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Dossier : La cause de l'éducation

Les nouveaux rapports parents-enfants


Les paradoxes de la famille : entre les relations perturbées par les évolutions sociales et culturelles et la permanence des rapports d’autorité et de transmission.

Déclinée en mono-, bi-, co-, pluri-, homo-, médicalisée par les procréations assistées, la parentalité est d’actualité en ce début de XXIe siècle. Interrogeant les fondements de notre système de parenté occidental, les mutations familiales récentes ont suscité de multiples études, tout en distinguant de manière inédite la maternité de la paternité. Pour le regard scientifique, en effet, il est devenu acquis que « les pères aussi ont une histoire » 1. L’essor de la littérature savante s’attache à une double évolution. La première renvoie à la transformation des rapports pédagogiques qui découle de la dévalorisation des rapports d’autorité au sein de l’espace privé. La seconde tient à la nouveauté du regard sur ces rapports, dans la mesure où l’enfant lui-même n’est plus perçu de la même manière qu’autrefois. Sans prétendre épuiser un vaste sujet, on évoquera ici les questions de la transmission parentale, de l’autorité parentale et des effets du divorce sur les relations entre parents et enfants.

Nouvelles significations de la transmission

L’enfant est une personne. En France, les médias ont relayé efficacement le message de la psychanalyste Françoise Dolto et plus largement tous les travaux incitant les parents à bannir tout dressage pédagogique, les invitant à identifier la nature profonde de leur enfant pour seconder son épanouissement par un accompagnement attentif et aimant 2. Les relations familiales se sont adaptées pour garantir aux membres de la famille la possibilité d’un épanouissement personnel. Aux parents, en particulier, est revenu le difficile travail de révélation de l’identité enfantine. Cette orientation rompt avec le passé. De la fin du XIXe siècle à la fin du XXe, les rapports pédagogiques étaient prioritairement pensés sur le mode de la  prise en charge d’un être en devenir, par les parents et les maîtres d’école en premier lieu. Pour les observateurs, dans la lignée de l’école durkheimienne, il s’agissait d’abord d’examiner le rôle de ces agents, l’éducation supposant inculcation et transmission. Or cette représentation est devenue moins exclusive avec le temps. En témoigne la Charte internationale des droits de l’enfant de 1987 érigeant ce dernier en sujet. En témoignent également tous les travaux qui promeuvent l’enfance « en âge de la vie » et contribuent à sa construction sociale 3. L’enfant n’est plus considéré comme un élément passif, mais comme un véritable acteur social, un partenaire familial susceptible de négocier. Pour les sciences de l’éducation, l’enfant cesse d’être réduit à la figure de l’élève. L’accent est mis sur le sens que les enfants confèrent à leurs activités, qu’elles soient scolaires et orientées vers le métier d’élève ou extrascolaires et orientées vers le métier d’enfant 4. La sociologie de la famille nourrit ce processus en continuant d’interroger les instances traditionnelles de socialisation, mais en se montrant de plus en plus sensible à la dimension de partenaire de l’enfant.

Cette mise en avant de la dimension partenariale est assimilée par certains à la mort annoncée de toute idée de transmission. Pourtant, à l’heure du contrôle de la fécondité, devenir parent est devenu un vrai choix, qui n’implique pas la renonciation à certaines prérogatives. Quand on interroge les couples sur les raisons qui les poussent à avoir un enfant, ils jugent, pour la moitié d’entre eux, très importante la possibilité de « transmettre à ses enfants » 5. Si le vent du changement n’a pas remis en cause la fonction de reproduction biologique et sociale de la famille, s’il a en revanche soufflé un nouvel esprit familial, il ne suppose pas pour autant la disparition de toute transmission intergénérationnelle, mais une évolution du sens de cette transmission. Beaucoup plus que par le passé, les individus prétendent sélectionner ce qui leur est transmis, pour ne retenir que ce qui conforte l’épanouissement de leur identité. Selon François de Singly 6, c’est cette sélection inédite qui dévoile les paradoxes du soutien familial contemporain. Le paradoxe est particulièrement sensible dans le cas des jeunes adultes qui poursuivent des études : comment arriver à concilier la quête de l’autonomie personnelle et le besoin de soutien parental ? 7

