En septembre 2011, le Parti socialiste estimait qu’un à deux millions d’électeurs étaient susceptibles de participer aux primaires citoyennes. Au final, la participation atteindra près de 3 millions d’électeurs. Comment expliquer ce succès ?

Il est d’abord celui de la mobilisation des militants du Parti socialiste. Plus ils étaient nombreux, plus la participation fut importante, notamment dans les départements ruraux[1]. Ces militants ont « joué le jeu des primaires ». Ils n’ont pas essayé de maintenir leur monopole sur le choix du candidat socialiste, mais ont eu le souci de favoriser la participation la plus large possible, afin d’accroître la légitimité du candidat choisi.

Le rejet du gouvernement et du président de la République actuel a constitué un autre moteur de mobilisation, un phénomène fréquent dans les pays coutumiers des primaires. Le caractère novateur de l’exercice a aussi joué un rôle, de nombreux électeurs ayant le sentiment de participer à un événement qui marquerait l’histoire des modes de scrutin en France. Loin de décourager les participants, la longueur des opérations de vote leu

r a fourni l’occasion de discuter entre eux, y compris en milieux urbains. Un tel scrutin, entre personnes qui partagent des idées ou des valeurs proches, correspond bien aux nouvelles formes de socialisation, notamment via internet, qui favorisent les affinités électives.

Pour que les électeurs se mobilisent, la campagne devait être « constructive et loyale, centrée sur les idées et les propositions » comme l’exigeait la charte éthique acceptée par l’ensemble des candidats. La Haute autorité des primaires, mise en place pour veiller à son respect, n’a eu à intervenir qu’à deux reprises pour en rappeler les termes. Même s’il est malaisé d’analyser les résultats au seul prisme de ces considérations, les scores obtenus par Ségolène Royal au premier tour puis par Martine Aubry au second tour semblent confirmer la volonté des électeurs de favoriser les candidats les plus respectueux de leurs concurrents.

Les débats télévisés entre les principaux candidats ont été particulièrement réussis. 35 % des sympathisants de gauche indiquent que ces débats leur ont donné davantage envie de voter[2]. Au-delà de l’aspect formel (tutoiement, usage des prénoms), pouvant donner l’impression d’une plus grande authenticité, ces débats ont été l’occasion de « conversations politiques » et non de joutes entre candidats. Cette forme inédite a rencontré un succès inattendu (5 à 6 millions de téléspectateurs), alors même que les questions abordées étaient souvent techniques. L’accord préalable entre les principaux candidats autour d’un socle commun – le programme du Parti socialiste – a favorisé ce débat de fond, policé, qui aborde le détail des propositions. Il est certes plus difficile de parvenir à un même équilibre dans le cadre d’élections nationales opposant différentes familles politiques. Reste que l’expérience témoigne d’une volonté de voir le discours politique évoluer. Dans le prolongement du succès rencontré, en 2007, par François Bayrou, un mouvement de fond se fait jour dans une partie de l’élec-torat qui souhaite qu’un accord soit possible entre tous les partis sur certains éléments essentiels de la vie publique, ou du moins sur un diagnostic partagé. La vérification par les journalistes du bien-fondé des déclarations des candidats (« fact checking ») a d’ailleurs indéniablement contribué à la qualité du débat.

In fine, l’identification de points communs entre les candidats, loin de nuire au débat, peut même permettre de mieux identifier ce qui les sépare. Au total, les primaires ont montré qu’il était possible d’intéresser les citoyens à la chose publique. À l’inverse, la rudesse de la campagne électorale actuelle pourrait conduire à un regain de l’abstention, après la bonne participation constatée en 2007.

