Logo du site

Europe des migrations L’illusion d’une grande muraille

Camps de Dobova, Slovénie, 2015. ©Milos Malinic/iStock
Camps de Dobova, Slovénie, 2015. ©Milos Malinic/iStock

Le choc est sévère pour l’Union européenne (UE). En voulant verrouiller un peu plus ses frontières extérieures, les promoteurs du Pacte européen sur la migration et l’asile, entériné le 10 mai 2024, espéraient-ils infléchir les résultats des européennes du 9 juin ? Il n’en a rien été. Des 720 sièges de l’hémicycle de Strasbourg, 187 sont désormais répartis entre les trois coalitions de la droite radicale ou extrême.

Une fuite en avant ? Un rendez-vous manqué, certainement. La campagne électorale, dominée par le spectre d’une Europe « passoire » ou « envahie », a plombé tout débat sérieux sur le fait migratoire dans l’UE. L’avenir de cette dernière en dépend pourtant. C’est cette réalité qu’entend rappeler ce numéro de la Revue Projet, élaboré en partenariat avec le Jesuit Refugee Service Europe (JRS).

Décortiquons d’abord les chiffres. Si la saturation des dispositifs de traitement des demandes d’asile est indéniable, la proportion d’entrées irrégulières dans l’Union demeure faible. D’ailleurs, un Sud mobile a bel et bien émergé et la plupart des mouvements migratoires concernent son propre espace. Cette réalité demeure peu prise en compte dans l’approche européenne du phénomène, tout comme celle de l’existence d’une culture transnationale bâtie au fil des migrations d’un continent à l’autre.

Le mythe du migrant errant, dépossédé et hors-la-loi, devrait avoir vécu. Pourtant, les politiques européennes tardent à s’en départir. Elles le renforcent même au prix d’externalisations violentes et coûteuses des frontières, encouragées par une diplomatie informelle, dont les hotspots et autres pushbacks constituent la partie la plus visible. Le sort infligé aux migrants à Calais et aux alentours en offre un exemple à nos portes.

Le pacte de 2024 ne devrait en rien modifier ces tendances. Tout en prétendant encadrer au sein du giron communautaire la politique migratoire des États membres, il assoit les dérogations exigées par ces derniers. Au désavantage des pays les plus exposés au premier accueil. Au mépris des droits fondamentaux, raison d’être de l’UE.

Ce dossier invite à renverser la question : l’Union a-t-elle sacrifié son identité politique sur l’autel de promesses électorales aussi simplificatrices qu’intenables ? Outre l’engagement d’organisations telles que la Cimade, le Secours catholique ou JRS, quelques lueurs scintillent en faveur de plus d’humanité, à l’image de ces villes européennes où se pratiquent de véritables politiques d’insertion des étrangers.

Une politique migratoire ne peut être binaire, tant les situations des migrants et les enjeux nationaux des pays accueillants sont complexes. Il s’agit d’interroger nos besoins, nos politiques d’intégration, nos valeurs fondamentales. Le droit communautaire n’est pas sans ressources pour permettre une migration de travail enfin assumée et une harmonisation des procédures d’asile. Puisse l’Europe prendre conscience qu’elle ne sera jamais une forteresse. Sauf à se renier. 

Sommaire du dossier

Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Le clerc en sursis ?

La plupart des confessions religieuses excluent les femmes des charges sacerdotales. Pour combien de temps ? Patriarcale au superlatif, l’Église catholique voit son modèle vaciller. Le patriarcat demeure la règle dans le monde religieux. Dans des contextes très différents, les trois monothéismes le pratiquent. Tous invisibilisent les femmes, contrôlent leur corps et les tiennent éloignées de la sphère publique. Circonstance aggravante, ce bastion bien défendu l’est par...

Du même dossier

Accueillir, rencontrer, intégrer

Pour les associations qui les accompagnent, l’intégration des personnes étrangères est bien un enjeu collectif qui engage la société d’accueil et pas seulement les individus concernés. Retrouvez cette dicussion en podcastCommençons par préciser la mission de chacune de vos organisations. En quoi consiste-t-elle ?Henry Masson - La Cimade, mouvement protestant qui a vu le jour en 1939, était dédié au départ à des personnes enfermées dans des ca...

Talon d’Achille de l’UE

La question migratoire révèle les fractures internes à l’UE. Aucune politique commune tenable ne peut y avoir cours tant que perdurera le mythe de frontières étanches. Retour sur quatre points saillants du dossier. Les migrations sont l’un des principaux thèmes du débat public en Europe, tant du point de vue de leurs représentations dans l’imaginaire collectif que de leur poids réel. Tout au long de l’histoire, l’Europe a joué un rôle fondamental dans les...

Des sanctuaires modèles ?

À rebours des pratiques des États, certaines villes européennes déploient de véritables politiques d’insertion des étrangers. Une voie prometteuse, mais trop parcellaire pour faire modèle. En 1997, le traité d’Amsterdam fait de l’intégration une compétence de l’Union européenne (UE). Il s’ensuit une transformation profonde de la façon dont est comprise l’intégration. La création de la catégorie « third country national » (ressortissant d’un ...

Du même auteur

Extrêmes-droites en Amérique latine

De la Mésoamérique au Cône Sud, le virage autoritaire et conservateur se confirme en Amérique latine. Après la vague rose qui avait porté plusieurs gouvernements de gauche au pouvoir au début des années 2000, la région connaît aujourd’hui un basculement vers la droite radicale.  La reconduction de Daniel Noboa au pouvoir en Équateur, en avril 2025, a précédé l’élection en Bolivie de Rodrigo Paz, signant la fin de deux...

« Certains systèmes augmentent les failles »

L’intelligence artificielle est de plus en plus plébiscitée dans le domaine du travail, mais aussi celui de la santé ou de la sécurité. Or, bien des systèmes révèlent des failles et des biais qui justifient la vigilance des usagers. Retrouvez cette discussion en podcastL’intelligence artificielle (IA) représente-t-elle une menace ou une opportunité pour le monde du travail ?Hubert Guillaud – La question se pose différemment selon les ...

« L’IA est un modèle impérialiste »

L’intelligence artificielle est une industrie gourmande en énergie, aux impacts environnementaux aujourd’hui attestés. En plus de son outil, son usage présente des risques importants pour nos équilibres politiques et sociaux. Retrouvez cette discussion en podcastQuels sont les principaux enjeux écologiques posés par le déploiement de l’intelligence artificielle (IA) ?Mathilde Saliou – Les enjeux environnementaux diffèrent selon les activités numériques, no...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules