Logo du site
Dossier : Pourquoi vote-t-on encore ?

Pourquoi vote-t-on encore ? (introduction)


L’abstention progresse. Au point, devant le flou des clivages, le formatage du discours et le sentiment d’impuissance du politique, d’être revendiquée comme un mode d’expression. Mais alors, pourquoi une majorité se rend-elle aux urnes? Par tradition, par devoir, par réaction, par adhésion à une personne, à un projet, ou encore par inscription dans une communauté politique?

On se souviendra de 2011 comme de l’année de la conquête démocratique dans plusieurs pays arabes, validant du même coup l’universalité de l’élection libre comme modalité de légitimation du pouvoir. Mais ces pays font, déjà, la découverte que le vote ne résume pas à lui seul la démocratie (cf. Rigobert Minani et al.). Chez nous, si la démocratie demeure plébiscitée, les électeurs ne votent plus avec l’enthousiasme des débuts (cf. Michel Winock). Quand ils votent. Car à côté d’une abstention sociologique – celle de catégories de population qui se sentent exclues du champ de la représentation –, se développe une abstention revendiquée comme un mode d’expression politique à part entière (cf. Anne Muxel). Non sans quelques sources légitimes d’inquiétude.

En Europe, 2011 restera peut-être comme l’année où la démocratie a formellement cédé devant ses créanciers. Quoi que l’on pense de Silvio Berlusconi et de l’opportunité d’un référendum en Grèce, deux gouvernements élus sont tombés sous la pression des marchés et de ceux qui se sont donné pour politique de les rassurer.

En France, loin de chercher à vendre du rêve, les principaux candidats à la présidentielle rivalisent aujourd’hui de promesses de lendemains douloureux, comme pour asseoir leur crédibilité. Du fait du rapport de dépendance créé par la dette envers les financeurs, il semble que ce ne soient plus tant les États qui régulent les marchés – auxquels la mobilité confère un avantage décisif – que l’inverse. Quelle marge de manœuvre reste-t-il alors à nos élus?

Certes chacun promet « un discours de vérité ». Mais cet effet de style peut-il convaincre à l’heure des conseils en communication et des « éléments de langage »? Les médias et l’opinion publique, via les sondages, auraient pris le pas sur les acteurs politiques (cf. Dominique Wolton). Le discours politique est-il d’abord élaboré en cohérence avec une vision de la société, ou en réponse aux attentes perçues de ceux qui se déplaceront aux urnes? À quel point l’attitude même des candidats est-elle formatée? À l’heure de la montée en puissance des rhétoriques populistes, ces questions ne sauraient être écartées d’un revers de main. Car l’emprise des stratégies de communication contribue à brouiller encore un peu plus une offre politique peu lisible, articulée autour d’un clivage droite-gauche dont la teneur peut paraître floue (cf. Michel Wieviorka).

De triste mémoire pour beaucoup, le 21 avril 2002 fut aussi le dernier scrutin présidentiel où les électeurs ont pu se déterminer sans l’injonction du vote utile – qui contribue, depuis, à cristalliser les voix autour des finalistes. Or qu’observa-t-on? Que Jacques Chirac, avant d’être plébiscité au second tour, recueillait moins de 5,7 millions de suffrages – près de 20 % des suffrages exprimés, mais seulement 13,7 % des inscrits et 12,5 % de la population appelée aux urnes. Autrement dit, seul un Français sur huit en âge de voter avait opté délibérément pour ce président. Qui plus est, les électeurs sont de plus en plus indécis : en 2007, un sur deux n’avait pas fait son choix à quelques semaines du scrutin. Quelle incidence une si faible adhésion a-t-elle sur la légitimité de celui qui est élu?