Quand le vote mobilise Donner du sens à son bulletin
Les bonnes nouvelles, issues du quotidien, peuvent être d’ordre familial, professionnel, économique, mais politique ? Depuis bientôt vingt ans pourtant, l’association « La Politique, une bonne nouvelle » (PBN), créée sous l’impul-sion de jésuites, fait le pari que les jeunes s’intéressent à la politique. PBN organise pour eux, tous les deux ans, une semaine de rencontres, de formation et de témoignages visant à leur donner le goût de l’engagement politique. En amont des élections, locales ou nationales, PBN cherche à informer sur les enjeux du scrutin et à donner du contenu au vote, par des débats thématiques autour des programmes. L’association est partenaire de ce numéro. Pour aller plus loin : www.politiquebonnenouvelle.eu
Aux urnes, citoyens !
Les appels à aller voter se multiplient à l’approche des grands scrutins, jusqu’à des concerts de rock destinés aux jeunes : « le vote reste encore le moyen de se faire entendre ». Encore faut-il être inscrit. La France comptait, début 2011, 43,2 millions d’inscrits. L’Insee s’attendait à près de 5 millions de nouvelles inscriptions en 2011. Hormis pour les jeunes de 18 ans, inscrits automatiquement à l’issue des journées de défense et de citoyenneté, l’inscription fait l’objet de campagnes de sensibilisation. Le ministère de l’Intérieur en mène, avec un zèle variable, en année préélectorale, de même que plusieurs partis politiques. À leurs côtés, on compte aussi des associations : le Cidem (Civisme et démocratie) en regroupe onze (ATD Quart-Monde, Ligue de l’enseigne-ment, Ligue des droits de l’homme, Scouts et Guides de France…) dans le but de revitaliser le civisme et de dynamiser la démocratie. Né à Clichy-sous-Bois après les émeutes de 2005, le collectif AClefeu cherche à faire remonter la parole et les propositions des habitants des banlieues auprès des élus de la nation. Par un tour de France, il veut notamment les inciter à s’inscrire sur les listes. Pour son président Mohammed Mechmache, « si les jeunes ne votent pas, c’est parce qu’on ne s’intéresse pas à eux. Et quand les gens commencent à s’abste-nir, ça devient dangereux ». Le taux de non-inscrits atteint 25 % dans certains quartiers populaires (10 % au plan national).
Pour la comptabilisation des votes blancs
Le plus important lors d’une élection, est-ce l’électeur ou la formation politique ? Le laboratoire d’idées qu’est le parti politique proposerait, l’électeur disposerait ? Souvent, l’électeur doit se livrer à toute une série de contorsions pour adapter sa vision des choses au choix imposé. Il est contraint d’attendre le scrutin suivant pour voir si l’offre politique s’améliore. Déçu, il se tourne de plus en plus vers l’abstention. Alors, les partisans pour la reconnaissance du vote blanc ont regroupé leurs forces : il existe une association, ainsi qu’un parti du vote blanc. Ils estiment qu’une république doit respecter ses principes, comme l’égalité entre tous les électeurs au moment du dépouillement, qu’elle doit admettre le droit à la remise en cause de l’élite dans un cadre institutionnel. Sans appeler au vote blanc, ils se battent pour qu’il soit comptabilisé dans les suffrages exprimés, comme en Suède, en Espagne ou en Suisse. Une mesure soutenue, notamment, par Eva Joly et François Bayrou. Au Pérou, le scrutin est même annulé si deux tiers des électeurs votent blanc ou nul. En France, les votes nuls et blancs (cumulés) représentent 2 % à 5 % des suffrages.
La démocratie est morte, vive la clérocratie !
« Il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives », écrivait Aristote. L’élection conforte en effet la suprématie d’une classe qui connaît les mécanismes de l’État. Du temps de la démocratie athénienne, la majorité des magistrats étaient désignés par tirage au sort – de même que nos jurés populaires en France. L’idée de tirer au sort nos représentants a le vent en poupe. La revue Esprit s’y est intéressée récemment (août-septembre 2011). Un parti s’est même constitué dans ce but en 1999 : le Mouvement des clérocrates de France (clérotérion désignait la machine utilisée pour le tirage au sort en Grèce). Il stigmatise notamment les « 64 % des députés et sénateurs et 87 % des dirigeants politiques » qui seraient fonctionnaires. Son fondateur, l’écri-vain François Amanrich, dit avoir obtenu les 500 signatures pour être présent à l’élection présidentielle de 2012.

Notes

(1) Comme le montre Jérôme Fourquet dans « Géographie électorale des primaires socialistes », Note n° 113, Fondation Jean-Jaurès, 22/12/2011.
(2) Selon un sondage Opinion Way/Terra Nova/Tilder réalisé après les primaires : « Les primaires : une voie de modernisation pour la démocratie française. De l’expérience socialiste au renouveau citoyen ».

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s