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Dossier : La cause de l'éducation

De l'école citadelle à l'école carrefour


Resumé L'école ne peut être un lieu neutre, à l'abri des mutations culturelles. Elle est un carrefour pour un même projet éducatif.

Le point de départ de notre réflexion se fonde sur un diagnostic, le constat d’un décalage croissant entre les attentes de la société par rapport à l’école et les réponses que l’école apporte. De quoi parle-t-on depuis quelques mois à propos de l’école ? On entend surtout parler d’illettrisme, d’absentéisme, de violence, d’ennui. Si ces observations sont sans doute trop exclusivement soulignées, elles traduisent un malaise réel.

Des mutations accélérées…

Il est fréquent d’entendre les enseignantes, dès la classe maternelle, raconter comment les comportements des enfants évoluent de plus en plus vite : on assiste à une accélération des changements de générations d’élèves. Des propos semblables sont repris par les enseignants de collèges, parfois déroutés même après une longue expérience. « Encore, vous n’avez rien vu ! », les préviennent leurs collègues du primaire.

Sans prétendre tout expliquer, nous retiendrons quatre raisons qui nous paraissent déterminantes :

L’affaiblissement des repères éthiques : par l’effritement constaté des cadres idéologiques et institutionnels, la morale, comme la religion, se trouve de plus en plus renvoyée à la sphère du privé. On assiste à « la fin de l’identité héritée ». Pour l’enseignant, il devient plus difficile de s’appuyer sur des règles et des références à peu près spontanément admises par tous. Et la difficulté est plus grande pour l’enfant de porter un jugement de valeur sur ses propres comportements.

Dans ce contexte, l’enseignant doit expliquer le pourquoi des règles et des exigences et fixer des repères, quand la mentalité ambiante pourrait porter à croire que tout se vaut : « mes comportements s’inscrivent dans ma liberté de choix personnels ». L’éducateur doit alors se rappeler qu’un fleuve sans rivage devient vite un marécage. Jean-Marie Petitclerc l’illustre bien quand il constate que les récidivistes de comportements délinquants sont en général ceux qui n’ont pas été sanctionnés la première fois.

La manière de vivre le temps : toute une génération s’est montrée réservée à l’égard de la transmission. Mais en disqualifiant le passé, on crée une génération sans passé. Le manque de connaissance de ses racines crée à son tour une insécurité par rapport à l’avenir. D’où une excroissance du présent, de l’instant. L’enseignant éprouve plus de difficultés pour inscrire les connaissances littéraires, scientifiques ou artistiques dans une chronologie, dans une durée ; c’est pourquoi il devient très important de renouer les fils de la mémoire, d’inscrire la scolarité dans une continuité pour mieux comprendre d’où vient notre monde et préparer la construction de l’avenir.

Le travail et les critères de réussite : les publicités et les « modèles » présentés aux jeunes peuvent laisser croire que la réussite sociale n’est pas forcément liée au travail. L’élève se demande si les diplômes et l’effort quotidien sont vraiment nécessaires. Quand il observe en même temps une réduction du temps de travail chez les adultes, il trouve paradoxal qu’on lui en demande « autant ». Mais l’enseignant doit rappeler que l’école ne peut être ludique, que le travail a une valeur en lui-même et qu’il est la condition d’une insertion professionnelle et sociale.

Les technologies : il est inutile d’y insister, internet, et bientôt les cartables électroniques conduiront à situer autrement le rôle de l’enseignant. S’il sera de moins en moins le seul transmetteur de connaissances et d’informations, il sera de plus en plus celui qui permet de hiérarchiser, de prendre du recul, d’éveiller l’esprit critique face à ces nouvelles sources d’informations tous azimuts. Loin d’être affaibli, son rôle en sera valorisé.

… et un système éducatif relativement figé

Face à ces mutations qui expliquent pour une bonne part l’accélération des changements de générations d’élèves, notre système éducatif, malgré l’accumulation de réformes, continue de reproduire une organisation horaire rigide, une évaluation très scolaire, une conception des programmes peu renouvelée. Il repose, surtout, sur une erreur au nom d’un bon principe : nous avons lié la nécessaire égalité des chances à un enseignement à peu près identique pour tous. Ainsi, le collège unique est devenu le collège uniforme. Comme le dit le philosophe Marcel Gauchet, « la France n’a jamais vraiment résolu le dilemme entre l’équité sociale et l’efficacité pédagogique ».

C’est dans ce contexte de tension entre l’école et la société que l’enseignement catholique français, au cours de ses récentes Assises, a tenté de penser l’établissement scolaire autrement. Ces Assises ont formulé 57 propositions pédagogiques et éducatives. Nous nous proposons de développer plus particulièrement l’une d’entre elles, au moment où ressurgit l’idée que l’école, au milieu d’une société en mouvement, devrait rester un « sanctuaire ».

L’école citadelle

L’école citadelle serait celle qui voudrait se protéger des mutations éthiques, culturelles, religieuses. Et la crainte légitime que l’on peut éprouver devant la montée des communautarismes risque de renforcer cette tentation de repli. Un texte ministériel récent nous rappelait que « les principes de laïcité républicaine doivent régir la vie des établissements scolaires. Ils font que l’école est un espace neutre où les identités particulières – linguistique, culturelle, ethnique ou religieuse – n’ont pas leur place ».

Mais est-ce en gommant les différences à l’école que nous apprendrons le vivre ensemble ? Sous la pression des événements, on observe un infléchissement de la laïcité vers une neutralité artificielle. Et cette démarche pourrait être assez spontanément partagée par l’opinion publique : face aux problèmes de société, on comprend la tentation des parents qui souhaiteraient que l’école soit un « abri ». Mais ce n’est pas en les coupant du monde qu’on apprendra aux enfants et adolescents à vivre dans ce monde qui doit de plus en plus tenir compte du pluralisme et des mixités. L’école ne peut pas être un lieu aseptisé.

« L’école carrefour »

Cette expression a suscité des réserves. On pourrait comprendre en effet que l’école est au croisement d’influences diverses, sans spécificité propre, ouverte à tous les courants d’air. Mais nous pensons que l’ouverture, « l’école sans murs », est conciliable avec l’affirmation de l’identité de l’école. Davantage, cette ouverture est nécessaire pour que l’école remplisse sa mission.

L’école est carrefour à l’intérieur d’elle-même : elle connaît le multiculturel et l’inter-religieux. L’enseignement catholique lui-même accueille de plus en plus des enfants musulmans, des enfants d’origine africaine ou asiatique. Le concept d’ouverture à l’Europe est en certains endroits déjà dépassé. Nous vivons plutôt une forme d’entrée dans la mondialisation par un brassage accéléré des populations scolaires. L’école est carrefour à l’intérieur d’elle-même par l’importance que nous accordons à la communauté éducative. Personne n’est vraiment au centre du système éducatif, mais ce sont les relations entre les personnes (élèves, parents, équipe enseignante, personnels, gestionnaires, animateurs en pastorale, catéchistes…) et la place faite à chacun qui créent ou non un carrefour pour un même projet éducatif.

Mais l’école ne peut vivre repliée sur sa seule communauté éducative : l’école carrefour est une école ouverte sur la vie économique, sur la vie de la cité, sur les événements mondiaux, sur l’actualité. L’école carrefour, pour l’enseignement catholique, c’est une école ouverte en Eglise sur les mouvements éducatifs, spirituels et caritatifs. Inviter à une école-carrefour, c’est signifier que l’école ne se suffit pas à elle-même pour éduquer à la citoyenneté et à l’engagement. Elle doit travailler à sa mission éducative avec des partenaires « extérieurs ».

Pour quel projet ?

A l’école, tout projet éducatif doit partir de la question : qu’est-ce qu’un élève qui réussit ? Les critères de réussite peuvent être centrés sur les résultats. Et, en effet, une certaine demande consumériste de parents vise à l’efficacité immédiate. La réussite est alors centrée sur l’individu et sa dimension intellectuelle quantifiable. Comment développer au contraire un projet qui accompagne la construction de la personne dans toutes ses dimensions - intellectuelle, mais aussi relationnelle, affective, sociale, spirituelle, religieuse ? On voit bien alors la nécessité de travailler avec tous les partenaires éducatifs. Si l’on prend l’exemple de la mixité, et de l’éducation affective et sexuelle, on voit bien que les questions posées concernent la famille, l’école, mais aussi ce que Guy Coq appelle le « tiers - lieu éducatif ». Et nous ne pouvons que souhaiter vivement que ces partenaires éducatifs se rejoignent sur une anthropologie, sur un sens de la personne que nous voulons précéder et accompagner dans sa construction.

Cette cohérence du projet ne peut trouver sa source que dans le sens de ce qui est proposé : pourquoi l’école ? Pourquoi préparer un métier ? Pourquoi préparer en même temps l’insertion sociale ? Pourquoi s’engager ? Chacun connaît l’histoire de ces trois tailleurs de pierres. A la question « que fais-tu ? », le premier répond : « Je taille une pierre »; le second : « Je gagne ma vie »; le troisième : « Je construis une cathédrale ». Comment éveiller le jeune à percevoir que par son travail quotidien et par ses activités il ne prépare pas seulement ses moyens de subsistance mais qu’il participe déjà à la construction d’une œuvre collective ? Il ne se prépare pas à être un rouage de la vie économique et sociale mais un sujet - acteur en relation. Les réponses à la quête de sens nous paraissent la clé des problèmes actuels que rencontrent l’école et l’ensemble des partenaires éducatifs. On comprend mieux l’importance d’éveiller au discernement personnel.

La cohérence des acteurs éducatifs s’exprime enfin par le regard porté sur chaque jeune. Nous avons évoqué l’accélération des mutations des générations. Le piège, pour tout éducateur, serait d’établir des jugements comparatifs intergénérationnels. L’idéalisation du passé, même si ce risque est bien connu, reste dangereuse et peut casser la relation pédagogique. A-t-on toujours été meilleurs élèves qu’aujourd’hui ? : « Méfiez-vous de ces professeurs qui se plaignent que leurs élèves sont bêtes. Qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes », disait Jean Guéhenno. Celui qui doute de l’intelligence de l’autre contribue à l’inhiber encore plus ; qui croit en l’intelligence de l’autre la rendra plus féconde. Ce rappel mériterait d’être médité avant de remplir certains bulletins trimestriels… Le regard éducatif est celui qui ne réduit pas le jeune à son histoire antérieure ni à ses résultats scolaires ni à ses comportements. Éduquer, c’est faire le pari, surtout quand le découragement menace, que tout jeune peut surprendre. L’éducation est le contraire du fatalisme. Il n’est pas de démarche éducative sans l’a priori de confiance.

Tous les acteurs éducatifs doivent se rejoindre pour dire au jeune qu’il a un avenir et qu’avec lui nous croyons en cet avenir. Cette conviction n’est pas seulement de l’ordre de l’espoir ou du pari ; elle n’est pas seulement de l’ordre de l’encouragement. Pour nous, depuis un certain matin de Pâques, elle se nomme espérance.


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