale « à part ». En 2008, en réaction à l’augmentation du prix du blé sur les marchés internationaux, l’Inde avait décidé de bloquer ses exportations de riz, l’idée étant de consommer le riz produit en Inde plutôt que d’importer du blé à prix d’or. Cette politique avait permis de maintenir stable le prix du blé en Inde, sachant que 25 % des personnes sous-alimentées de la planète vivent dans ce pays. Mais ceci avait conduit à étendre la crise au marché du riz. Rien de tel dans le cas présent.

Quels outils de régulation permettraient d’atténuer, sinon de corriger, les déséquilibres des marchés alimentaires, en particulier générés par la spéculation ?

FG – Pour éviter la formation de bulles sur les marchés financiers, des méthodes simples et efficaces existent. L’une consiste à taxer, très faiblement, les transactions sur les marchés à terme. Une telle taxe, dite taxe Tobin, pénaliserait seulement les opérateurs qui utilisent les marchés pour spéculer (car ces opérateurs réalisent de nombreuses transactions). Une autre option consisterait à plafonner les quantités de contrats que peuvent acheter les spéculateurs. Néanmoins, très peu de choses concrètes ont été faites en ce sens depuis 2008.

Au-delà d’un certain prix, les quantités utilisées pour fabriquer des agro-carburants devraient être détournées vers l’alimentation. (F. Galtier)

Deux modes de régulation des marchés physiques, pratiquement gratuits, seraient extrêmement efficaces pour prévenir les crises de prix sur les marchés internationaux. Le premier est le stock de riz « OMC » du Japon. Au moment de son adhésion à l’OMC, sous la pression des États-Unis, le Japon s’est engagé à importer chaque année l’équivalent de 5 % de sa consommation de riz. Ce dernier est importé et stocké par le gouvernement. En 2008, le Japon a été exceptionnellement autorisé à exporter son « stock OMC », ce qui a contribué à résoudre la crise sur le marché du riz. Une solution serait d’automatiser ce processus en stipulant que le Japon sera immédiatement autorisé à réexporter son « stock OMC » dès que le prix international du riz atteindra un niveau prédéfini. À condition que le riz soit concerné par la crise, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Le second mécanisme, un peu similaire et suggéré par l’économiste américain Brian Wright, s’applique au maïs. Lorsque le prix international du maïs dépasse un certain niveau, les quantités utilisées pour fabriquer des agro-carburants devraient être détournées vers l’alimentation humaine et animale. Le gouvernement des États-Unis se doterait d’un droit de préemption sur les contrats de maïs destinés à l’industrie des agro-carburants. Ce maïs serait alors acquis par le gouvernement et exporté, afin de relâcher les tensions sur le marché international et de maintenir le prix à un niveau raisonnable. Malheureusement, ce mécanisme irait à l’encontre de l’intérêt des grands producteurs américains de maïs dont le poids politique est extrêmement important. Il a donc peu de chance d’être mis en œuvre.

Dans son dernier rapport, la FAO insiste sur l’apport des technologies en agriculture, face notamment aux aléas climatiques, comme élément correctif en amont. Comment recevez-vous cette préconisation ?

FG – C’est un vieux rêve d’ingénieur : trouver la plante, la variété, la technologie qui va sauver le monde. Mais les technologies ne peuvent pas tout. Elles se heurtent à des barrières physiques. L’augmentation spectaculaire des rendements agricoles au cours du XXe siècle, accompagnée d’un accroissement tout aussi spectaculaire de la productivité du travail, est due aux effets conjugués de l’utilisation massive d’intrants chimiques (engrais, herbicides, pesticides), de l’élaboration de variétés qui « répondent » à ces intrants et de la mécanisation. Autrement dit, seule l’utilisation massive d’énergies fossiles, dont les limites et les dangers sont connus, a permis de réaliser cette performance. Le mieux que l’on puisse attendre des technologies, c’est d’aider à mieux doser les ressources afin d’éviter le gaspillage. Ce n’est pas rien, mais ce n’est qu’une toute petite partie de la solution.

Pour aller + loin

Franck Galtier, Gérer l’instabilité des prix alimentaires dans les pays en développement. Une analyse critique des stratégies et des instruments, éditions de l’Agence française de développement (AFD), 2012 (disponible en ligne).

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1 OCDE : Organisation de coopération et de développement économiques ; FAO : Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.


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