Le droit de l’enfant à ses deux parents

La valorisation de l’épanouissement de l’enfant ne justifie pas tout, elle ne justifie pas en particulier le maintien du couple conjugal formé par les parents. Depuis les années 60, la présence d’enfants protège de moins en moins du risque de rupture conjugale, notamment dans des familles où un enfant atteint l’âge de six ans sans avoir de frère ou de sœur. C’est l’une des raisons pour lesquelles, dès 1970, le législateur définit la notion d’autorité parentale, qui remplace significativement la « puissance paternelle » héritée du Code napoléonien. Orientée dans l’intérêt de l’enfant (une autre notion clef quoiqu’ambiguë du droit de l’enfance contemporain), elle recouvre un régime de protection de la personne de l’enfant (légitime, naturel ou adoptif) dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, en définissant l’ensemble des droits et des devoirs (de garde, de surveillance et d’éducation) reconnus par la loi au père et à la mère d’enfants mineurs non émancipés.

Cette autorité a été reprécisée plusieurs fois dans les trente dernières années pour faire face aux changements familiaux, à la croissance de la divortialité, à l’augmentation conjointe du nombre d’enfants mineurs encore à la charge de leurs parents au moment de la séparation conjugale, à la transformation, enfin, des représentations respectives de la maternité (souvent pensée sur le mode de l’évidence) et de la paternité (monstre du Loch Ness familial). Comment ne pas percevoir la force du message normatif qu’elle transmet en encourageant l’exercice d’une véritable co-parentalité, l’autorité parentale appartenant à égalité au père et à la mère ? Cette définition progressive du caractère inconditionnel du lien entre les parents et les enfants jusqu’à leur majorité n’est pas sans effet. En cas de séparation, un enfant sur trois cesse encore de voir son père, mais la comparaison d’enquêtes de 1986 et 1994 révèle que quand les liens sont maintenus, les relations ont gagné en fréquence. Le lien conjugal peut se défaire, mais le lien parental résiste mieux désormais. Par le passé, l’enfant qui vivait avec un seul de ses deux parents biologiques était pleinement séparé de l’autre parent, soit décédé, soit inconnu. De nos jours, il conserve beaucoup plus souvent ses deux parents, « et il a donc deux familles qui coexistent à distance » 8.

Parmi les devoirs des parents figure, on l’a vu, l’obligation éducative. Ce pan de l’autorité semble bien intériorisé par les parents contemporains et s’exprime singulièrement dans la dimension scolaire du rapport pédagogique. Promouvoir ses enfants dans l’échelle sociale a même poussé les parents à ajuster à la baisse leur fécondité. Certes, ce sont surtout les membres des classes moyennes et supérieures qui font pression sur leurs enfants, ils règlent aussi l’emploi du temps extrascolaire de ceux-ci. Mais l’investissement parental inédit à l’égard des enfants concerne désormais les milieux modestes, y compris quand l’enfant est en butte à des difficultés scolaires. Le soutien s’exerce sur le plan matériel, affectif, pédagogique : du tapis d’éveil aux cours particuliers, en nette croissance dans les dernières années, tout est bon pour soutenir la réussite de l’enfant. Cette évolution sécrète à son tour des phénomènes de dépendance, notamment pour les grands enfants. Depuis 1975 et surtout 1982, les recensements révèlent une moindre tendance à quitter le foyer parental pour les étudiants. En 1990, plus de 85 % des jeunes de moins de 25 ans vivaient avec au moins un de leurs parents 9.

La mise en accusation des effets du divorce

Pour transmettre et avoir de l’autorité sur ses enfants, ne faut-il pas être présent ? Le débat social renvoie parfois des images inquiétantes de pères et de mères absents : un père qui s’efface, suite à un divorce, une mère qui travaille. Aujourd’hui comme hier, de nouvelles familles continuent de se former, mais le modèle classique fondé sur le mariage est concurrencé par d’autres formes familiales. Certes minoritaire, la famille naturelle concerne environ 15 % des couples. Alors que 6 % des enfants étaient issus de parents non mariés au moment de leur naissance en 1965, 33 % le sont en 1992 10 – et plus de 50 % en l’an 2000 si l’on s’en tient aux premières naissances. En cas de séparation, cette tendance produit des effets de structure. En 1994, « l’union libre devenant un mode de vie de plus en plus durable, les enfants de divorcés ne représentent plus que la moitié des enfants ne vivant pas avec leurs deux parents, contre près des deux tiers en 1986 » 11. La diffusion des « nouvelles familles » s’explique pour sa part par l’accroissement des séparations conjugales. Dans les familles monoparentales vivent des enfants résidant avec un seul de leurs deux parents biologiques : il s’agit pour l’essentiel de familles composées de mères élevant seules leurs enfants. La catégorie de familles recomposées désigne des ménages où des enfants vivent avec un seul de leurs deux parents biologiques cohabitant avec un nouveau conjoint (et éventuellement les enfants de ce dernier). Dans les faits, la plupart des enfants mineurs (83,8 % en moyenne nationale en 1994) partagent leur vie quotidienne avec leurs deux parents biologiques, mariés ou non, contre 4,6 % qui vivent dans une famille recomposée et 11,5 % dans une famille monoparentale – 1,1 % des enfants vivant dans un autre foyer 12. Les enfants contemporains peuvent connaître des trajectoires biographiques complexes, successions de séquences de vie renvoyant à des morphologies familiales différentes.

