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Dossier : L’éducation a-t-elle un genre ?

Être père à l’heure du genre

© iStockphoto.com/Halfpoint
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Si, au sein des familles, certains stéréotypes ont été bousculés, la figure du père reste bien distincte de celle de la mère, estiment un certain nombre de psychanalystes.

Parlons du genre !
« Pour débattre sereinement du genre, il importe d’accepter que se confrontent des visions différentes de ce que faire société veut dire. C’est ce que nous avons voulu faire avec ce numéro. » Aurore Chaillou, rédactrice en chef adjointe de la « Revue Projet »
Retrouvez l’édito « Parlons du genre ! » présentant la démarche de notre question en débat « L’éducation a-t-elle un genre ? ».

On les croise tôt le matin, sur le chemin de l’école. Avec poussette et sac d’ordinateur. Vantés à longueur de magazines pour leur sens de l’écoute et leur art de mixer une purée maison, les « nouveaux » pères auraient renversé la table des représentations traditionnelles. Ils seraient plus proches de leurs enfants, n’hésiteraient pas à les « materner ». Pour autant, les pères sont-ils devenus des mères comme les autres ?

La question mérite d’être abordée alors que la loi sur le mariage pour tous a ouvert la possibilité d’adoption aux couples homosexuels et que la procréation médicalement assistée pourrait être prochainement ouverte pour les couples de femmes. « Il faut néanmoins poser le débat en termes équilibrés », estime Jean Matos, chargé de mission à l’archevêché de Rennes, formateur et consultant auprès de l’Enseignement catholique pour l’éducation affective, relationnelle et sexuelle 1. « Le genre est une grille de lecture des rapports entre les femmes et les hommes dans tous les champs de la vie qui dépasse largement la question de la paternité. L’apport de ce courant est très disparate. Il a pu contribuer à montrer que des rapports inégalitaires se sont construits entre hommes et femmes, y compris au sein de familles. Il peut aussi, dans ses composantes les plus idéologiques, appeler à une déconstruction complète des rôles que nous dénonçons. »

L’idée que le père et la mère soient interchangeables et que l’on puisse se passer de père trouve, en effet, peu de défenseurs parmi les psychologues et psychanalystes. « Cette nouvelle implication des pères est avant tout la conséquence du travail des femmes, plus qu’un choix qui correspondrait à une idéologie fondée sur le genre », commente Sabrina de Dinechin, médiatrice familiale catholique. D’ailleurs, fait-elle valoir, les nouveaux pères sont en fait nés dans les années 1970, soit bien avant que les débats sur le genre n’arrivent en France.

Participer davantage aux tâches éducatives, s’autoriser à câliner, ne modifierait d’ailleurs pas en profondeur ce qu’est un père, confirment de nombreux psychologues et psychanalystes. Pour eux, le père n’a perdu ni son utilité ni sa spécificité et reste irremplaçable. « Depuis un ou deux ans, on parle de déclin du père mais peut-être assiste-t-on plutôt à une transformation de la transmission », commente ainsi Danièle Brun 2. « Le genre ne met pas en cause les canons de la psychanalyse », estime-t-elle.

Depuis Freud, puis Lacan, en effet, le rôle du père est de garantir la loi. Il sépare la mère et l’enfant d’un amour tout-puissant et pose ainsi l’interdit de l’inceste. De là, il est la figure d’autorité. « Il est, de plus, vu comme le relais d’une histoire familiale. La psychanalyse pense que chaque individu qui naît est porteur d’une histoire familiale. C’est là même une spécificité du petit d’homme. Le père contribue à transmettre une partie de cette histoire à sa façon, qui est différente de celle de la mère. Cela passe notamment par les gestes, par la peau, le toucher, la façon de porter l’enfant, qui n’est pas la même pour le père et pour la mère. »

Dans un vivifiant ouvrage, le psychanalyste Jean-Pierre Winter défend lui aussi la spécificité du père 3. « Par un syllogisme, on fait parfois valoir aujourd’hui que le père étant un tiers, tous les tiers peuvent être des pères, explique-t-il. Ceci est faux. Tous les jours dans ma pratique je vois les dégâts que représente, pour ceux qui la vivent, l’absence du père. » Certes, chacun peut rencontrer dans la vie des gens qui, un temps, auront une fonction paternelle – un professeur des écoles par exemple – constate-t-il, « mais dans le continuum d’une vie, cette personne n’est pas le père. Tout simplement parce que celui-ci est l’unique homme que la mère désigne comme étant celui avec lequel elle a fait l’enfant. » La relation au père est donc à la fois unique et ambivalente pour l’enfant. « Le père est soutien mais aussi gêneur », résume Jean-Pierre Winter. C’est ce paradoxe-là qui ouvre l’espace psychique qui permet à l’enfant de se construire.

Reste que les nouveaux modes de vies sont vécus de façon contrastée par les jeunes parents. Certains pères ont, en effet, découvert un nouveau rapport à leurs enfants et veulent leur consacrer du temps. « Jamais je ne reviendrai au mode de vie de mon père, explique ainsi Samuel, jeune Parisien d’une quarantaine d’années. Il rentrait chaque soir quand mes frères et moi étions couchés. Il ne nous a pas vus grandir, n’est jamais venu nous chercher à la sortie de l’école. » Lui, à l’inverse n’ignore rien des sorties au parc comme des visites chez le pédiatre.

Il n’est pas le seul. Jérôme Ballarin, président de l’Observatoire de l’équilibre des temps et de la parentalité en entreprise le confirme : « Chaque année, à l’occasion de notre baromètre sur les aspirations des parents salariés, il ressort que les pères, autant que les mères, souhaitent avoir plus de temps avec leurs enfants. » Autre indicateur : les pères sont aussi, en cas de divorce de plus en plus nombreux à demander à exercer une garde alternée pour leurs enfants. Selon les derniers chiffres publiés par l’Insee le mois dernier, le nombre d’enfants en garde alternée a doublé depuis 2010 et atteint les 400 000 enfants.

D’autres, à l’inverse, sont déstabilisés par cette nouvelle condition d’homme moderne. C’est par exemple le constat d’Arnaud Bouthéon. Ce catholique organise chaque année une Marche des pères qui regroupe plus d’un millier de pèlerins. Il explique que le père d’aujourd’hui est le réceptacle d’une crise plus globale de la masculinité. « C’est souvent un homme blessé qui ne sait pas où est sa place, qui n’a pas de travail ou pas de travail digne et qui se retrouve à 45 ans à se dire : quel est le sens de ma vie ? Qu’est-ce que j’ai au fond à apporter à mes enfants ? » Pourtant, à l’image d’un entraîneur sportif, le père doit selon lui donner la force et la confiance à ses enfants pour qu’ils prennent leur envol. « Le père reste celui qui élit et qui envoie l’enfant dans le monde. Il est celui qui dit : « Tu es mon bien-aimé. Tu es gavé de talents et je t’envoie vers ta liberté. Et ensemble on va changer le monde. » »

Cet article, réalisé par la rédaction de « La Croix », ouvre le supplément « Parents-enfants » du journal du 13 février 2019. Dans le cadre d’un partenariat entre nos deux rédactions, des extraits d’articles de notre question en débat « L’éducation a-t-elle un genre ? » complètent ce supplément.

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1 Quand les ados jouent au sexe, Médiaspaul, 2016.

2 L’empreinte du corps, mémoire des cicatrices, Odile Jacob (à paraître).

3 L’avenir du père, Albin Michel, 2019.


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