Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Faut-il toujours payer ses dettes ?

Faut-il toujours payer ses dettes ? Conclusion du dossier

Crédits : Simonox/iStock
Crédits : Simonox/iStock

La Revue Projet referme son dossier sur la dette en quatre points saillants. Retenons-en un : la dette est affaire de courage politique.


Commençons par un point sémantique : « Faut-il »appartient au domaine de l’éthique. De fait, certaines dettes sont réputées immorales ou illégitimes, comme celles contractées dans les dictatures des pays du Sud ou le surendettement – souvent inévitable – de certaines familles en précarité. L’obligation renvoie également au juridique : ne pas payer les dettes peut conduire, selon le contexte, à l’esclavage, la prison ou la dépendance du Fonds monétaire international. « Toujours » est au cœur de ce dossier : y aurait-il des exceptions ou, au contraire, une loi d’airain implacable ? Cette question nous oblige à approfondir le contexte de chaque situation. Mais, quelle que soit la dette, son traitement se fera en fonction d’un rapport de force sous-jacent, explicité ou non. « Payer » nous a entraînés dans les méandres des techniques de remboursement, depuis le paiement immédiat jusqu’à l’annulation pure et simple, en passant par le roulement de la dette. « Ses », l’adjectif n’est pas neutre ! L’emprunteur originel est-il toujours le payeur final ? À qui appartiennent les dettes des pays du Sud ? Celles des États européens ? Et celles qui seront transmises aux générations de demain ? « Dettes », enfin, émerge de ce dossier comme un véritable mot-valise, évoquant des myriades de situations différentes, certaines tragiques, d’autres ubuesques, d’autres encore positives et émancipatrices.

 

1La dette, à quel prix ?

S’endetter, c’est pallier un manque de liquidités. Or, les liquidités sont synonymes d’ici et maintenant. C’est ce qui nous permet de vivre au jour le jour. On peut être riche et pourtant être à cours de « liquide ». S’endetter ne signifie pas nécessairement vivre au-dessus de ses moyens. Une entreprise ou un pays peut regorger de richesses et ne pas pouvoir les utiliser, ici et maintenant. Toute dette est une promesse pour le futur, mais peut être aussi le début d’une course contre la montre.

La caractéristique de l’avenir est son imprévisibilité. Le créancier parie sur le remboursement par son débiteur qui promet de rembourser. Les moyens pour se protéger des aléas ultérieurs sont multiples : hypothèque, prêt garanti par l’État (voir l’article de Jeanne Lazarus et Stéphanie Serve), solvabilité des entreprises, menaces violentes en cas de non-paiement, etc. Le cœur de toute dette, c’est la lettre de créance, ce lien fort qui devra traverser le temps. La dette est d’abord un lien dans la durée. Comme l’écrit Nathalie Sarthou-Lajus, elle peut être synonyme d’addiction et de dépendance, tout comme d’émancipation et d’alliance. Il est donc nécessaire de reconnaître la dimension polysémique de la dette et d’en saisir l’ambivalence, à plus forte raison en temps de crise. La dette peut mettre des États à genoux et la corde au cou à des individus surendettés. Comment peut-on en arriver à payer de son corps et de sa vie pour s’acquitter d’un sentiment de dette insolvable ?

2 Osons d’autres modèles

Ce n’est pas seulement au moment de contracter une dette que la dimension éthique est présente, elle l’est tout au long du processus de remboursement. Le débiteur et le prêteur ne sont pas à égalité. Il ne s’agit pas, comme on le dit en économie, d’un « jeu à somme nulle ». Le prêteur espère que son argent fructifiera et lui rapportera un intérêt. Exiger un taux usuraire est immoral, voire illégal dans certains pays. Tout comme la monnaie, les lettres de créance peuvent passer de main en main et devenir « anonymes ». Or, le lien avec la vie concrète demeure essentiel. La personne ou l’institution endettée est enracinée dans une communauté, qui devra faire face, elle aussi, aux aléas du futur. En temps de crise, les liens de dette sont affectés par l’environnement collectif. La dette n’est pas « privatisée » aux deux seuls signataires de la créance, elle « résonne » avec la manière dont la communauté traverse le temps. D’où cet appel d’Éric Dacheux et Daniel Goujon à créer une monnaie « délibérée », portée par une communauté ayant le pouvoir de modifier les lettres de créance. Pour le moment, un tel pouvoir est réservé aux banques nationales et centrales, mais rien n’interdit d’autres modèles.

3 Le fruit d’un bras de fer

Que ce soit au niveau national ou international, des conventions encadrent la réalité de l’endettement. Elles sont censées incarner la justice et l’éthique. En fait, elles reflètent souvent la réalité des rapports de force en présence. Les débiteurs ont peu de pouvoir pour défendre leur cause face aux prêteurs (voir l’article de Jézabel Couppey-Soubeyran, p. 37). Leur plaidoyer en appelle souvent à la solidarité ou à l’intérêt général : par exemple, il y va de l’intérêt général en termes d’emploi que telle ou telle usine ne ferme pas. Et le rapport de force peut s’inverser lorsque l’endettement risque de menacer le système global, quand une société devient « too big to fail » (« trop grosse pour sombrer »).

Lorsqu’il s’agit de dettes internationalisées (celles des États ou des grandes entreprises), le cadre est plus volatil. Comme le note Fanny Gallois (p. 57), les grandes institutions multilatérales – telles que le FMI, la BCE ou le Club de Paris – n’ont qu’une autorité relative. Sans oublier les fameux « fonds vautours » qui rachètent, pour quelques sous, les dettes « irrécupérables » afin d’exiger leur remboursement sans aucun scrupule. Dans ce monde globalisé, « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour [et les jeux économiques] vous rendront blanc ou noir » !

4 Une question de courage politique

La dimension temporelle et collective de la dette la rend éminemment politique. Qu’il s’agisse de la dette des ménages, des étudiants, des entreprises ou des États, sa gestion s’arc-boute sur des choix politiques révélant un projet commun à une famille, un territoire ou une nation. La dette est à charge de quelqu’un car, même quand elle est annulée pour le débiteur, le coût revient à d’autres. Choisir de ne pas payer ou de reporter sa dette, c’est politiquement choisir qui doit en porter le coût.

Lorsque le poids de l’endettement est reporté sans maîtrise sur les épaules des générations futures, ou lorsque le surendettement de populations du Sud n’est pas remis en cause, il y a clairement démission de nos responsabilités d’aujourd’hui. Une démission qui traduit le manque de vision de la part de nos gouvernants. Mais, à l’inverse, la dette peut être synonyme de courage politique quand il s’agit pour une communauté de mobiliser des moyens supplémentaires en vue du bien commun à venir, comme la transition écologique ou la réduction des inégalités.

Faut-il toujours payer ses dettes ? Formellement, la réponse ne peut être que négative si on refuse tout déterminisme qui oublierait la dimension d’incertitude du futur et la dimension collective du lien de créance. En temps de crise, ces dimensions prennent un visage de plus en plus concret, appelant à une gestion solidaire.

Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Le clerc en sursis ?

La plupart des confessions religieuses excluent les femmes des charges sacerdotales. Pour combien de temps ? Patriarcale au superlatif, l’Église catholique voit son modèle vaciller. Le patriarcat demeure la règle dans le monde religieux. Dans des contextes très différents, les trois monothéismes le pratiquent. Tous invisibilisent les femmes, contrôlent leur corps et les tiennent éloignées de la sphère publique. Circonstance aggravante, ce bastion bien défendu l’est par...

Du même dossier

Contre la dette, une monnaie libre

Dans les systèmes d’échange local (SEL), il est possible d’annuler régulièrement les dettes, de manière démocratique. Pour éviter l’effondrement du système monétaire actuel, il faut concevoir la monnaie autrement. Un système d’échange local (SEL) est une association à but non lucratif où les membres échangent certains biens, connaissances ou savoir-faire à l’aide d’une monnaie qui leur est propre (la pistache, par e...

Accros à la dette

La dette crée une relation d’interdépendance entre créancier et débiteur. Comme l’addiction, elle va jusqu’à la dépossession de son propre corps. Un des signes de notre temps est la fabrique d’individus surendettés et « addictés ». C’est un phénomène massif de nos sociétés dites libérales qui ont généré des nouvelles formes d’aliénation1. Depuis la crise des subprimes en 2008, déclenchée par un système financier ayant pris des risques i...

Pouvoir du lobby bancaire

Sous la pression du lobby bancaire, la crise sanitaire pourrait bien faire céder les digues de régulation bancaire péniblement érigées depuis 2008. Rencontre avec l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran. A-t-on tiré les leçons de la crise de 2007-2008 en termes de régulation du système bancaire ?Jézabel Couppey-Soubeyran – Pas suffisamment, me semble-t-il. L’après-crise financière, certes, a été une période de réformes. Les accords de Bâle II...

Du même auteur

Imposture du Nimby

L’adoption de la loi « immigration » par le Sénat et le Parlement français, le 19 décembre 2023, a été vécue comme un séisme par l’équipe du Ceras et de la Revue Projet. Avec soixante associations regroupées dans le Pacte du pouvoir de vivre, elle a dénoncé ce vote qui « a fait sauter des digues républicaines majeures et tourne le dos aux valeurs de la République en s’appuyant sur les idées portées par l’extrême droite ».Cette loi est « synonyme d’exclusion et d’atteinte aux droits notamment po...

On n’enferme pas l’eau

Pourquoi le projet des méga-bassines de Sainte-Soline a-t-il généré tant de violences ? Cette question, je l’ai entendue maintes fois. Pour tenter d’y voir clair, je me suis plongé dans le livre de Franck Galland, Guerre et eau. L’eau, enjeu stratégique des conflits modernes (Laffont, 2021). Cet ouvrage, écrit par un expert en stratégie militaire, m’a évoqué le mouvement des « enclosures », ou appropriation des communaux, à la fin du XVIe siècle, en Angleterre.Avant les enclosures, les terres a...

« Des compétences pour accueillir le monde »

Par son extrême diversité, la population de Seine-Saint-Denis constitue l’une des clés de la réussite des Jeux de 2024, assure Emmanuel Constant, vice-président départemental en charge du dossier olympique.  Était-il prévu à l’origine que la Seine-Saint-Denis occupe une place aussi centrale dans le dispositif des Jeux de 2024 ? Le département a-t-il dû s’imposer face à Paris ?On dit « Paris 2024 » puisque, par nature, les Jeux sont liés à une v...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules