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[VIDÉO] « Une fois les charges payées, il reste 58€ pour vivre. »

Véronique Fayet
Question de sens

Pourquoi le Secours catholique, engagé auprès des plus pauvres et contre les inégalités, se préoccupe-t-il d'écologie ? Véronique Fayet, sa présidente, répond en ouverture du colloque "Réduire les inégalités : une exigence écologique et sociale". Et pousse un mémorable coup de gueule sur le sort réservé aux migrants à Calais. Pourq...

[VIDÉO] « L’inégalité est une menace pour la prospérité de tous »

Nicolas Hulot
Responsable politique

Pourquoi son engagement pour l’écologie passe par la lutte contre les inégalités ? Nicolas Hulot intervient lors de la table-ronde d'ouverture du colloque Réduire les inégalités : une exigence écologique et sociale. Il y présente sa vision de l’écologie, « une forme de radicalité en humanité », et nous invite à un combat global po...

Inégalités & écologie [5/5] Qu’en dit Yannick Jadot ?

Sandrine Rousseau
Responsable politique

S’il a officiellement rallié la campagne de Benoît Hamon depuis, que proposait Yannick Jadot pour que les habitants de notre pays et de notre monde « vivent bien dans les limites de notre maison commune » ? Nous avons posé les questions à Sandrine Rousseau, membre du bureau national d'Europe Écologie-Les Verts. S'il a officiellement ralli...

Inégalités & écologie [4/5] Qu'en dit Benoît Hamon ?

Michel Pouzol
Responsable politique

Que proposent les candidats à l'élection présidentielle pour que les habitants de notre pays et de notre monde « vivent bien dans les limites de notre maison commune » ? Pour Benoît Hamon, c'est son porte-parole, Michel Pouzol, qui répond à nos questions. Que proposent les candidats à l'élection présidentielle pour que les habitants de n...

Inégalités & écologie [3/5] Qu'en dit François Fillon ?

Isabelle Le Callenec
Responsable politique

Que propose François Fillon pour que les habitants de notre pays et de notre monde « vivent bien dans les limites de notre maison commune » ? Nous avons posé la question à Isabelle Le Callenec, vice-présidente nationale du parti Les Républicains. Que propose François Fillon pour que les habitants de notre pays et de notre monde vivent bien ...

Inégalités & écologie [2/5] Qu'en dit Jean-Luc Mélenchon ?

Liêm Hoang Ngoc
Responsable politique

Que proposent les candidats à l'élection présidentielle pour que les habitants de notre pays et de notre monde « vivent bien dans les limites de notre maison commune » ? Nous avons posé la question à Liêm Hoang Ngoc, représentant de La France Insoumise. Que proposent les candidats à l'élection présidentielle pour que les habitants de no...

Inégalités & écologie [1/5] Qu'en dit Emmanuel Macron ?

Sylvie Goulard
Responsable politique

Que proposent les candidats à l'élection présidentielle pour que les habitants de notre pays et de notre monde « vivent bien dans les limites de notre maison commune » ? Pour Emmanuel Macron, c'est l'eurodéputée Sylvie Goulard qui répond à nos questions. Que proposent les candidats à l'élection présidentielle pour que les habitants de n...

Allemagne : pas de transition énergétique sans les citoyens

Andreas Rüdinger
Vu d'ailleurs

Les débats sur la transition énergétique se focalisent souvent sur les aspects techniques et économiques. Mais pour opérer un tel virage, encore faut-il veiller au soutien dont il bénéficie chez les citoyens. Retour sur l’expérience allemande. Les débats sur la transition énergétique se focalisent souvent sur les aspects techniques et ...

Fiscalité verte : ne lui en demandons pas trop

Aurore Lalucq
Chercheur

Face aux résistances clairement exprimées contre une fiscalité environnementale, quelles solutions permettraient de penser un système fiscal juste et écologique ? Et pourrait-il, à lui seul, assurer une transition plus globale ? Face aux résistances clairement exprimées contre une fiscalité environnementale quelles solutions permettraient ...

