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Dossier : Quels objectifs pour le développement ?

L’éminente responsabilité des pays « développés »

Manifestation à Durban, Afrique du Sud © Zahra Moloo/IRIN
Manifestation à Durban, Afrique du Sud © Zahra Moloo/IRIN
« Quels objectifs de développement fixeriez-vous après 2015 ? » Et si vous aviez cinq minutes à la tribune des Nations unies pour y répondre… Christian Comeliau, économiste du développement, s’est prêté au jeu.

Les pays développés n’ont-ils plus besoin de développement ? Apparemment provocante, la question s’impose le plus naturellement du monde à l’observateur qui tente de mesurer la portée du débat tonitruant autour de l’avenir des Objectifs du millénaire. Car la première impression qui se dégage de ces débats paraît claire : le développement serait un processus historique pratiquement achevé pour les pays dits « avancés » et le développement mondial ne consisterait désormais qu’en une reproduction mimétique de cette réussite historique pour l’ensemble de la planète. Les pays riches, eux, ne seraient plus concernés par ce défi, surmonté une fois pour toutes, sinon en tant que gardiens bienveillants d’un ordre planétaire qui promet le bonheur à tous…

Cette image idyllique est tellement caricaturale qu’on peine à en comprendre l’émergence. Rappelons que le « développement » – qui n’a jamais été défini de manière indiscutable, ou du moins consensuelle – est une notion récente dans l’histoire humaine : elle n’a pris une importance symbolique centrale qu’après la Seconde Guerre mondiale, et surtout avec le processus de décolonisation des années 1950 et 1960. Le monde tentait alors de se libérer de la lourde tutelle de l’Occident, mais celui-ci prétendait montrer qu’il détenait les clés de l’avenir de l’économie mondiale et donc, dans son esprit, de la « civilisation ». Les nouveaux pays souverains ne pouvaient qu’imiter son expérience historique, avec le même système de valeurs, les mêmes technologies et les mêmes règles d’organisation politique, économique et sociale ! Les premières inquiétudes quant à la « soutenabilité » à long terme du progrès humain ainsi conçu ne sont nées qu’au début des années 1970 et le développement mondial n’était considéré que comme un immense processus de rattrapage mimétique.

Aujourd’hui, cette division entre pays « développés » et pays « en développement » est certes moins claire : où classer les pays « émergents » ou les pays issus du démantèlement de l’Union soviétique ? Le doute s’installe dans les pays « en voie de rattrapage », quand les sociétés se diversifient de manière accélérée, avec une minorité de riches et une majorité de pauvres. Mais le clivage fondamental entre les « développés » et les autres subsiste pour l’essentiel, entretenant le mythe d’un processus unique de progrès et sans limites. Puisque les pays développés sont, par définition, à la pointe de ce processus, ils vivent de certitudes et n’aiment guère se poser de questions ; ou plutôt, leur seul souci devient celui de maintenir, et si possible d’accroître, leur niveau de « richesse » (défini en termes de pouvoir d’achat de marchandises), même si le prix de leur domination devait être de détruire tout espoir de progrès réel pour la majorité de la population mondiale.

« Il est urgent de repenser le modèle de développement des pays dits développés et de le transformer en profondeur. »

Le tableau est certes schématique, mais l’essentiel est là. Si l’on veut en sortir, le défi doit être reformulé de façon beaucoup plus ambitieuse, et plus brutale : il est urgent de repenser le modèle de développement des pays dits développés et de le transformer en profondeur. Ceci, d’abord, pour faire place au droit de tous les peuples au progrès, mais aussi pour sauver les chances de survie et d’épanouissement des minorités les plus riches de la planète elles-mêmes. Cette exigence, qui ne devrait surprendre personne, paraît aujourd’hui noyée dans l’aveuglement et la bonne conscience d’un Occident qui – en dépit de la multiplication des « crises » – refuse toujours d’admettre que son propre développement est à la fois inacceptable et non soutenable. Celui-ci n’a d’autre but que d’accroître sans fin sa propre richesse, même si les raisonnements les plus élémentaires montrent l’absurdité de l’ambition d’une croissance illimitée dans un monde fini.

C’est donc bien sur la conception d’un autre mode de progrès dans les pays dits les plus avancés qu’il est urgent de concentrer la réflexion et l’action politiques internationales, parallèlement à celle sur les progrès des pays plus pauvres, et sur la cohérence du nouveau système mondial à construire. Cette réflexion n’est guère avancée aujourd’hui, même si certains éléments s’en dégagent déjà.

Il s’agit d’abord de ne plus penser le développement en termes exclusivement économiques, comme si les objectifs étaient évidents (« plus du même ») et identiques pour tous les pays. Il s’agit de repenser nos finalités : nous mettre d’accord, aux différents niveaux des collectivités auxquelles nous appartenons, sur nos conceptions fondamentales de l’homme, de ses relations sociales et de la société dans son ensemble ; nous libérer du mirage d’un accroissement indéfini de richesse (en termes de marchandises accumulées, de confort matériel, de moyens financiers ou de puissance). Le défi est de transformer de fond en comble la vision et le contenu de nos stratégies de progrès : comprendre qu’une abondance qui ne se diffuse pas à la majorité – à travers l’emploi rémunéré, notamment – ne peut être la source d’un progrès social ; abolir la misère, mais aussi les inégalités excessives, non seulement inacceptables mais sources intarissables de violence, alors que nous avons les moyens matériels d’en sortir ; s’assurer que notre mode d’exploitation des ressources laissera un monde vivable aux générations qui nous succéderont. Et rappeler enfin la vérité élémentaire selon laquelle l’homme ne vit pas seulement de pain, mais a toujours exprimé une aspiration insatiable de culture, de paix et de transcendance.

C’est tout cela qu’exige la refondation de notre modèle de développement, pour nous-mêmes et pour tous ceux qui nous regardent. Ainsi les pays développés sont-ils plus responsables que tout autre, face à l’exigence du progrès pour la collectivité des hommes.

Et vous, quels objectifs fixeriez-vous ?

Ils s’y sont essayés, et vous ? Nous vous encourageons à nous proposer vos propres objectifs pour le développement, en respectant les instructions aux auteurs.

« Financer l’après-2015 par une fiscalité juste », par Dereje Alemayehu (Éthiopie), Alliance globale pour la justice fiscale

« Un revenu minimum pour éradiquer la misère », par Judith Randel (Royaume-Uni), Development Initiatives

« Prendre les plus délaissés comme partenaires », par Isabelle Pypaert Perrin (Belgique),  Mouvement international ATD Quart Monde

« Tourner le secteur privé vers l’intérêt général », Nathalie Péré-Marzano (France), Crid, Action mondiale contre la pauvreté-France

« Dénucléariser Israël », par Michel Warschawski (Israel), Centre d’information alternative de Jérusalem

« Défendre les petits agriculteurs », par Ndiakhate Fall (Sénégal), Conseil national de concertation et de coopération des ruraux/Via Campesina

« (Re)donner à chacun une existence », par Pierre-Marie Espagnet (France), Délégation catholique pour la coopération, Centre d’accueil de migrants à Rabat (Maroc)

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