Ces modifications de l’environnement domestique des enfants atteignent les rapports entre parents et enfants. Les enfants grandissant dans des familles recomposées ne sont pas toujours à la meilleure enseigne 13. Les jeunes adultes vivant dans des ménages recomposés quittent d’ailleurs plus tôt le domicile parental que les jeunes vivant dans un ménage monoparental et que ceux vivant avec leurs deux parents. Des études américaines ont tenté d’analyser les liens entre le bien-être des enfants et le changement familial. Elles invitent à faire preuve de réserve, montrant qu’il est périlleux de conclure à un effet négatif des changements familiaux sur les comportements des enfants : ils ont pu affecter négativement certaines pratiques (homicides, suicide), mais pas d’autres (réussite scolaire) et même, dans le premier cas, leur influence directe semble ne s’exercer que sur les hommes 14. On peut d’ailleurs se demander si parfois, ce ne sont pas moins les effets du divorce qui s’expriment que ceux des modes de socialisation associés à la division sexuelle des rôles. L’« incapacité à avoir une relation non médiatisée par la mère, indépendamment peut-être des moments de loisirs, explique la difficulté de certains pères à maintenir la relation avec leurs enfants après la séparation » selon Michèle Ferrand 15.

Des dénonciations identifiant des déficiences parentales émaillaient déjà les discours dans les années 50, âge d’or de la famille biparentale avec un seul pourvoyeur de revenu. L’histoire invite à relativiser le constat d’une dévaluation absolue des rapports d’autorité et de transmission et à faire preuve de tolérance sans nier l’existence de certains cercles vicieux qui peuvent mener à la dégradation des relations entre parents et enfants.


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1 / Yvonne Knibiehler, Les pères aussi ont une histoire, Hachette, 1987.

2 / Bruno Bettelheim, Pour être des parents acceptables, Robert Laffont, 1988.

3 / R. Sirota, « L’émergence d’une sociologie de l’enfance : évolution de l’objet, évolution du regard », Éducation et sociétés, 1998, 2, pp. 9-33.

4 / Julie Delalande, La cour de récréation. Pour une anthropologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes, 2001.

5 / Laurent Toulemon et Henri Léridon, « La famille idéale, combien d’enfants, à quel âge ? », Insee première, n° 632, juin 1999.

6 / François de Singly, « Individualisme et lien social », Lien social et politiques, n° 39, 1994.

7 / Vincenzo Cicchelli, La construction de l’autonomie. Puf, 2001.

8 / Catherine Villeneuve-Gokalp, « La double famille des enfants de parents séparés », Population, 1, 1999, pp. 9-36.

9 / Christophe Lefranc, Suzanne Thave, « L’évolution de l’environnement familial des enfants », Population, 6, 1994, pp. 1297-1320.

10 / Patrick Festy, « L’enfant dans la famille. Vingt ans de changement dans l’environnement familial des enfants », Population, 6, 1994, pp. 1245-1296.

11 / Catherine Villeneuve-Gokalp, op. cit.

12 / Catherine Villeneuve-Gokalp, op. cit.

13 / Sylvie Cadolle, Etre parent, être beau-parent. La recomposition de la famille, Odile Jacob, 2000.

14 / Gretchen Condran, Frank F. Furstenberg, « Évolution du bien-être des enfants et transformations de la famille américaine », Population, 6, 1994, pp. 1613-1638.

15 / Michèle Ferrand, « Du droit des pères aux pouvoirs des mères », in J. Laufer, C. Marry et Margaret Maruani, Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, Puf, 2001, pp. 187-209.


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