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La perspective de Paris 2024 alimente les projections en matière de fréquentation touristique. Ces estimations pèchent souvent par un excès d’optimisme et par un profilage confus des potentiels visiteurs.
Avec 90 millions d’arrivées internationales en 2019 (40 millions en 2022), la France était et reste la première destination mondiale. Elle n’occupe cependant que la troisième place (après les États-Unis et l’Espagne) pour les recettes générées par ce tourisme international, le tourisme de transit générant des dépenses moindres. En son sein, l’Île-de-France est la première région française avec 44,3 % des arrivées hôtelières de non-résidents en 2019, dont 59,6 % pour Paris.
La région est également la première en termes d’arrivées hôtelières de résidents – plus d’un cinquième, dont 38 % pour Paris. Les Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de Paris 2024, principal méga-événement sportif en termes de visiteurs à l’échelle mondiale, peut-il induire une dynamisation du tourisme en Île-de-France et à Paris, comme dans d’autres territoires fortement touristiques ?
Force est de constater tout d’abord que la littérature scientifique sur cette question est insuffisamment développée. Les données scientifiques relatives aux touristes venus assister aux JOP font encore cruellement défaut. En outre, de qui parle-t-on lorsqu’on évoque les visiteurs présents au moment des Jeux ?
Les données touristiques concernent le pays, mais plus rarement la ville hôte des Jeux.
Il convient, en effet, de distinguer les touristes au sens de la définition de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT)1 et les autres présents (habitants, travailleurs de la ville hôte, voire de la région). Tous peuvent, d’ailleurs, se trouver dans la ville hôte pour d’autres raisons. Enfin, les billets payants ne sont qu’un outil d’approximation du nombre de spectateurs, qui requiert de connaître le nombre de billets achetés par spectateur – sachant que certains participent aussi à des événements gratuits.
Par ailleurs, la question des échelles territoriale et temporelle des données disponibles est fondamentale. Le plus souvent, ces données concernent le pays, mais plus rarement la ville hôte. Elles portent parfois sur l’année des JOP, de façon plus rare sur le trimestre des Jeux, mais presque jamais sur la période des Jeux. Enfin, quelle période prendre en considération, dès lors que des effets peuvent survenir avant la compétition, dans les territoires abritant les centres de préparation, et après les Jeux en raison de la visibilité médiatique de ce méga-événement ?
Les JOP sont encore souvent présentés par les villes et pays hôtes comme un outil pour stimuler le tourisme. Ce fut le cas à Sidney et plus largement en Australie ; à Pékin et en Chine ; à Londres et au Royaume-Uni ; et, dernièrement, à Tokyo et au Japon, avant que ne survienne la pandémie de Covid-19. Pour Paris et la France, les chiffres repris dans les médias ne font pas exception.
Une compétition dans un sport unique peut difficilement se comparer à un événement multisports.
Ainsi en 2017, Le Parisien reprenait les propos de Roland Héguy, président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, qui laissaient entendre qu’il fallait anticiper entre 15 et 20 millions de visiteurs. Le bilan carbone de Paris 2024, paru la même année, annonçait 4 millions de spectateurs.
Parisinfo.com revendiquait de son côté, toujours en 2017, 9,7 millions de spectateurs. Le projet de loi olympique alors adopté tablait, lui, sur « plus de 11 millions de spectateurs venus du monde entier » en s’appuyant sur le nombre de billets vendus lors de la Coupe du monde de football de 1998 et de l’Euro 2016.
Si cette comparaison suggère l’importance de l’événement, elle élude les problèmes d’approximation précédemment évoqués (concernant le nombre de billets par spectateur et les événements gratuits). Elle passe sous silence le fait qu’une compétition dans un sport unique peut difficilement se comparer à un événement multisports.
Plus récemment, en juillet 2022, l’Office du tourisme et des congrès de Paris (OCTP) évoquait 15,1 millions de visiteurs, dont 11,3 millions pour les JOP. En février 2023, elle en annonçait 16 millions, dont 4 millions avec billets, en faisant l’hypothèse que tous les billets seraient vendus. Sur ces 16 millions, 12,2 viendraient pour les JOP et 3,8 pour les Jeux paralympiques.
