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L’édition 2024 des Jeux olympiques et paralympiques se distingue déjà par un niveau élevé d’exigences multiples. Sauront-elles se combiner ? Retour en trois points saillants sur les aspects cruciaux du dossier.
Lorsqu’ils s’installent sur un territoire, réveillent des phénomènes sociétaux essentiels pour le bien-vivre de ses habitants. Par la construction de nouveaux équipements sportifs et de nouveaux styles d’habitats, « l’esprit olympique » est ainsi interpellé dans ses capacités à accompagner l’inclusion des personnes au sein de territoires en mutation selon une pluralité de points de vue : éthique, économique, culturel, éducatif et politique.
Lorsqu’en septembre 2017, la ville de Paris est désignée pour accueillir les Jeux, sept ans sont nécessaires pour que des projets rêvés se confrontent à des réalités territoriales. Les premiers impactés, habitant à la périphérie de Paris, souhaitent que leur avis soit pris en compte.
Lorsque le marketing événementiel met en scène de façon théâtrale un événement sportif gigantesque, ces habitants vont devoir néanmoins apprendre à vivre dans un environnement dont les contours se modifient chaque jour un peu plus, comme l’analysent Dominique Charrier, Jean Jourdan et leurs co-auteurs dans le cas de la Seine-Saint-Denis.
Des repères anciens disparaissent tandis que de nouveaux ne sont pas encore installés. Face à la tyrannie de l’urgence et à l’accélération du temps olympique, les « gens d’ici » oscillent entre soumission et résistance. Considérer l’incertitude non comme une catastrophe, mais comme une opportunité de développer de nouvelles formes de vivre-ensemble, est un pari pour les habitants du territoire. Ce vivre-ensemble peut se construire par la formation de volontaires issus de la Seine-Saint-Denis, comme le fait valoir Robert Turgis, mais doit être pensé avec les « gens qui risquent de venir d’ailleurs », souligne Emmanuel Constant.
Entre mixité sociale idéalisée et gentrification redoutée, les JOP accélèrent ainsi une urbanité qui dépasse les enjeux d’un événement sportif.
Cependant, une résilience territoriale est sans cesse à reconstruire, prévient Martin Citarella, face aux enceintes olympiques qui, au fur et à mesure de leurs aménagements, engendrent à la fois de la peur et de l’espérance.1
L’irruption des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) dans un paysage provoque toujours une forme de séisme, propice à soulever des controverses quant à leur opportunité, leur empreinte et les « valeurs » réelles qu’ils véhiculent, ce que dénonce le collectif Saccage 2024. Ces controverses n’empêchent pas l’émergence de véritables laboratoires d’innovations sociales, économiques et environnementales.
Entre mixité sociale idéalisée et gentrification redoutée, les JOP accélèrent ainsi une urbanité qui dépasse les enjeux d’un événement sportif relativement restreint dans le temps. Les transformations urbaines qui vont restructurer les villes, quoiqu’il en coûte, s’inscrivent dans un projet beaucoup plus vaste qui oblige un territoire à se fondre dans les méandres communs de la Petite couronne et du Grand Paris. La « petite » Île-Saint-Denis, qui recevra une partie du village olympique, fait ici exemple, selon la description de son premier magistrat Mohamed Gnabaly.
Le rôle de l’Agence nationale du sport (ANS)2 est de veiller à la cohérence entre projets sportifs territoriaux et projets sportifs des fédérations. Autrement dit, de promouvoir un nouveau modèle économique qui valorise à la fois la « haute performance » et le « sport pour tous, avec tous ». Or la professionnalisation d’une élite athlétique peine à se structurer, relève Philippe Gonigam.
La cohabitation des amateurs et des professionnels n’est plus désirée au sein d’un club local estampillé loi 1901. De nouveaux standards vont structurer des spectacles sportifs qui transcendent les frontières nationales. Or, en faisant des athlètes les acteurs d’une mise en scène qui magnifie l’excellence sur l’autel de l’excès, les limites naturelles du corps humain seront repoussées, voire déniées.
Le cinquantenaire du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), en mars 2023, a été l’occasion de magnifier un modèle sportif et solidaire devenu pourtant incongru face à de nouvelles formes de marchandisation des activités sportives.
En commémorant un passé en voie de décomposition, une obsolescence programmée de l’organisation publique et privée des activités sportives est à l’œuvre, à bas bruit. Lorsque, le 8 septembre 2024, la flamme olympique s’éteindra, il conviendra de rester vigilant quant aux nouvelles missions qui seront dévolues au CNOSF et à l’ANS, tant d’un point de vue politique et économique qu’éducatif.
Le paralympisme pourrait bien à son tour faire modèle.
La multiplicité des styles de vies sportives questionne par ailleurs le coût de l’excellence à tout prix. Le Pôle de référence inclusif et sportif métropolitain (Prisme) de Bobigny, premier équipement intégralement conçu selon les principes de l’accessibilité universelle et prenant en compte tous les types de handicaps, est à ce titre un exemple à valoriser.
Cette construction est une référence pour mieux inclure aux équipements futurs les aménagements nécessaires à l’accessibilité et à la pratique des personnes en situation de handicap.
Le paralympisme pourrait bien à son tour faire modèle, comme l’expliquent Sylvain Férez et Sébastien Ruffié. La métaphore du prisme, qui provoque par réfraction un changement de direction de la lumière, permet également de mieux comprendre les architectures technologiques remarquables que sont les prothèses, qui accompagnent les athlètes paralympiques dans leur quête de l’excellence.
Le couplage entre des matériaux biologiques et technologiques prolonge le vivant et interroge les effets de l’hybridation du corps sportif.3. C’est aussi de cette interrogation que naît une pédagogie sportive universelle qui anticipe les obstacles susceptibles d’empêcher une pratique sportive.
Les grands événements sportifs internationaux sont des aventures humaines, culturelles, économiques et sociales qui favorisent le partage d’émotions et érigent l’éphémère en universel. Ils démontrent une compétence à faire monde avec les autres et peuvent révéler une solidarité qui se traduit par la création d’un commun culturel.
Néanmoins, la génération 2024, une fois l’aventure olympique achevée, va découvrir les affres de la finitude humaine. Il sera temps alors de laisser la place à la génération 2026, qui animera les JOP d’hiver de Milan-Cortina et celle, plus jeune, présente à Dakar pour les Jeux mondiaux pour la jeunesse, évoqués par Éric Monnin.
Dès l’automne venu, des sensations de vide et d’interrogations succéderont à l’allégresse estivale.
Cet événement sur le continent africain sera l’occasion de combiner les notions d’excellence et de compétition à celles d’apprentissage et de partage. Il faudra alors promouvoir le passage de témoin intergénérationnel afin que les personnes de la génération 2024 puissent continuer à développer une identité psycho-sociale de plus en plus mature, en transmettant leurs savoir-faire aux générations plus jeunes et en témoignant de leur capacité à accepter les dimensions éphémères de la vie sportive.
L’été 2024 sera l’occasion de vivre une forme de grand dérangement, qui pourrait bien bousculer les profils touristiques habituels de la Ville-Lumière, avertit Marie Delaplace. Cependant, dès l’automne venu, des sensations de vide et d’interrogations succéderont à une allégresse estivale, pointent Cécile Collinet et Pierre-Olaf Schut. Les athlètes auront déserté les sites olympiques, les spectateurs vivront d’autres émotions par procuration, ailleurs sur la planète.
Que deviendra le stade d’Eaux-Vives de Vaires-sur-Marne ? Qui aura encore envie de faire vivre le Stade de France, devenu pendant quelques jours un stade olympique ? Prenons rendez-vous sur les berges de l’Île-Saint-Denis pour, ensemble, vérifier de quelles façons une planification concertée4 peut devenir véritablement l’une des clés d’une transition écologique réussie.
1 Jérémy Rifkin, L’âge de la résilience, Les Liens qui libèrent, 2022.
2 Apparue en 2019, l’ANS réunit en son sein les principaux acteurs de l’écosystème du sport : des représentants de l’État, du mouvement sportif, des collectivités territoriales et des acteurs économiques et sociaux.
3 Frédéric Tordo, Le Moi-Cyborg, Dunod, 2019.
4 Pierre Narring, « Aménagement du territoire. Un levier à réinventer », Revue Projet, n° 392, février-mars 2023.