Habiter le monde autrement : pour une politique du commun

Michel Renault
Chercheur

Débattus par les chercheurs, les « communs » renvoient au partage, au fait de privilégier l’usage à la propriété, à la reconquête par les citoyens de la gestion de l’eau, des terres… Mais quelle en est précisément la nature ? Quel projet politique incarnent-ils face à l’enjeu des inégalités ? Débattus par les chercheurs les c...

Des institutions garantes du temps long ? Les défis de la démocratie écologique

Clémence Guimont
Chercheur

Happées par le temps court des médias et des mandats, nos démocraties peinent à répondre aux enjeux écologiques. Faut-il inscrire le temps long dans la Constitution ? Modifier nos institutions ? Ou, pour éviter des bouleversements irréversibles, imposer des délais à la décision et à l’action publiques ? Happées par le temps court des...

Penser la justice sociale dans un monde fini

Marie Drique et Caroline Lejeune
Question de sens

Justice sociale et dégradations de l’environnement ont longtemps été perçues comme deux enjeux opposés. Les mouvements sociaux de la « justice environnementale » appellent pourtant à regarder leurs interactions. Justice sociale et dégradations de l'environnement ont longtemps été perçues comme deux enjeux opposés Les mouvements socia...

L'inégalité mise en récit

Jean-Marc Boisselier
Acteur de terrain

Comment sont-elles vécues par des personnes vivant des situations de pauvreté et d’exclusion sociale ? Des personnes accompagnées par le Secours catholique à Dreux, Créteil et Paris, réagissent, lors d'ateliers d'écriture. Comment sont elles vécues par des personnes vivant des situations de pauvreté et d'exclusion sociale Des personnes a...

Éradiquer toute tolérance envers les inégalités

Marie Duru-Bellat
Chercheur

Les pauvres ? Ils le méritent bien. De même, les riches seraient récompensés de leur talent... Imposture idéologique, quand le niveau de revenus dépend avant tout du pays et du milieu où l'on naît ! Quel rôle l'école peut-elle jouer pour délégitimer la méritocratie, qui fait le lit des inégalités ? Les pauvres Ils le méritent bien D...

Repenser les inégalités face au défi écologique

350.org, Réseau Action Climat, Secours catholique, CCFD-Terre Solidaire, CFTC, Collectif Roosevelt, Emmaüs-France, Humanité et biodiversité, Fondation Abbé Pierre, Fondation Nicolas Hulot, Oxfam-France, Revue Projet, Solidarités nouvelles pour le logement, Unaf et Institut Veblen
Question de sens

Lutter contre les inégalités est le leitmotiv de bien des mobilisations. Mais la finitude de notre planète oblige à renouveler la réflexion. Une tâche à laquelle s’est attelé, avec la Revue Projet, un groupe d’associations, syndicats et chercheurs de sensibilités variées. D'où un texte fort, qui refuse d’opposer enjeux sociaux et e...

Pour que d’autres puissent simplement vivre

Jean Merckaert
L'équipe de rédaction

En 2015 la fortune cumulée de 62 personnes équivaut à celle de la moitié la plus pauvre de l'humanité selon Oxfam Même si la méthode de calcul peut toujours être débattue le chiffre reflète une réalité insupportable Si les inégalités entre pays ont reculé au cours des dernières décennies Afrique subsaharienne mise à part celles e...

L’égalité n’a pas à être «performante»

Réjane Sénac
Chercheur

Plus de femmes ou d’immigrés, c’est « bon pour la croissance » ? Défendre l’égalité au nom de la « performance » est une démission politique. L’égalité doit rester un principe sans conditions, non soumis à la loi du marché. Plus de femmes ou d'immigrés c'est bon pour la croissance Défendre l'égalité au nom de la performance...

Ordonner une société par le mérite, est-ce juste ?

Dominique Girardot
Chercheur

Le mérite est-il un instrument de justice sociale ? En 1958, un récit satirique du sociologue Michael Young alertait sur les dangers d’une société réglée par le mérite. La notion, aujourd’hui répandue d’un bout à l’autre du spectre politique, a perdu sa charge ironique ; mais l’ouvrage, qui en propose une critique radicale, n’a...

« Distribuer équitablement les revenus primaires »

Philippe Askenazy
Chercheur

Entretien - Pour l’économiste Philippe Askenazy, nous avons tort de justifier l’inégalité des revenus par les différences de productivité entre les travailleurs les plus qualifiés et les autres. L’apport de nombreux métiers à la création de valeur est sous-estimé. À la recherche d’une plus grande équité, il s’agit de faire é...

Vers un plafonnement des écarts de revenus

Lucile Leclair et Jean Merckaert
L'équipe de rédaction

« Réduire les inégalités, une exigence écologique et sociale » (voir notre colloque des 16-18 fév. 2017). Oui mais comment ? L'appel gandhien à « vivre simplement pour que d'autres puissent simplement vivre » n'invite-t-il pas à plafonner les écarts de revenus ? Une proposition prise au sérieux par les associations partenaires de ce nu...

« Un espace sûr et juste pour l’humanité »

Kate Raworth
Vu d'ailleurs

Entretien – À partir d'un doughnut, viennoiserie américaine, Kate Raworth explique le lien intrinsèque entre inégalités sociales et limites environnementales. Elle défend l’absolue nécessité de les considérer comme deux bornes indépassables de nos systèmes politiques et économiques. Entretien À partir d'un doughnut viennoiserie am...

Portland : faire du climat un enjeu local

Susan Anderson
Responsable politique

Entretien - Depuis les années 1970, Portland, dans l'Oregon, met en place une politique publique en faveur d’une ville écologiquement responsable et tournée vers ses habitants. À l’inverse de la plupart des grandes villes américaines… Entretien Depuis les années 1970 Portland dans l'Oregon met en place une politique publique en faveur d...

L’allocation universelle est-elle juste ?

Floran Augagneur
Chercheur

Sortir de l'aliénation par le salariat, dynamiter la société de croissance, pallier la disparition du travail, démanteler l'État-providence... Le revenu de base, ou allocation universelle, trouve autant de justifications que de partisans, à gauche comme à droite. Or, pour être pérenne, une institution doit être ancrée sur des principes s...

Inégalités monétaires : quelques repères

Revue Projet
cqfs

Multiples sont les visages de l'inégalité Ainsi l'espérance de vie est de 50 ans en Sierra Leone contre 82 ans en France Si l'on s'en tient aux inégalités monétaires Une tendance au resserrement des inégalités entre paysDe très grandes disparités persistent entre pays si l'on s'attache au Pib moyen par habitant en 2015 de 270 environ au ...

L’empreinte écologique à l’épreuve des inégalités

Aurélien Boutaud et Natacha Gondran
Chercheur

Si l’empreinte écologique est discutée sur le plan méthodologique, elle n’en traduit pas moins une réalité : notre humanité vit au-dessus de ses moyens. Du moins, une partie de l’humanité. Car c’est bien le mode de vie des plus riches qui est en cause. Si l'empreinte écologique est discutée sur le plan méthodologique elle n'en tra...

Colloque : Réduire les inégalités, exigence écologique et sociale

Revue Projet
Droit de cité

Notre monde doit faire face simultanément à des défis écologiques inédits et à une explosion des inégalités. Alors faut-il choisir son combat ? Notre génération contre celles à venir ? Sauver la planète ou les pauvres ? Avec quinze associations partenaires, la Revue Projet vous invite au colloque : Notre monde doit faire face simultané...

Question en débat : Inégalités, un défi écologique ?

« Un espace sûr et juste pour l’humanité »


Entretien – À partir d'un doughnut, viennoiserie américaine, Kate Raworth explique le lien intrinsèque entre inégalités sociales et limites environnementales. Elle défend l’absolue nécessité de les considérer comme deux bornes indépassables de nos systèmes politiques et économiques.

En 2012, vous avez publié une étude pour Oxfam intitulée « Un espace sûr et juste pour l’humanité : le concept du doughnut » 1. Drôle de choix que ce gâteau américain comme concept !

Kate Raworth - Le doughnut est une bonne représentation du défi majeur pour l’humanité au XXIe siècle. L’anneau intérieur délimite le plancher social du bien-être, reprenant les éléments essentiels, reconnus au niveau international, pour une vie digne et faite d’opportunités : une alimentation suffisante, la santé, l’éducation, le logement, l’énergie… tout en visant plus d’équité sociale et d’égalité hommes-femmes. L’anneau extérieur est celui du « plafond environnemental », qui traduit la pression que l’humanité peut exercer sur les systèmes vitaux de la terre sans risquer de les mettre en péril, par exemple en provoquant, à des niveaux dangereux, le changement climatique, la perte de biodiversité et la destruction de la couche d’ozone. C’est entre ces limites sociales et planétaires que se trouve un espace juste et sûr pour l’humanité pour assurer les besoins et les droits de tous dans les moyens de notre planète.

L’image du « doughnut » a germé quand j’ai découvert, en 2009, le schéma qui décrivait les « 9 limites de la planète » : j’ai perçu comment ce diagramme faisait franchir un pas important dans la réécriture de l’économie. Il démontrait clairement que l’économie globale doit opérer à l’intérieur de limites qui bornent la pression qu’elle peut exercer sur des écosystèmes essentiels au maintien de la vie. Je travaillais alors chez Oxfam, entourée de travailleurs humanitaires qui répondaient à la dernière crise alimentaire au Sahel et de militants qui réclamaient des services de santé et d’éducation décents pour tous. J’ai pensé intégrer ces questions de justice sociale dans le diagramme. C’est ainsi que j’ai dessiné un « anneau » intérieur, représentant les limites sociales en complément des limites planétaires. Et quand j’ai montré le résultat à l’un des scientifiques à l’origine du concept de limites planétaires, il a dit aussitôt « c’est le diagramme dont nous manquions ! Ce n’est pas un cercle, c’est un doughnut ». Depuis, le nom s’est imposé ! Bien sûr, il paraît dérisoire au premier abord, trop ludique pour une question aussi grave, mais il suscite tant de curiosité et d’intérêt qu’il nous encourage à utiliser des métaphores que l’on n’oublie pas !

Le concept du doughnut ©Kate Raworth / Oxfam
Le concept du doughnut ©Kate Raworth / Oxfam

Vous avez pris 11 objectifs sociétaux et 9 limites planétaires pour former l’« espace sûr et juste pour l’humanité ». Pourquoi ces indicateurs ? Peut-on fixer des seuils absolus ?

Kate Raworth - Ce sont des scientifiques de premier plan qui estiment que 9 processus terrestres critiques permettent, ensemble, de maintenir de bonnes conditions de vie sur Terre – des conditions appréciées par l’humanité ces onze mille dernières années, à l’ère de l’Holocène. Bien sûr, ces limites ne sont pas absolues : nous pouvons les franchir – nous l’avons déjà fait – mais il existe des barrières de sécurité au-delà desquelles les risques de changements irréversibles du système terrestre sont significativement plus élevés. Imaginez une chute d’eau vertigineuse, mais qu’on ne perçoit pas en amont de la rivière ; ce serait de la folie de mener votre bateau jusqu’à son bord, vous seriez sûrement emporté dans la chute. Nous avons besoin de panneaux de signalisation pour nous dire « Danger ! Ne dépassez pas ce point ! ». Les limites planétaires jouent précisément ce rôle. Les scientifiques ne peuvent pas situer avec exactitude les points de basculement – le niveau de hausse des températures qui provoquera la fonte des glaces du Groenland ou qui annihilera la capacité de l’Amazonie à agir comme poumon de la terre... Aussi fixent-ils des frontières au-delà desquelles le danger augmente rapidement.

