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Liberté, égalité, alphabet…


De nombreux migrants, certains sans-papiers, viennent à la mairie du IVe arrondissement de Paris suivre des cours de français dispensés par le Réseau chrétien – immigrés. La maîtrise de la langue est une des clés de l’intégration. L’enjeu est d’autant plus fort qu’il est porté dans les murs de la République.

Des trois grandes portes, c’est par celle de la « Liberté » qu’on accède à l’intérieur de la mairie du IVe. En ce mercredi soir pluvieux, l’association Réseau chrétien – immigrés (RCI) anime un de ses trois cours hebdomadaires de français. Maîtriser la langue est essentiel pour trouver sa place dans la société. Constat partagé par la feuille de route du gouvernement pour la politique d’égalité républicaine et d’intégration publiée le mercredi 12 février. Alors que Matignon ne s’adresse qu’aux étrangers arrivés de façon régulière, les dix professeurs bénévoles du RCI ne font pas de distinction parmi les cinquante-deux apprenants. « Ça fait onze ans qu’on est là. On sait que le maire accepte les sans-papiers dans sa mairie. D’abord Mme Bertinotti [aujourd’hui ministre déléguée à la Famille] qui était sensible à ces questions puis son successeur [Christophe Girard] qui continue de nous accueillir » explique Michèle Dauger, jeune retraitée chargée de coordonner l’ensemble des ateliers. « Ça donne un côté officiel. Chaque apprenant a sa carte d’adhérent tamponnée par le maire. Certains ont pu s’en servir à l’occasion de contrôle dans le métro. »

L’envie d’apprendre

Sous les voûtes du dernier étage, Danielle et Marlène aménagent la salle qu’elles vont partager. Marlène, brune souriante à l’accent ensoleillé, s’occupe de ceux pour qui échanger quelques mots en français est un défi permanent. Ce soir, ils sont sept : deux filles et cinq garçons venus d’Europe de l’Est, d’Asie ou d’Amérique latine. Ils n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est le déracinement et l’envie d’apprendre. À l’instar du jeune Pakistanais Zee Chan, il est difficile d’échanger avec eux, mais leur motivation ne fait pas de doute. À leur arrivée, tous s’installent et sortent rapidement cahiers et crayons. Ils suscitent l’admiration de Michèle : « Aucun n’habite dans le coin. Entre les trajets et les employeurs qui exploitent ceux qui travaillent au noir... Je les trouve très courageux. »

« Entre les trajets et les employeurs qui exploitent ceux qui travaillent au noir... Je les trouve très courageux. »

Au milieu de l’atelier, un jeune de type indien débarque en trombe dans la salle, lançant un « Do you speak english ? ». Marlène lui demande ce qu’il cherche. C’est en français qu’il répond : « Comment allez-vous ? » Le visage de l’animatrice trahi son étonnement. Le jeune, casquette à l’envers, n’est inscrit dans aucun des groupes. Impossible de savoir qui l’a informé. Beaucoup viennent ici grâce au bouche-à-oreille. Marlène prend ses coordonnées pour le rappeler. Il y a toujours plus de demandes que de places et chaque nouvel arrivant doit passer un test, afin de donner la priorité à ceux qui en ont le plus besoin.

La porte à peine refermée, l’atelier reprend avec un jeu. Un dé est jeté, sur chacune des faces, différentes heures de la journée. En fonction du lancé, il s’agit de trouver le plus rapidement une phrase décrivant une situation correspondant à l’horaire. Mais l’équipe de trois joueurs conteste : en face ils sont quatre ! C’est déséquilibré ! C’est aussi à travers ces petites situations que les migrants apprennent à s’exprimer. Le match est serré, on en est au dernier point. Marlène lance le dé : « 8h15 ». Sultan, un Bangladais trentenaire, se lance « À 8h15, je faire la toilette. » Faux ! Iryna, une jeune Tchétchène dont le visage d’enfant témoigne à peine de ses 20 ans en profite : « À 8h15, je fais ma toilette. » Marlène valide le point. Applaudissement général !

Le français pour continuer

La bonne humeur studieuse est le dénominateur commun des différents ateliers. Celui animé par Aline, professeur d’arts plastiques à la retraite, en est un bel exemple. Installés au rez-de-chaussée dans la « Salle des banquettes », les participants ne sont, ce soir, que quatre. Le français s’apprend différemment pour ceux qui ont pu aller à l’école dans leur pays d’origine. Installé sur une banquette en cuir rouge et quelques chaises en bois autour de tables de café, le groupe discute à partir de situations quotidiennes. Aujourd’hui, ils commandent des sushis. À 21 ans, Youssef est le benjamin du groupe. En cuir depuis les bottes jusqu’à la veste, son sourire d’enfant du Maroc se détache de son allure de motard. « Pas toujours toi Youssef ! Laisse participer les autres », l’arrête Aline. Très motivé, du bout de son index, il esquisse dans le vide chaque mot qu’il épèle.

Du bout de son index, il esquisse dans le vide chaque mot qu’il épèle.

À ses côtés, Guiya, un élégant chinois cinquantenaire à la syntaxe encore hésitante, se confie volontiers. Il y a cinq ans, il ne connaissait aucun mot de français. « Je suis vieux, la tête a pas bien fonctionné », s’excuse-t-il face aux jeunes migrants, plus à l’aise. « Aujourd’hui, changé beaucoup, beaucoup. Beaucoup de mots, comprends. Plus simple acheter Carrefour. » Et s’il participe toujours assidument au cours, c’est parce qu’« en France continue la vie ».

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