Selon l’OCTP, ce serait 3,5 millions de touristes français (hors Île-de-France) et internationaux qui seraient attendus pendant les JO. Parmi ceux-ci, entre 1,9 million et 2,6 millions seraient accueillis dans des hébergements marchands, soit un nombre supérieur au 1,6 million recensé sur une période comparable en 2019, considérée comme une année normale.
À ces touristes s’ajouteraient les 3,1 millions d’excursionnistes2 français (hors Île-de-France) et internationaux et les 5,5 millions de Franciliens dont il est difficile de mesurer la présence touristique. En outre, des attentes se manifestent dans certains territoires hôtes d’épreuves et/ou de centres de préparation aux Jeux susceptibles d’accueillir des délégations étrangères.
Les rares études ex post montrent cependant que les JOP ne conduisent pas toujours à une expansion du nombre de visiteurs, en raison d’un effet d’éviction.3 L’ampleur de l’événement, la congestion et la hausse des prix des hébergements anticipées découragent les visiteurs de loisir et les professionnels de venir dans la ville pendant cette période.
Ainsi, afin d’identifier les visiteurs qui se détourneraient de Paris en raison de l’organisation des JOP, nous avons conduit, fin juillet 2019, des enquêtes auprès de 1 265 touristes dans quatre des principaux lieux touristiques de Paris : l’Arc de Triomphe, Notre-Dame, la Tour Eiffel et le Sacré-Cœur.
L’impact sur les arrivées internationales est beaucoup plus faible lorsque le méga-événement se déroule en haute saison, ce qui sera le cas à Paris en 2024.
Les touristes ont été interrogés, d’une part, sur leur intention de venir à Paris en 2024 et, d’autre part, sur le maintien ou non de leur venue à Paris si les JOP s’étaient déroulés en 2019 : 50 % d’entre eux, soit plus de 715 000 visiteurs4 ne seraient pas venus à Paris cette année-là. Plus précisément, les personnes venues à Paris pour un motif de tourisme n’étaient pas enclines à s’y rendre pendant les JOP.
D’autres chercheurs ont montré que l’impact sur les arrivées internationales est beaucoup plus faible lorsque le méga-événement se déroule en haute saison, ce qui est le cas de Paris en particulier pour les touristes internationaux.
Les interactions entre JOP et tourisme varient donc dans le temps et dans l’espace en fonction de nombreux éléments (conjoncture, caractéristiques socio-économiques des pays et villes hôtes, aménités touristiques, basse ou haute saison, politiques de transport, politiques de valorisation touristique, etc.). Ils peuvent être qualifiés de place-based.
Au-delà du nombre de visiteurs attendus, il faut également tenir compte de leurs pratiques, susceptibles d’être différentes de celles des touristes « habituels ». La littérature scientifique concernant les spécificités des touristes olympiques, leurs pratiques et dépenses touristiques pendant les JOP est tout aussi lacunaire.
L’analyse des quelques données relatives aux précédents JOP permet de dresser un portrait type des touristes olympiques : ce sont des hommes disposant d’un revenu moyen et ayant majoritairement entre 25 et 34 ans (en tout cas, moins de 50-55 ans). Cela étant, un quart des groupes de spectateurs à Londres 2012 et à Rio 2016 étaient venus avec des enfants de moins de 16 ans. Les touristes olympiques viennent davantage de pays y participant que de pays non représentés.
À Londres, en 2012, les taux de croissance des venues semblaient plus élevés parmi les petits pays générateurs de touristes par rapport aux principaux pays émetteurs de touristes vers Londres, pour lesquels les taux de croissance étaient le plus souvent négatifs. À Séoul en 1988 comme à Rio en 2016, les touristes olympiques venaient surtout de pays géographiquement proches.
L’enquête réalisée à Paris en 2019 fournit néanmoins une image légèrement différente des possibles touristes olympiques. À la question « Seriez-vous venu si les JOP s’étaient déroulés cette année ? », les femmes et les personnes entre 50 et 65 ans répondent davantage positivement (en pourcentage de leur catégorie), sans doute en raison des aménités spécifiques à Paris. Par ailleurs, les catégories socio-professionnelles parmi les moins aisées semblent davantage enclines à se déplacer.
Les principales attractions de Londres n’ont pas enregistré, durant l’été 2012, leur pic habituel de fréquentation.
Dès lors, une diminution des dépenses associées au tourisme dans la capitale pendant les JOP n’est pas à exclure. L’analyse détaillée par pays souligne enfin que les touristes australiens, mais également ceux issus de pays proches (Allemagne, Italie, Espagne et Pays-Bas) indiquaient majoritairement qu’ils n’auraient pas fait le voyage si les JOP s’étaient déroulés en 2019 à Paris.
L’analyse des précédents JOP, et en particulier ceux de Londres, laisse à penser que les touristes présents lors des JOP n’ont pas les mêmes pratiques que les touristes « habituels ». Les dépenses dans l’hébergement semblent a priori se maintenir, voire progresser en raison de la hausse des prix des chambres d’hôtel durant les Jeux. Pourtant, les touristes venant pour les JOP ont des intérêts et des dépenses spécifiques conduisant à un transfert des dépenses des sites touristiques classiques (musées, lieux emblématiques, etc.) vers les sites des épreuves, communément appelé « effet de substitution ».
Ainsi, les principales attractions de Londres n’ont pas enregistré, durant l’été 2012, leur pic habituel de fréquentation. Le British Museum, fréquenté par 65 % des visiteurs étrangers, en a perdu 26 % en juillet et 22 % en août par rapport aux mêmes mois un an plus tôt. La National Gallery a également connu une baisse de ses visites, de respectivement 23 % et 32 %, durant ces mêmes mois. Ce n’est qu’en novembre 2012 pour la seconde et février 2013 pour la première que se rétablit une fréquentation normale. La Tate Modern a, en revanche, échappé à cette diminution pendant les JOP5.
Alors qu’attendre pour Paris ? Dans un contexte économique et social difficile, où des oppositions locales se manifestent quant à l’utilité d’un investissement aussi colossal, il est légitime de s’interroger quant à la dynamisation du tourisme parisien à l’occasion des JOP. Le plaisir, la fête, voire la fierté que ces Jeux pourraient procurer à certains habitants devraient être davantage mis en avant. Les analyses de précédents JOP montrent que les « locaux » sont, en général, très nombreux à y assister.
Marie Delaplace, Florian Moussi-Beylie, Alexandra Schaffar, Arima Takayuki, Minami Soichiro, et Akyama Tetsuo, « Les effets d’éviction associés aux Jeux olympiques. Quelques enseignements tirés d’enquêtes ex ante à Paris et à Tokyo », City&Tourism, 2023.
Marie Delaplace et Alexandra Schaffar, « Quels touristes et quelles pratiques touristiques pendant les Jeux olympiques ? Les enseignements pour Paris 2024 tirés d’une enquête ex ante à Paris », Via Tourism Review, 2022.
Marie Delaplace, Antoine Marsac, Felipe Pimenta de Souza, Pierre-Olaf Schut et Benoit Segay, « Étude sur les visiteurs des grands événements sportifs internationaux, rapport pour Paris 2024 », Observatoire de recherche sur les méga-événéments, 2019.
Jean-Loup Chappelet, « Les retombées touristiques des Jeux olympiques d’aujourd’hui », Entreprises et histoire, vol. 4, n° 93, 2018.
1 Est considéré comme touriste toute personne en déplacement hors de son environnement habituel pour une durée d’au moins une nuitée et d’un an au plus, pour des motifs non liés à une activité rémunérée dans le lieu visité.
2 Qui ne passent pas au moins une nuit sur le territoire étudié.
3 Même si son calcul pose de nombreuses difficultés, il convient en effet d’estimer les visiteurs qui seraient venus sans les JOP, ceux qui sont venus spécifiquement pour les JOP et ceux qui sont venus indépendamment des JOP. Il est également nécessaire de tenir compte des reports dans le temps : visites avancées, reculées ou supprimées.
4 En juillet 2019 ont été enregistrées 1 555 663 arrivées hôtelières (OTCP, 2019).
5 D’après les données de DCMS-Sponsored Museums and Galleries Monthly Visits (financés sur fonds publics).