Si la parole politique est illisible, impuissante, formatée, délégitimée, pourquoi se rendre encore aux urnes? Avec un réseau de jeunes qui ont en commun d’être chrétiens et engagés, « La Politique, une bonne nouvelle », nous avons voulu nous confronter à cette interrogation insistante. Et observé que certains croient au vote au point de militer pour en élargir la base ou lui donner du contenu – ils s’estiment encouragés par les primaires socialistes (cf. Jérôme Brouillet). D’autres y croient moins, qu’ils votent blanc, proposent le recours au tirage au sort, ou votent par intermittence. Ces derniers peuvent aussi bien préférer participer à des débats citoyens, manifester, voire occuper des locaux. Si Yves Déloye voit dans ce renouveau participatif une alternative à une démocratie représentative en perte de vitesse, Anne Muxel et Pascal Perrineau jugent les deux mouvements complémentaires et révélateurs d’une citoyenneté plus libre, plus éclairée. La revue Projet, elle, voit aussi dans le vote, élément fragile mais irremplaçable de notre pacte politique, l’occasion unique de débats en amont, d’un temps de sortie de l’indifférence, et même un acte de foi dans nos contemporains. Car « l’autorisation » (cf. Alain Cugno) donnée aux élus de gouverner en mon nom, même si je ne les ai pas choisis, est d’abord un acte de confiance dans la communauté politique à laquelle je mélange ma voix.

La rédaction de Projet remercie vivement le groupe de travail qui l’a aidée à piloter ce dossier : Alain Cugno, Anne Muxel, Marie-Claude Sivagnanam et Vincent Soulage.

Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Le religieux face au politique

Resumé La société a-t-elle besoin du religieux ? Oui sans doute. Mais ce religieux est disséminé, vécu « à la carte » par l’individu. Quant au politique, il gère mais ne mobilise plus les citoyens. D’où la même relative faiblesse de l’Etat et des Eglises, le même déclin du militantisme. Le partage entre religion et politique, tel qu’il a été pensé depuis deux siècles, en France surtout, correspond à deux visions de base (certes en elles-mêmes très différenciées) du religieux et de ce qu’il repré...

Libéralisme et socialisme

Resumé Le libéralisme et le socialisme semblent s’opposer comme deux philosophies de l’homme et de la société. Pourtant, le socialisme est aussi une philosophie de la liberté. Les penseurs libéraux ne se sont pas privés d’attaquer violemment, dès ses premières formulations, la « présomption fatale » du socialisme, aussi bien dans son idée de buts assignés à l’activité économique et à la vie sociale que dans sa philosophie de l’homme et de la liberté 1.À partir des années 1930, et plus encore apr...

Du même dossier

Quand les Égyptiens se mettent à voter

Le 25 janvier 2012, l’Égypte commémorait le premier anniversaire de sa Révolution. On n’ose dire que les Égyptiens l’ont « célébré ». L’heure est plutôt à la morosité, à l’inquiétude, voire au pessimisme. Pour la majeure partie de la population, les fruits de la Révolution ne sont pas à la hauteur des espérances suscitées, tant s’en faut. Le retrait de la police de la vie publique a entraîné l’irruption d’une insécurité que le pays ne connaissait pas jusque-là. La multiplication des grèves et d...

« On leur parlait enfin du programme »

« J’ai 32 ans, je travaille comme ingénieure dans la recherche-développement sur les énergies renouvelables. Je me suis intéressée de plus près à la politique en 2007, non satisfaite d’en être réduite à choisir le moindre mal aux législatives. C’est en témoignant lors d’une session de « La Politique, une bonne nouvelle » en 2008 que j’ai décidé de m’engager, avec le souci de la dimension sociale. Je suis aujourd’hui déléguée du Parti chrétien-démocrate pour le Morbihan – ce qui m’a valu d’être,...

« Difficile d’intéresser les gens à la politique »

« J’ai 35 ans, je suis enseignant en sciences économiques et sociales. Je suis entré en politique en militant pour l’UDF à la fin des années 1990. En faisant à Paris la campagne pour François Bayrou en 2002, j’ai découvert combien il était difficile d’intéresser les gens à la politique. Nous sommes d’abord en concurrence, que ce soit pour tracter ou pour coller des affiches : le Gud [Groupe union défense, organisation d’extrême droite] nous a même volé nos balais et nos seaux alors que nous éti...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénit...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules