Logo du site

Olympisme et paralympisme Influences mutuelles

Un match de basket lors des Jeux paralympiques de Tokyo, en 1964.©Fédération Française Handisport
Un match de basket lors des Jeux paralympiques de Tokyo, en 1964.©Fédération Française Handisport

Conçus à l’origine comme des Jeux parallèles, les paralympiques ont tardivement rejoint les épreuves reines. Leur déploiement influe désormais fortement sur l’héritage de chaque olympiade.


Le jour de l’ouverture des Jeux olympiques de Londres, le 29 juillet 1948, une trentaine d’archers paraplégiques s’affrontent devant l’hôpital de Stoke Mandeville, à Aylesbury. En organisant cette compétition, le neurochirurgien Ludwig Guttmann adresse un clin d’œil qui a valeur de symbole. Dans les années 1950, ces Jeux de Stoke restent un événement marginal. En 1960, le choix de les délocaliser à Rome, juste après les Jeux olympiques (JO), marque un tournant.

Loin d’être un aboutissement, ce choix enclenche un long et lent processus qui conduira à la création du Comité international paralympique (IPC) en 1989. Cette première phase d’édification du mouvement paralympique pose les bases institutionnelles d’une organisation partagée des Jeux olympiques et paralympiques (JOP), dans laquelle le parallélisme implique un jeu d’influences réciproques.

Guttmann est un pionnier dans le domaine de la rééducation des blessés médullaires. À partir de simples concours pour s’habiller, il envisage une activité physique rééducative. Si cette dernière déborde le cadre purement médical, elle reste sous tutelle des médecins.

Ce n’est plus le cas à partir de 1960. D’abord, les épreuves sortent de l’hôpital et profitent des installations sportives qui ont accueilli les JO quelques semaines plus tôt. Ensuite, ces nouveaux « Jeux para-olympiques » sont fixés tous les quatre ans, avec la volonté de les organiser sur un même lieu et en même temps que les JO.

Fructueuses revendications

Si les « Jeux para-olympiques » de 1960 ne concernent que les paralysés, ils sont l’occasion de créer un Groupement international d’étude des sports pour handicapés (GIESH) qui conduit en 1964 à la création de l’International Sports Organisation for the Disabled (ISOD). Cette dernière est placée sous le parrainage de la World Veterans Federation (WVF), dont sont issus ses deux premiers présidents.

Alors que Guttmann, qui préside l’International Stoke Mandeville Wheelchair Sports Federation (ISMWSF), souhaite le maintien d’événements pour les seuls paraplégiques, l’ISOD milite pour leur ouverture aux amputés et aux aveugles. En 1964, les deux fédérations collaborent à l’organisation des Jeux de Tokyo. Une rencontre sportive « tous handicaps » s’y déroule en marge des Jeux para-olympiques, réservés aux paralysés. La question de la participation des divers types de déficiences nourrit les tensions entre ISMWSF et ISOD.

La structuration sur le modèle sportif se confirme en 1968 à Tel-Aviv, même si les épreuves demeurent réservées aux paralysés. Rétrospectivement, le Comité international paralympique (IPC) note que le terme paralympique renvoyait initialement à « un jeu de mots combinant “paraplégique” et “olympique”, confrontant ainsi les traditions olympiques de célébration de l’excellence et du corps parfaitement formé aux réalités du handicap »1

Tout au long des années 1970, des non-paralysés revendiquent leur participation à ce qui s’apparente à des JO parallèles.

À Heidelberg (Allemagne), en 1972, les déficients visuels ne participent in fine qu’à des épreuves d’exhibition en goalball2 et au 100 mètres sprint. Des amputés manifestent pour réclamer leur intégration, comme le rappelle dans un entretien avec les auteurs le français Christian Paillard, alors jeune entraîneur : « Qu’est-ce que je vois arriver ? Des amputés avec de grandes banderoles ! Ils ont fait un sit-in sur la piste en disant : “Nous aussi, on veut participer aux Jeux !” » Tout au long des années 1970, des non-paralysés revendiquent bruyamment leur participation à ce qui s’apparente désormais à des JO parallèles.

Amputés et aveugles sont autorisés à concourir à Toronto, en 1976. Quatre ans plus tard, c’est au tour des athlètes infirmes moteurs cérébraux (IMC) à Arnhem, au Pays-Bas. Les autres ne rejoignent les épreuves qu’après validation des règlements par l’ISOD et l’International Stoke Mandeville Game Federation (qui a succédé à l’ISMWSF en 1972). Loin de déboucher sur la perspective d’une organisation internationale unique, les tensions conduisent chaque groupe à fonder sa fédération internationale autonome.

Pour autant, l’International Co-coordinating Committee Sport for the Disabled in the World (ICC) est créé en 1982 pour œuvrer à une unification et à un rapprochement avec le CIO, qui conduit à organiser des épreuves de démonstration aux Jeux de Los Angeles en 1984. La visibilité accordée aux athlètes en fauteuil suscite cependant des remous et réveille la menace de scission des amputés.

