Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Lorsque Baden-Powell a créé le scoutisme en 1907, celui-ci était destiné aux enfants les plus pauvres, aux plus fragiles1. Son désir était avant tout de servir son pays, l’Angleterre, en améliorant la situation de chaque homme et en luttant contre la ségrégation sociale. Lors d’un premier camp sur l’île de Brownsea, en 1907, il propose à des enfants de milieux sociaux différents de vivre une expérience forte, en prenant des responsabilités au nom d’un même projet. Il expérimente à cette occasion ce qui deviendra la méthode scoute. Il ne se doute peut-être pas que cette méthode éducative au service de la fraternité, ainsi mise en œuvre, aura un développement aussi large : plus de cent ans plus tard, près de 40 millions d’enfants et de jeunes dans le monde continuent de la vivre.
Vivre la fraternité, c’est refuser que les préjugés, les différences, soient des freins à la rencontre.
Vivre la fraternité ? C’est aller à la rencontre de l’autre, celui vers qui je ne me serais pas tourné naturellement, parce qu’il est trop différent de moi. C’est partager la vie quotidienne, en se découvrant une humanité commune, en faisant l’expérience de la vie d’équipe. C’est rêver et réaliser ensemble des projets ambitieux. C’est vivre une relation d’égaux à égaux. C’est développer une attention au voisin, au nouveau, au plus fragile. C’est devenir acteur de liens, acteur d’un monde meilleur. Vivre la fraternité, c’est aussi faire tomber les cloisons, combattre l’isolement, l’absence de reconnaissance. C’est réintroduire du lien là où il y en a peu. Refuser que les peurs, les préjugés, les différences culturelles, religieuses ou sociales soient des freins à la rencontre.
Pour ouvrir à la rencontre, les Scouts et Guides de France utilisent ce levier qui est au cœur de la méthode scoute et qui répond à un besoin universel des enfants : le jeu. En allant jouer dans les quartiers populaires, au pied des tours d’immeubles, des liens sont créés avec les enfants et leurs familles. Les chefs qui s’engagent dans les quartiers ne se contentent pas « d’aller vers ». Ils savent la force de l’idée ainsi formulée par Gandhi : « Ce que tu fais pour moi, mais sans moi, tu le fais contre moi. » C’est à travers les liens ainsi noués que naît une relation de fraternité.
Dans la cité de la Vigne blanche aux Mureaux (Yvelines), un collectif de jeunes adultes du quartier, les Citoyens réprimeurs de l’oubli et de la misère sociale, a fait appel aux Scouts et Guides de France par l’intermédiaire du Secours catholique. Les chefs scouts, venus d’abord pour faire découvrir le scoutisme, appréhendaient la rencontre avec les jeunes adultes : dans leurs représentations, ils étaient ceux qui « font la loi » sur le quartier. Ils découvrent qu’un même souci les unit : celui d’aider les plus jeunes, les petits frères et les petites sœurs, à grandir. Mais être alliés autour du même projet ne suffit pas pour l’inscrire dans la durée. Il faut aussi apprendre à faire ensemble, à dialoguer : un défi quand on ne partage pas les mêmes codes, les mêmes réalités ! La rencontre appelle un déplacement des uns comme des autres et implique un apprentissage interculturel qui nécessite souvent d’être accompagné (formations, relectures). Aujourd’hui, dans la perspective de créer un groupe ouvert sur les quartiers alentour, des jeunes du quartier s’engagent à devenir chefs.
Les enfants découvrent progressivement le scoutisme, d’abord au travers d’animations de rue, des « activités scoutes de proximité », puis lors de sorties, de week-ends campés, de camps d’été. Ils découvrent la vie en groupe, dans une équipe. Cette équipe, ils ne la choisissent pas, mais ils y apprennent à compter les uns sur les autres, à participer à la vie quotidienne et à rendre service. Le projet qu’ils choisissent ensemble les unit et permet de dépasser les éventuelles difficultés. Les enfants ont une responsabilité propre (une mission, un rôle) et une responsabilité vis-à-vis des autres, car ils sont liés par le projet.
Ici, l’autonomie est acquise grâce au collectif.
Dans la société, tu deviens grand et autonome quand tu sais faire tout seul. Ici, l’autonomie acquise grâce au collectif donne le goût d’être avec les autres. Un horizon partagé pour soi-même, avec les autres, développe l’estime de soi tout en donnant le goût de la fraternité. Quand on a vécu ensemble un projet, les ratés ne pèsent pas comme un échec personnel, les succès décuplent le sentiment de réussite. On peut oser, sans peur de l’échec. On peut prendre confiance en soi, sans s’enferrer dans l’entre-soi.
Donner aux enfants, aux jeunes, de faire l’expérience de la fraternité au quotidien, ce souhait n’était qu’implicite chez Baden-Powell. Aujourd’hui, c’est un choix délibéré du mouvement : notre projet éducatif parle d’apprendre à vivre ensemble et d’habiter autrement la planète. Apprendre à vivre la fraternité, au quotidien, près de chez soi ou un peu plus loin, avec ou sans sa chemise scoute.
1. « Notre désir est d’aider les enfants et les jeunes, surtout les plus pauvres, à avoir une chance égale aux autres de devenir des citoyens dignes, heureux et réussissant dans la vie, inspirés par un idéal de service du prochain : ce qui, dans le passé, leur a été trop souvent refusé. » (Baden-Powell, Scouting and Youth Movements, Londres, Ernest Benn, 1929).