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Dossier : La fraternité, une contre-culture ?

Cercles de silence, la non-violence au service des migrants

©h2v/ Flickr/CC
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Il y a cinq ans, en octobre 2007, la communauté des frères franciscains de Toulouse prenait l’initiative d’inviter à un Cercle de silence, le dernier mardi de chaque mois. Le motif en était l’existence, à 10 kilomètres à peine du Capitole, siège de la mairie de Toulouse, d’un Centre de rétention administrative (CRA) où sont enfermés en nombre croissant des étrangers dépourvus de papiers leur permettant de séjourner légalement dans notre pays.

Écouter nos consciences

Vivre l’Évangile reste le premier mot de la règle de l’ordre fondé par François d’Assise. Nous avons ressenti très intensément l’enfermement d’étrangers et le comportement des personnes exécutant les ordres gouvernementaux. Car les centres de rétention sont gérés comme des prisons et perçus comme tels par les personnes qui y sont maintenues, même s’ils n’en sont pas officiellement. Pour toute personne écoutant sa conscience, les conditions psychologiques et sociales de cette privation de liberté semblent difficiles à accepter. Or notre compréhension de la foi chrétienne suppose d’écouter notre conscience d’êtres humains, qui nous relie à tous nos concitoyens et même à tous les habitants de la planète.

Nous avons jugé la situation extrêmement grave : l’enfermement systématique et l’expulsion des étrangers en situation illégale nous apparaissent comme des étapes vers une banalisation plus étendue d’atteintes graves à la dignité humaine. Ces actions expriment le refus de l’étranger, vu comme un problème et un danger et non comme un proche qui peut devenir une chance. Elles violent ses droits fondamentaux. Notre désir de vivre l’Évangile donne encore plus de force à notre désaveu des comportements, décrets ou lois qui blessent profondément l’humanité d’êtres humains.

Ces actions sont faites par la République, « en notre nom ». Nous avons donc décidé de signifier publiquement notre réprobation et d’inviter nos concitoyens à écouter leur propre conscience. Plusieurs articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme semblent incompatibles avec la façon dont notre pays traite les personnes sans-papiers. D’ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme a plusieurs fois condamné la France en raison de textes ou pratiques violant les lois européennes à l’égard des étrangers.

Quand Saint François rencontre Gandhi

Cette action a touché bon nombre de personnes qui, sans se référer à la foi chrétienne, sont attachées à faire respecter la dignité de chaque être humain. La particularité d’un Cercle de silence est de se situer à la rencontre entre une méthode de la non-violence gandhienne et la foi de religieux catholiques. Celui de Toulouse a été entrepris avec l’accord explicite des responsables internationaux de l’ordre franciscain.

Devant une violence ou une injustice, l’esprit de la non-violence invite à évaluer lucidement dans quelle mesure les personnes ou groupes en opposition partagent des responsabilités dans la situation. Nous avons à reconnaître notre part – active ou passive, directe ou indirecte – dans ce qui nous choque et que nous combattons. En raison même de cette lucidité, nous nous adressons à l’adversaire avec l’espoir ferme qu’il puisse changer et que nous-mêmes devenions capables de changement. L’absence d’arrogance ou de bonne conscience est capitale pour que l’adversaire ne se raidisse pas ou ne s’arme pas encore plus, s’enfonçant dans sa violence. Il faudra peut-être une certaine coercition pour qu’il se « désarme », mais cette coercition devra se réaliser de manière clairement respectueuse de sa dignité.

La lutte contre une injustice grave nécessite des moyens qui fassent ressortir la gravité et la profondeur de l’atteinte à l’humanité des victimes, comme à l’humanité de ceux qui y collaborent. Il fallait aller au-delà des mots et des cris trop souvent utilisés pour des causes où la dignité humaine n’est pas profondément en jeu. Nous avons choisi un silence qui soit digne, non méprisant, habité par le cri d’une humanité blessée qui reste aimante. Un silence qui permette d’être en contact avec la vérité de notre être propre et le protège du bla-bla. Un silence qui exprime notre certitude de la richesse qui existe au profond de chacun et notre refus de voir disparaître cette richesse de notre espèce humaine.

Nous nous adressons à l’adversaire avec l’espoir ferme qu’il puisse changer.

Nous avons donc invité nos concitoyens à se joindre à nous par ce geste de vérité à la portée de tous, en participant au Cercle de silence ou à un autre moment. En même temps, le Cercle de silence vise à interpeller tous ceux qui forment l’opinion publique et qui ignorent ce qui se passe, ainsi que les détenteurs des pouvoirs publics qui peuvent ne pas avoir pris conscience de la gravité des actions menées contre les sans-papiers. Nous en connaissons qui ont été touchés. D’autres semblent plutôt en rire. Nous ne pouvons que leur rappeler fraternellement que, de nos jours, les tribunaux nationaux ou internationaux jugent de plus en plus de personnes ayant fait fi des droits de l’homme.

Grandir en humanité

La naissance d’un droit et d’une justice internationale est un des acquis réconfortants de notre époque. La perception du fait que l’espèce humaine constitue un corps et doit veiller sur le trésor qu’elle détient se généralise. Avec émotion, nous voyons que la fraternité entre tous les êtres humains se manifeste souvent par la solidarité, mobilisant l’ensemble des peuples de notre planète face aux drames qui frappent quelques membres de la famille humaine. Les chrétiens sont appelés à entrer plus avant dans cette fraternité universelle : l’intérêt porté par Dieu à la destinée de chaque être humain, qui devient un frère, leur est rappelé en Jésus. Les Cercles de silence s’inscrivent dans une exigence intérieure : exprimer concrètement la blessure ressentie devant les souffrances imposées à nos frères et sœurs, comme devant la dégradation que certains responsables acceptent en favorisant le dédain des étrangers cherchant refuge dans notre pays.

On nous interroge souvent sur les résultats chiffrés de notre action. Nous visons le changement d’une mentalité, un éveil plus profond de la conscience morale. Connaissez-vous une « balance à peser les consciences » ? Les mêmes critiques ont été adressées au Mahatma Gandhi ! La non-violence ne vise pas une résolution du conflit qui serait rapide mais fragile. Elle vise à gérer le conflit pour permettre aux deux parties d’en tirer bénéfice, en ayant grandi dans leur humanité. La constance est indispensable. Une action non-violente a besoin d’acteurs déterminés et patients, qui veillent à maîtriser leurs anxiétés, en particulier celle de l’absence de résultat immédiat.

Plus de 175 Cercles de silence se réunissent chaque mois en France et plusieurs autres moins souvent. D’autres, dans le même esprit, se sont formés en Espagne, en Suisse et en Italie. Beaucoup semblent avoir trouvé en cette action très simple un moyen adapté à leur personnalité et à leurs désirs. L’impact médiatique, surprenant, se poursuit.

La parole des chrétiens est parfois critiquée quand elle se réfère d’abord à l’enseignement de l’Évangile et à celui de l’Église. Sans avoir honte de notre foi et de la lumière qu’elle apporte à notre recherche de vérité pour le bien de l’humanité, sommes-nous assez attentifs à la voix de notre conscience d’êtres humains et à l’humanité que nous partageons avec tous ? La Déclaration universelle des droits de l’homme ne donne-t-elle pas les balises pour naviguer au milieu de mille et une violations des droits de la personne ? Soyons pleins de gratitude pour ceux qui l’ont écrite ou votée et pour ceux qui luttent sans cesse pour que toutes les personnes soient respectées comme de véritables frères et sœurs. L’être humain n’est pas jetable.

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