Logo du site
Dossier : Donner la parole aux générations futures ?

Conjuguer l’avenir au présent

©Africa Renewal
©Africa Renewal

Donner la parole aux générations futures ? La question a quelque chose d’absurde. Si certaines civilisations prêtent des paroles aux morts, aucune n’a encore prétendu faire parler les « pas-encore-nés » ! Et pourtant. Selon le Global Footprint Network, il n’aura fallu cette année que 234 jours à notre humanité pour atteindre le « jour du dépassement » (22 août), à partir duquel elle vit à crédit aux dépens des générations à venir. Autrement dit, pour sustenter nos besoins annuels, nous aurions besoin d’une fois et demie les ressources naturelles que la Terre peut produire en un an. Et notre appétit va croissant : en 2000, nous n’avions atteint la date fatidique « que » le 1er novembre. Jamais, dans l’histoire humaine, l’homme n’a eu pareille capacité à menacer la survie même de l’espèce.

Or c’est précisément à ce moment que notre humanité semble le plus s’arc-bouter sur la gestion du très court terme. À quoi auront servi Copenhague, Cancun ou Rio+20 ? Plus la maison brûle, plus on regarde ailleurs. On invoquera la conjoncture : celle qui donne pour unique boussole à nos dirigeants l’humeur des marchés, le pouvoir d’achat des ménages, au mieux le taux de chômage. Elle oblitère tout débat sur le long terme : comment envisager de renoncer au nucléaire si ce savoir-faire s’exporte ? Ou faire une croix sur les forages en eaux profondes, qui mettent en péril la biodiversité au large de la Guyane, si notre balance commerciale est grevée par le pétrole cher ? Pour ce gouvernement, comme pour le précédent et ceux de nos voisins, l’urgence est à gérer la crise ; le sort de la planète attendra des jours meilleurs. N’en déplaise aux ministres écologistes. Et la crise n’est pas derrière nous (cf. G. Giraud). Mais on n’a pas attendu la crise de 2008 pour refouler la conscience que notre civilisation mène le monde dans l’impasse. Qu’a-t-on fait, depuis vingt ans, pour adapter notre industrie automobile aux enjeux environnementaux ? A-t-on seulement cherché à freiner la réduction du cycle de vie des produits ? Même quand une idée d’avenir comme la taxe carbone fait consensus, l’emprise du consumérisme finit par la faire avorter (cf. J.-C. Hourcade). Le diktat du consommateur est tel que l’on en vient à réduire sa facture en carburants, quand la préparation de l’avenir exigerait tout le contraire ! Plus que conjoncturel, le défi est culturel.

Notre gouvernement représentatif est programmé pour composer avec les intérêts en présence – et non avec les intérêts en devenir. Ce que la démocratie a conquis en horizontalité, en égalité des citoyens devant la loi, devant l’impôt, devant le vote, en exigibilité aussi des droits de chacun, peut-être l’a-t-elle perdu en profondeur historique. Là où il pouvait importer pour des dynasties de préserver et faire prospérer l’héritage, quoi qu’il en coûte aux vivants, le système « re-présent-atif » tend à écraser la perspective. Le régime médiatique – qui fait disparaître du champ politique ce qui n’est pas montré – et la réduction des cycles électoraux n’arrangent rien. Comment, dès lors, rendre présents, non pas tant les intérêts, que les conditions d’existence même des générations futures ? C’est aux contemporains que revient cette responsabilité. L’évidence saute aux yeux des enfants (cf. P. Calame).

Faut-il ajuster nos institutions ? Dominique Bourg, qui a magistralement posé les termes du débat avec Kerry Whiteside dans Vers une démocratie écologique, prône la création d’une forme de « sénat du futur », tandis que Michel Griffon propose d’attacher auprès de chaque ministère un mini Conseil économique social et environnemental. Mais confier un rôle accru aux experts suscite quelques réticences (cf. J.-P. Bompard). S’agit-il de réviser la pratique de la démocratie, pour co-construire par le débat les mesures qu’imposerait la préservation d’une planète habitable (S. Mathy) ? Mais si l’intelligence collective peut progresser dans la démocratie délibérative, entraînera-t-elle l’immense majorité qui ne participe pas au débat ? Peut-on alors traduire en droit la « parole » des générations futures ? La revue Mouvements (n°70, 2012) plaide pour octroyer des droits à la nature. L’idée progresse aussi d’un tribunal international de l’environnement. Jean Caron, lui, voit dans l’habitude qu’ont nos systèmes juridiques de défendre les absents un ressort de plus pour les droits des générations à venir. Mais la question nous invite aussi à dépasser l’éthique du contrat et de la réciprocité. Concevoir la vie comme un don pourrait fonder une attitude de respect de nos descendants, suggère Christoph Theobald. En écho, Gilles Hériard Dubreuil propose de gérer « les conditions concrètes d’une vie authentiquement humaine » (Hans Jonas) comme un patrimoine.

À défaut d’apporter des réponses définitives, puisse ce numéro de la Revue Projet ancrer solidement la question dans le débat.

Les plus lus

« Annuler les dettes est un choix politique »

Dans un contexte de pandémie, que faire de la dette publique ? Pour l’économiste Gaël Giraud, son annulation est d’ores et déjà possible, grâce à la Banque centrale européenne. Dans un contexte de pandemie que faire de la dette publique Pour l'economiste Gael Giraud son annulation est d'ores et deja possible grace a la Banque centrale europeenne Depuis le debut de la pandemie le deficit budgetaire se creuse Le quoi qu'il en coute n...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires elle ne peut être leur seule visée Il importe de mettre en œuvre des ...

Libéralisme et socialisme

Resumé Le libéralisme et le socialisme semblent s’opposer comme deux philosophies de l’homme et de la société. Pourtant, le socialisme est aussi une philosophie de la liberté. Resumé Le libéralisme et le socialisme semblent s'opposer comme deux philosophies de l'homme et de la société Pourtant le socialisme est aussi une philosophie de la liberté Les penseurs libéraux ne se sont pas privés d'attaquer violemment dès ses premières formulations la présomption fatale du socialisme...

Du même dossier

Le changement climatique mérite débat

Le public est rarement consulté sur les solutions acceptables pour endiguer le réchauffement climatique. Une expérience menée en France a permis d’élaborer un scénario acceptable en vue de réduire les gaz à effet de serre. Le public est rarement consulté sur les solutions acceptables pour endiguer le réchauffement climatique Une expérience menée en France a permis d'élaborer un scénario acceptable en vue de réduire les gaz à effet de serre La nécessité de réduire drastiqueme...

Quelle boussole face à la crise écologique ?

Les réponses à la crise écologique diffèrent selon que l’on considère la nature comme un objet, une ressource, un patrimoine vivant ou un ensemble d’espèces dont l’humanité fait partie. Plus largement, elles renvoient à différentes conceptions de la modernité, de la place de la science et de la raison. Les réponses à la crise écologique diffèrent selon que l'on considère la nature comme un objet une ressource un patrimoine vivant ou un ensemble d'espèces dont l'humanité fa...

Léguer un monde vivable

C’est à la « routine de la civilisation moderne » (Hans Jonas) que nous devons nous attaquer. Dans cette synthèse conclusive, Bernard Perret souligne la noblesse de l’enjeu écologique, qui suppose une révision de notre rapport au monde, de notre consommation et de nos pratiques politiques. C'est à la routine de la civilisation moderne Hans Jonas que nous devons nous attaquer Dans cette synthèse conclusive Bernard Perret souligne la noblesse de l'enjeu écologique qui suppose une rév...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. L'or brun En Cote d'Ivoire les feves de cacao font vivre une bonne partie de la popul...

Pour une économie relationnelle

On peut en savoir beaucoup sur quelqu'un à ses chaussures où il va où il est allé qui il est qui il cherche à donner l'impression qu'il est À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1 on pourrait ajouter Quel monde il invente Car l'analyse du secteur de la chaussure objet du quotidien s'il en est en dit long sur notre système économique Un système qui divise À commencer par les humains quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication de sa paire de...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu comme en 1990 intituler ce numéro Dépeupler les prisons Projet n 222 Car de l'inventaire dressé alors il n'y a pas grand chose à retirer Les conditions de vie en détention notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement restent indignes d'un pays qui se veut patrie des droits de l'homme Mais à la surpopulation carcérale on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons Sans mesurer que plus le parc pénitentiaire s...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules