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Un habitat intergénérationnel pour faciliter l’insertion ?

Le projet de la maison intergénérationnelle met l’accent sur la mixité à partir du critère de l’âge et des liens intergénérationnels, avec les difficultés que cela implique. © Anne Petiau
Le projet de la maison intergénérationnelle met l’accent sur la mixité à partir du critère de l’âge et des liens intergénérationnels, avec les difficultés que cela implique. © Anne Petiau

Comment se vit la mixité entre générations et milieux socio-économiques dans une « maison intergénérationnelle » ? À quelles conditions est-elle possible ? Une enquête sociologique en montre les difficultés et les stratégies des habitants pour y faire face.


Considérée par des acteurs politiques et institutionnels comme un levier d’insertion sociale et économique, comment une stratégie de « mixité » est-elle vécue « sur le terrain » par les habitants ? Si elle constitue un objectif central des politiques publiques en faveur du logement et de la ville, la mixité renvoie cependant à des critères (économiques, ethniques, générationnels, etc.) et à des conceptions plurielles, pas toujours explicitées. Dans les années 1990-2000, se développent de nouveaux projets d’« habitats intergénérationnels » et « solidaires » misant sur la mixité entre les âges, l’entraide et le « vivre-ensemble » pour répondre aux défis de l’inclusion des personnes âgées et des jeunes1. Nous nous intéressons plus particulièrement ici à l’ouverture, par l’association Habitat et humanisme, d’une « maison intergénérationnelle » (voir encadré). Il sera ainsi question d’explorer l’articulation entre le dispositif institutionnel, tel qu’il est envisagé et conçu par les porteurs de projet, et les liens sociaux effectifs entre différents groupes socialement hétérogènes. Si la mixité se veut inclusive, notamment au sujet des rapports intergénérationnels, nous verrons cependant qu’elle tend souvent à attiser les clivages entre groupes sociaux, basés sur d’autres critères. Et nous chercherons à comprendre comment chaque catégorie d’acteurs cherche à éviter ces confrontations en reproduisant un entre-soi protecteur.

La démarche de recherche-action

Cet article s’appuie sur une recherche-action menée avec les parties prenantes d’une « maison intergénérationnelle » d’Habitat et humanisme. Fondée en 1985, cette fédération lutte contre le mal-logement, l’exclusion et l’isolement des personnes en difficulté ; elle mobilise en faveur du logement, de l’insertion et de la création de liens sociaux. La maison intergénérationnelle réunit, depuis 2016, une « pension de famille » et des logements sociaux, dans une variété d’âge, de niveau de revenus et de durée (pérenne ou non). La pension de famille accueille, dans 26 logements, des personnes en situation de grande exclusion, avec un intervenant social et l’animation d’une vie collective. Les « résidents », orientés par les services sociaux, ont souvent connu une trajectoire résidentielle heurtée, voire des épisodes sans logement. En voie de réinsertion, ils sont considérés comme suffisamment autonomes pour la gestion d’un logement individuel, mais avec un suivi médical ou social extérieur. Les 22 logements sociaux accueillent des couples ou des familles, des personnes âgées, une colocation étudiante et une colocation de familles monoparentales. Trois d’entre eux sont des logements temporaires avec accompagnement social. La recherche-action, au terme de sa deuxième année (sur trois), couple observation, entretiens semi-directifs et réunions de groupe avec des volontaires de l’équipe salariée, des bénévoles, des résidents de la pension de famille et des locataires du logement social.

Une mixité illusoire ?

Le projet de la maison intergénérationnelle met l’accent sur la mixité à partir du critère de l’âge et des liens intergénérationnels. Cependant, nos observations soulignent la prépondérance des critères économiques et sociaux dans la construction des dynamiques relationnelles de cet ensemble résidentiel. L’existence de statuts institutionnels distincts – « résidents » de la pension de famille, d’un côté, et « locataires » des logements sociaux, de l’autre – est porteuse d’un premier clivage identifiable, marqué par un rapport différencié aux services médico-sociaux : usagers pour les uns et non-usagers pour les autres. Apparaissent des processus de catégorisation ou d’autocatégorisation des deux groupes se réappropriant largement ces classifications institutionnelles et spatiales. Facteurs de différence, ces étiquetages institutionnels sont hiérarchisés en fonction de la signification sociale que leur attribuent les habitants. Ainsi, la catégorie de « résidents » alimente les fantasmes des « locataires » autour de représentations liées à la misère sociale, la déviance, la folie, la vulnérabilité ou la figure de « l’assisté ». Associé aux « usagers » des services médico-sociaux, ce qualificatif apparaît de loin comme le plus disqualifiant. Et cette distinction institutionnelle est par ailleurs renforcée par une division matérielle de l’espace de l’habitat, avec un bâtiment réservé aux logements sociaux et un autre réservé à la pension de famille.

 

Si la mixité se veut inclusive, notamment au sujet des rapports intergénérationnels, elle tend souvent à attiser les clivages entre groupes sociaux. © Anne Petiau

Pour les « locataires », les comportements associés aux addictions ou aux troubles psychiques sont presque unanimement ressentis comme intrusifs, en raison d’une menace ressentie sur leur vie privée et leur intégrité physique et psychique et comme risquant de compromettre leur rôle éducatif et de protection, pour celles et ceux qui ont des enfants et sont ainsi en responsabilité familiale. Ce sentiment de danger s’enracine également dans la peur des représailles : en situation de cohabitation, toute réponse ou dénonciation d’actes déviants – appeler la police, par exemple – fait peser une menace d’inaugurer un cycle de vengeance dans le voisinage. Au sentiment de stigmatisation des « résidents » répond le sentiment de danger pour les « locataires », et tout particulièrement pour les familles.

Dans ce contexte d’habitat inclusif, la grande proximité au quotidien réactive des mouvements de rejet pour rétablir une distance supportable dans une situation de mixité.

Un dernier trait tient à l’inégalité d’accès aux ressources en fonction du statut, qui tend à produire de la concurrence entre les deux groupes. Alors que « résident » est souvent synonyme de « désinséré » et, inversement, « locataire » d’« inséré », cette distinction masque pourtant des formes de proximité socio-économique objective. L’expérience de la précarité peut, par exemple, se révéler commune aux deux catégories, bien qu’elle se vive à des degrés très différents. Même si les « locataires » s’en sortent mieux financièrement que les « résidents », ils demeurent pris dans des situations de fragilité socio-économique. Mais ils nourrissent parfois une certaine rancœur envers les « résidents » et s’estiment lésés par rapport à eux, notamment au niveau financier : en payant un loyer et des charges plus élevés, ils ont l’impression de devoir verser aux comptes des « résidents », souvent associés à des « assistés ». Dans ce contexte d’habitat inclusif, la grande proximité au quotidien réactive finalement des mouvements de rejet pour rétablir une distance supportable dans une situation de mixité.

Entraide informelle et solidarité

En décalage avec le projet et l’adhésion unanimement partagée à l’idéal de mixité, on observe des stratégies informelles d’entraide et d’amélioration des conditions de vie entre pairs. En marge de la participation organisée et encadrée par l’équipe salariée et bénévole, il existe des formes de réappropriation du dispositif et des usages, grâce auxquelles les habitants peuvent jouer des écarts entre le projet attendu et sa réalisation concrète. La puissance cohésive de l’entre-soi – tendant à produire des sociabilités collectives porteuses pour les individus qui y participent – constitue sans doute l’élément le plus significatif. Quand on rencontre séparément les « locataires » du logement social et les « résidents » de la pension de famille, tous évoquent des liens très forts, solidaires et bienveillants les uns envers les autres.

Les « locataires » soulignent en particulier la spécificité des liens de voisinage propres à l’habitat inclusif, qu’ils n’ont jamais expérimentés jusqu’ici dans leurs précédents lieux de résidence.

Les « locataires » soulignent en particulier la spécificité des liens de voisinage propres à l’habitat inclusif, qu’ils n’ont jamais expérimentés jusqu’ici dans leurs précédents lieux de résidence. Notre hypothèse est que l’entraide et l’intensification des liens de voisinage entre locataires viendraient, d’une part, de l’expérience commune et partagée face aux problèmes rencontrés (par exemple, la difficulté à gérer des actes transgressifs) et, d’autre part, de la sélection opérée par les porteurs de projet à partir de caractéristiques sociales particulières : des individus impliqués dans le collectif et partageant des valeurs de solidarité. Aussi bien, leur adhésion au projet et l’espoir d’une amélioration de leurs conditions de vie s’expriment par le développement d’actions revendicatives auprès du bailleur et des partenaires.

Du côté des « résidents », l’implication dans le projet, à travers les activités collectives organisées par les salariés et les bénévoles, apparaît très structurante pour un petit noyau d’entre eux, à la fois pour rythmer l’emploi du temps, créer des sociabilités et reprendre confiance. On observe aussi le développement d’une sociabilité informelle et de pratiques d’entraide en dehors des solidarités organisées : par exemple, se retrouver pour discuter dehors aux beaux jours, se rendre ensemble au supermarché ou à la ressourcerie, faire profiter de « bons plans ». Pour autant, si les « locataires » développent assez librement des pratiques de sociabilité et d’entraide, les espaces dévolus à la sociabilité informelle des « résidents » sont plus difficiles à conquérir. L’encadrement des activités par les bénévoles et les salariés, la fermeture des espaces collectifs, au motif de la protection des biens et des personnes, limitent le développement des liens et du soutien.

L’intergénérationnel inattendu

Dès lors, dans cette expérimentation sociale qui entend mêler habitat inclusif et mixité sociale, la mixité sur le critère de l’âge est éclipsée au profit de l’exacerbation des différences économiques et « sociales ». Et, paradoxalement, l’intergénérationnel, passé au second plan, réapparaît de manière inattendue : la présence des enfants renforce les logiques de méfiance vis-à-vis de certains comportements perçus comme déviants et la peur d’un déclassement pour des familles accédant au logement social. Par ailleurs, si la participation à la vie collective est loin d’être absente, elle prend des tours imprévus : par la création de véritables collectifs d’entraide qui produisent de l’intégration entre pairs, mais aussi par la contestation et la mobilisation collective. Ainsi, le projet réalise en partie ses objectifs d’intégration des habitants, mais dans une configuration d’entre-soi où les liens sociaux apparaissent particulièrement intenses et porteurs pour trouver des ressources afin de faire face et de résister à la mixité sociale. On peut souligner que, dans cette configuration, tous les habitants ne sont pas égaux quant aux moyens de développer ces liens et ces pratiques d’entraide, la sociabilité des « résidents » étant de fait beaucoup plus encadrée. Ce constat conduit à s’interroger sur la pertinence de la mixité comme idéal démocratique, sur les moyens à déployer en termes d’accompagnement et d’intermédiation pour la rendre positive, l’enjeu étant qu’elle ne pèse pas plus lourdement sur les groupes les moins favorisés.

 

Pour aller + loin

- Marie-Hélène Bacqué et Sylvie Fol, « Les politiques de mixité sociale en France », Crises et politiques du logement en France et au Royaume-Uni, Presses Sorbonne nouvelle, 2008.
- Marie-Hélène Bacqué et Éric Charmes, Mixité sociale, et après ?, PUF, 2016.
- Hugo Bertillot et Noémie Rapegno, « Transformer l’offre médico-sociale ? Habitats “inclusifs” et établissements “hors les murs” : l’émergence d’accompagnements alternatifs pour les personnes âgées et les personnes handicapées », Rapport EHESP et CNSA, 2018, sur hal.ehesp.fr.
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1 Anne Labit, « L’habitat solidaire intergénérationnel : mythe et réalité en France et en Allemagne », Habiter et vieillir. Vers de nouvelles demeures, Érès, 2013, pp. 425-260.


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