Quant aux 11 dimensions du plancher social, j’ai examiné les contributions des États en vue de la conférence de l’Onu Rio+20, en 2012 : j’ai retenu chacune des priorités sociales soulignée par au moins la moitié des gouvernements du monde. Pas plus que les limites planétaires, le plancher social ne présente un seuil absolu, mais il identifie des niveaux de privation en-deçà desquels les gens ne peuvent survivre, ou certainement pas vivre dignement. En dessous d’un certain apport en calories, on souffre par exemple de sous-nutrition, à l’origine de retards de croissance chez les enfants et de maladies chroniques. Le manque d’eau potable et d’hygiène favorise des épidémies de choléra et de diarrhée qui tuent des millions de personnes chaque année. Pour d’autres besoins sociaux, le doughnut reprend simplement le niveau défini, de longue date, comme décent dans le droit international des droits de l’homme ou les objectifs reconnus sur le plan mondial.

Existe-t-il un pays, ou une communauté, vivant d’ores et déjà dans cet « espace juste et sûr » ? Sinon, un tel espace est-il atteignable ?

Kate Raworth - Je serais étonnée qu’un tel lieu existe. La trajectoire du capitalisme industriel, poursuivie depuis deux siècles par de nombreux pays, est fondée sur un paradigme de développement économique qui ne prête guère attention aux systèmes naturels essentiels au maintien de la vie, qui considère l’inégalité sociale comme une étape inévitable du progrès et qui s’est construit sur l’exploitation des colonies. Dès lors, comment serait-il surprenant qu’en ce début du XXIe siècle, nous ayons franchi les deux frontières du doughnut ? Tout le défi est aujourd’hui de repenser l’économie de sorte qu’elle ramène toute l’humanité au sein de cet espace juste et sûr, au lieu de nous en expulser.

Les fondamentaux des sciences économiques sont en cause. À quoi sert l’économie ? Comment fonctionne-t-elle ? Quel est le rôle des acteurs économiques que nous sommes ? Si nous voulons conserver la moitié d’une chance d’entrer dans l’espace juste et sûr dans les décennies qui viennent, quel doit être l’imaginaire des étudiants en économie, des responsables politiques et des dirigeants d’entreprises ? Les réponses ne résident certainement pas dans la mentalité dominante aujourd’hui2.

« Le défi est aujourd’hui de repenser l’économie de sorte qu’elle ramène toute l’humanité au sein de cet espace juste et sûr, au lieu de nous en expulser.»

Comment abordez-vous la question des inégalités ?

Kate Raworth - L’ampleur des inégalités globales et nationales, à la fois en termes de revenus et d’usage des ressources, contribue largement à expliquer comment l’humanité s’est débrouillée pour crever le plafond des limites planétaires tout en maintenant des millions de personnes sous le plancher social. Près de 13 % de la population mondiale souffre de la faim alors qu’il suffirait de 3 % de la production alimentaire mondiale pour satisfaire ses besoins essentiels. 30 à 50 % de cette production est perdue après la récolte, gaspillée dans les chaînes d’approvisionnement des supermarchés ou jetée à la poubelle. Près de la moitié des émissions mondiales de CO2 sont occasionnées par 10 % de la population - je les appelle « carbonistas ». La réduction des inégalités extrêmes d’accès aux ressources et d’usage est la clé pour faire des progrès aux deux limites du doughnut.

«La réduction des inégalités extrêmes d’accès aux ressources et d’usage est la clé pour faire des progrès aux deux limites du doughnut

Qu’est-ce qui empêche d’introduire l’idée de limites dans nos processus de décisions ?

Kate Raworth - La notion de « limites » est délicate pour les cercles politiques et les milieux d’affaires. Elle suscite même une certaine hostilité : on la présente volontiers comme une contrainte face au désir d’innover, au dépassement, un obstacle à des découvertes fondamentales. Pourtant, nous vivons dans nos limites biologiques et nous nous développons grâce à elles. Nous savons respecter les limites de notre corps pour rester en bonne santé : manger suffisamment mais sans excès, se protéger du froid sans trop se chauffer, élever son rythme cardiaque sans risquer une attaque. Quand votre enfant a de la fièvre, vous faites tout pour que celle-ci baisse. Nous nous portons mieux quand nous vivons à l’intérieur des limites des systèmes vivants, mais notre modèle centré sur la croissance résiste ! Dépasser cette obsession pour la croissance est une des transformations les plus difficiles et les plus nécessaires de notre siècle.

Quelles réactions votre travail a-t-il suscitées dans les milieux politiques et économiques ? A-t-il fait évoluer le monde associatif ?

Kate Raworth - Lors de la première publication sur le doughnut, j’ai été impressionnée par l’écho qu’il a rencontré au niveau international ; jamais je n’avais imaginé à quel point cette image pouvait ouvrir le débat et aider à façonner une nouvelle vision du progrès. Le diagramme était littéralement sur la table des négociations à l’Onu, au moment de déterminer les Objectifs de développement durable. Au niveau local, le doughnut a été utilisé par des urbanistes, de l’Afrique du Sud à la Suède, pour esquisser une vision d’avenir de la ville ou du quartier, afin de satisfaire les besoins des habitants tout en respectant les systèmes vivants dont nous dépendons.

Au sein des ONG, beaucoup ont trouvé le diagramme utile parce qu’il insère les questions sociales et environnementales dans une même sphère, un même débat. Le doughnut a permis à des organisations environnementales (comme WWF) d’affirmer une double préoccupation de justice sociale et de protection de l’environnement, et à des ONG de solidarité de souligner combien le bien-être humain dépend du bien-être de la planète. Oxfam Grande-Bretagne, par exemple, a décliné le concept dans des analyses, du Royaume-Uni à l’Afrique du Sud, qui servent ensuite à élargir le débat public sur le progrès économique et social visé dans chacun de ces pays.

«Le bien-être humain dépend du bien-être de la planète.»

Vous relevez que des approches alternatives, telles que le féminisme, l’économie écologique, la pensée systémique et la science du système terrestre, offrent des éléments de discernement précieux pour assurer la réalisation du bien-être humain pour tous dans les moyens de cette planète. Quelle est la contribution du féminisme à votre réflexion ?

Kate Raworth - Un courant important de l’économie féministe met en évidence la contribution inestimable au bien-être humain de tous ceux qui travaillent dans l’économie domestique. Ils réalisent un travail non rémunéré dont dépendent la nourriture, l’amour, l’empathie, l’enseignement, le soin aux malades, la socialisation des enfants, le linge, l’état de la maison, etc. Ce travail, accompli essentiellement par les femmes dans le monde entier, subventionne implicitement l’économie de marché, permettant à la force de travail, facteur de production, d’être mobilisée pour des tâches rémunérées. Le travail domestique n’est pas reconnu dans la théorie économique dominante, il est peu soutenu et mal récompensé. Reconnaître son rôle est une étape clé pour promouvoir le bien-être et l’égalité hommes-femmes.

Le doughnut est défini à partir de données scientifiques, mais les questions écologiques et sociales sont aussi comprises à travers des héritages culturels qui contribuent à former nos identités, nos imaginaires. La rationalité scientifique suffira-t-elle à nous mener vers « l’espace juste sûr pour l’humanité » ?

Kate Raworth - Le doughnut s’appuie sur les sciences naturelles pour montrer l’importance de l’intégrité écologique afin de maintenir l’intégrité de notre foyer planétaire, mais ce n’est qu’un point de départ. J’ai l’intention de travailler avec toutes sortes d’artistes pour tenter de transformer les « sept façons de penser » au cœur de l’économie du doughnut en photos, en danses, en films, en spectacles de marionnettes, en comédies, en tricot, en musique et en poésie. Les sciences économiques ont trop longtemps été présentées comme une question cérébrale, coincée du côté rationnel logique de notre cerveau. Il est temps de les explorer avec son côté artistique pour imaginer et comprendre à nouveau le monde vivant, la place que nous y occupons et ce que signifie vivre bien au sein de cette maison partagée qu’est la planète.

Propos recueillis par Marie Drique. Traduits de l’anglais par Solange de Coussemaker et Marie Drique.

 


1 Cf. aussi le livre à paraître, Doughnut Economics : seven ways to think like a 21st century economist, Random House (Royaume-Uni) et Chelsea Green (États-Unis), 2017.

2 C’est pourquoi j’ai consacré deux ans à l’écriture d’un livre, à paraître en avril 2017.


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