Compétition démédicalisée

En 1986, l’International Committee of Sport for the Deaf (CISS) et l’International Sports Federations for Persons with an Intellectual Disability (INAS-FID) se rapprochent de l’ICC. Des sportifs déficients intellectuels intégreront les Jeux en 1992. Les structures du sport pour les personnes sourdes restent, quant à elles, à l’écart du mouvement paralympique.

Il faut attendre l’édition olympique de Séoul en 1988 pour que les futurs Jeux paralympiques (JP) aient de nouveau lieu sur un même site. Dans la foulée, en septembre 1989, la création de l’IPC parachève l’alignement sur l’olympisme et la reconnaissance du CIO. Ouverts à un nombre croissant de publics déficients en parallèle des JO, les JP sont désormais organisés en lien avec ces derniers, dans le cadre d’une logique compétitive sans rapport avec le projet rééducatif initial.

Le désir de pratiquer « comme les autres » conduit à s’éloigner un peu plus d’une organisation initiée et contrôlée par le monde médical. L’aspiration à la norme oblige, paradoxalement, à inventer des épreuves singulières. Au début des années 1990, ce jeu de la similarité dans et par la différence est en place. Parallèlement, à partir des Jeux de Los Angeles, le CIO introduit la notion de legacy (héritage) dans le cahier des charges des organisateurs.

À compter de l’édition londonienne de 2012, l’inclusion devient un objectif incontournable.

La perspective d’un impact social des Jeux affirme un pouvoir sur le futur. Il s’agit d’anticiper et de maîtriser les effets de l’événement avant, pendant et après son organisation. D’abord réservé à des aspects « tangibles », l’héritage est élargi à des aspects immatériels à partir des années 2000. L’intérêt pour un héritage politique, culturel ou social émerge au moment même où les JP gagnent en visibilité.

À compter de l’édition londonienne de 2012, une conception partagée de l’héritage olympique et paralympique est exigée des villes candidates. L’inclusion devient un objectif incontournable. Des études scientifiques s’intéressent d’abord à l’héritage matériel, avec des études relatives à l’impact des Jeux sur les investissements financiers en faveur du sport paralympique et sur la mise en accessibilité des infrastructures (sportives et non sportives) de la ville hôte.

Peu à peu, des travaux sont ensuite publiés sur des indicateurs immatériels comme le développement d’une pratique paralympique de haut niveau, l’impact des représentations médiatiques inspirantes ou encore l’essor de la participation sportive globale des personnes handicapées.

Accélérateur d’accessibilité

Dès sa candidature pour les Jeux de 2024, Paris se fixe ainsi des objectifs ambitieux : rendre accessible l’ensemble des équipements sportifs et du village olympique et paralympique ; développer une filière d’excellence sportive paralympique (notamment par la création d’un centre d’entraînement paralympique) ; transformer le regard sur le handicap, notamment par la sensibilisation des jeunes générations ; accroître le nombre de licenciés porteurs de déficiences au sein des fédérations sportives.

À l’issue des Jeux de Tokyo 2020 (reportés à 2021), le président de Paris 2024, Tony Estanguet, pointe l’importance de la logistique des transports à déployer pour le bon déroulement des épreuves paralympiques. Les pouvoirs publics français veulent en profiter pour améliorer l’accès de tous.

L’enjeu sera de mettre en accessibilité universelle quelques stations de métro clés. Un autre chantier concerne la production et la diffusion de récits inspirants. Il s’agit notamment « d’utiliser les champions d’aujourd’hui comme vecteur d’influence auprès des jeunes en situation de handicap en vue de démocratiser le para-sport » (L’Équipe, 6 septembre 2021).

Les Jeux de 2024 doivent servir de levier aux politiques publiques, notamment en matière d’inclusion.

Si Paris 2024 s’efforce de répondre au cahier des charges du CIO en matière d’héritage, l’État français fixe ses propres objectifs, moyens et mesures d’impact. Pour lui, les Jeux doivent servir de levier aux politiques publiques, notamment en matière d’inclusion. D’autres initiatives viennent des collectivités territoriales, comme le projet de Pôle de référence inclusif sportif métropolitain (Prisme) initié par le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis.

Celui-ci vise la création à Bobigny d’un « hub » sportif comprenant des infrastructures de loisir respectant les principes d’accessibilité universelle, une grande halle avec des gradins pour recevoir des compétitions handisports et un centre de recherches sur le sport et la santé.

L’événement doit être « un accélérateur » de la mise en accessibilité des moyens de transport et des équipements sportifs, selon le mot de Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées auprès du Premier ministre de 2017 à 2022.

Le village olympique doit être conçu dans cette optique : « On en fait un objet de tous les soins pour que l’héritage soit une cité vraiment inclusive qui nous permettra de faire des bonds en avant sur la construction des villes de demain » (L’Équipe, 23 août 2021). En déplacement à Tokyo, la ministre en profite pour visiter une société dédiée aux cyber sports, où elle s’essaie à la cyber boccia.3

Pour la première fois, les JOP auront un seul et même logo et une équipe de France unique sera constituée.

À Tokyo, la technologie est omniprésente. La mascotte, Someity, « mignonne extra-terrestre aux oreilles de cerisiers japonais » (L’Équipe, 24 août 2021), allie références anciennes et futurisme. Le 5 septembre 2021, la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques a pour thème « la ville où les différences brillent ». Le premier tableau du spectacle met en image l’impact des Jeux sur la transformation de la mégalopole.

Après Londres, Tokyo marque une nouvelle étape dans la prise en compte des contraintes qui s’imposent désormais aux villes hôtes en termes de sobriété budgétaire, de développement durable et de reconversion des installations. Ces contraintes résultent d’une vision de l’héritage matériel et social. L’organisation des Jeux doit impliquer les citoyens, offrir un levier pour des changements politiques et sociaux et favoriser des « mutations technologiques »4.

L’inclusion devient alors une valeur centrale, incarnée par le paralympisme. « Les paralympiques ne sont pas des petits Jeux », note Tony Estanguet, avant de signaler l’effort d’unification pour 2024, auquel le Comité d’organisation œuvre pour les deux manifestations. Pour la première fois, les JOP auront un seul et même logo et une équipe de France unique sera constituée. Le projet de cérémonies d’ouverture et de fermeture communes suscite, malgré tout, des controverses.

L’accord sur la centralité de la performance sportive n’empêche pas des disparités. Le même Tony Estanguet observe ainsi des « valeurs différentes » : « Les Jeux paralympiques dépassent le sport… [...] c’est du sport et des leçons de vie. » Par un curieux renversement, le paralympisme paraît désormais montrer la voie à l’olympisme.

Pour aller + loin

Sébastien Ruffié et al., “From the Institutionalization of ‘all disabilities’ to Comprehensive Sports Integration: The Enrolment of France in the Paralympic Movement (1954-2012)”. The International Journal of the History of Sport, vol. 31, n° 17, 2014.

Rémi Richard et al., « Construire et assurer l’héritage des Jeux olympiques et paralympiques. Pour une inclusion sportive durable des personnes vivant des situations de handicap », Movement & Sport Sciences, vol. 107, n° 1, 2020.

Sylvain Ferez et al., “Inclusion through Sport: A Critical View on Paralympic Legacy from a Historical Perspective”, Social Inclusion, vol. 8, n° 3, 2020.

Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Aux origines du patriarcat

On entend parfois que le patriarcat serait né au Néolithique, près de 5 000 ans avant notre ère. Avant cela, les femmes auraient été libres et puissantes. Les données archéologiques mettent en doute cette théorie. De très nombreux auteurs, de ce siècle comme des précédents, attribuent la domination des hommes sur les femmes à l’essor de l’agriculture, lors du Néolithique. Cette idée est largement reprise dans les médias, qui p...

Du même dossier

Au revers de la médaille

Malgré des dispositifs ambitieux, le modèle français peine parfois à soutenir la professionnalisation du sport et le suivi de ses athlètes. La moisson de médailles en 2024 aura-t-elle lieu ? Recevant les médaillés olympiques et paralympiques des Jeux de Tokyo, le 13 septembre 2021, le président de la République appelait les athlètes tricolores « à faire beaucoup plus » en 2024 à Paris. Objectif : intégrer le « top 5 » des nations les plus titrées....

Nouveau départ du 9-3 ?

Territoire clé des Jeux olympiques et paralympiques 2024, la Seine-Saint-Denis pâtit de ses difficultés économiques et sociales et de son image. L’événement contribuera-t-il à les corriger ?  La Seine-Saint-Denis, peuplée de 1,6 million d’habitants, est un territoire clé des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de Paris 2024. Malgré un certain dynamisme économique, le département cumule des taux de chômage et de pauvreté bien su...

« L’écologie populaire, c’est notre base »

Peuplée de 8 600 habitants, L’Île-Saint-Denis accueillera une partie du village des athlètes lors des Jeux de 2024. Mohamed Gnabaly, maire depuis 2016, doit jouer serré entre le projet olympique et l’intérêt de ses administrés. Entretien. Comment L’Île-Saint-Denis a-t-elle rejoint le projet olympique ? Cela n’allait pas de soi pour une commune de cette taille.Mohamed Gnabaly – C’est le Comité d’organisation Paris 2024 qui est venu...

1 Traduit de John et Margaret Gold, « Access for All: the Rise of the Paralympic Games », The Journal of the Royal Society for the Promotion of Health, vol.3, n° 127, 2007.

2 Inventé après la Seconde Guerre mondiale, le goalball est un sport de ballon pratiqué par des sportifs déficients visuels.

3 La boccia, qui s’apparente aux sports de boule, est l’une des vingt-deux épreuves paralympiques.

4 Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, Les Jeux du monde. Géopolitique de la flamme olympique, Armand Colin, 2021.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules