Logo du site

Quand des villes réinventent la citoyenneté

Nina Marx
Acteur de terrain

São Paulo, New York, Grenoble et Palerme : ces municipalités dépassent le statut que les États confèrent aux personnes migrantes, en les considérant d’abord comme des acteurs de la ville, plutôt que comme des « étrangers ». Tour du monde d’initiatives qui reno...

Derrière les statistiques, des personnes

Marcel Rémon
L'équipe de rédaction

Si les débats sur les migrations s’appuient sur des données statistiques, ces chiffres conditionnent aussi la manière de penser les migrations. Si les debats sur les migrations s'appuient sur des donnees statistiques ces chiffres conditionnent aussi la maniere de penser les migrations Comment les statistiques influencent ...

Un seul regard et je segmente le monde

Fred Poché
Question de sens

Quand nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous tentons très vite de lui coller quelques étiquettes pour l’identifier et nous situer dans la relation. Pourquoi est-il difficile de faire différemment ? Comment les personnes migrantes vivent-elles cela dans la construction de leur identit&eacu...

Les catégories, un mal nécessaire ?

Catherine Wihtol de Wenden
Chercheur

À quels besoins répondent les catégories juridiques qui servent à classer les migrants ? Compter, protéger, octroyer ou refuser des droits… Si elles sont en effet nécessaires pour pouvoir offrir à tous les mêmes droits et la protection dont chacun a besoin, elles sont aussi largem...

À l’école, personne n’est un étranger

Donatella Parisi
Acteur de terrain

Dans plusieurs villes d’Italie, le centre Astalli permet la rencontre entre des réfugiés et des élèves de collège et de lycée, pour faire tomber les préjugés liés à la méconnaissance de l’autre et encourager une société plus accueillante. Dans plu...

Réfugié, migrant, dubliné. Les mots des migrations

Laura Calabrese
Chercheur

La manière dont les politiques nomment les personnes en situation de migration traduit leur vision de la place qui devrait leur être accordée et ce que devraient être les politiques migratoires. Relayées par les médias, ces manières de voir et de dire participent à une certaine vision des migrat...

L’Ofpra, les migrants sahraouis et l’anthropologue

Alice Corbet
Chercheur

Quand l’organisme qui instruit les dossiers des demandeurs d’asile, l’Ofpra, demande de l’aide à une anthropologue au sujet des migrants sahraouis, leurs logiques entrent en confrontation. Retour d’expérience. Quand l'organisme qui instruit les dossiers des demandeurs d'asile l'Ofpra demande de l'aide a u...

Migrants : arrêtons de les mettre dans des cases !

Christian Mellon
L'équipe de rédaction

Qui ne connait un temps d'hesitation au moment de choisir un adjectif ou un substantif pour designer une personne venue d'ailleurs Vais je dire migrant refugie etranger demandeur d'asile exile sans papiers expatrie La question ne meriterait pas un dossier de la Revue Projet s'il ne s'agissait que d'exactitude lexicale Mais chacun percoit que toute...

« Sans travail, on est tué à petit feu »

Raul , Adil et François
Droit de cité

Pour Raoul, Adil et François, travailler permet d’être reconnu comme une personne normale, utile pour la société. Au-delà des cases auxquelles ils sont assignés tout au long de leur parcours migratoire. Pour Raoul Adil et Francois travailler permet d'etre reconnu comme une personne normale utile pour l...

Dossier : Migrants : dépasser les catégories
« Penser les mots, dire la migration. » À travers un livre et une exposition réalisée avec le soutien de l’Université libre de Bruxelles, Laura Calabrese, Marie Veniard et une quinzaine de chercheurs décortiquent des mots tels que sans-papiers, réfugié, migrant, allochtone, exilé, intégration, étranger, Français de souche, race, diversité, communauté... © Julien Kremer/Communication Recherche-ULB
« Penser les mots, dire la migration. » À travers un livre et une exposition réalisée avec le soutien de l’Université libre de Bruxelles, Laura Calabrese, Marie Veniard et une quinzaine de chercheurs décortiquent des mots tels que sans-papiers, réfugié, migrant, allochtone, exilé, intégration, étranger, Français de souche, race, diversité, communauté... © Julien Kremer/Communication Recherche-ULB

Réfugié, migrant, dubliné. Les mots des migrations


La manière dont les politiques nomment les personnes en situation de migration traduit leur vision de la place qui devrait leur être accordée et ce que devraient être les politiques migratoires. Relayées par les médias, ces manières de voir et de dire participent à une certaine vision des migrations.


Il est impossible de parler sans catégories. Nommer, en effet, c’est déjà catégoriser, découper le monde avec les moules des mots et des concepts culturels dont nous avons hérité. Les catégories juridiques (« réfugié », « étranger »), administratives (« primo-arrivant ») et statistiques (« immigré », « allochtone ») sont employées pour préserver les droits des nationaux et particulièrement leur accès à l’État providence, mais parfois aussi les nouveaux arrivants par le biais d’une protection assurée par l’État. Si certains de ces termes ont une longue histoire depuis l’Antiquité (pensons à « étranger » ou « réfugié »), leur signification actuelle est tributaire des caractéristiques de l’État-nation moderne, qui se fonde sur une appartenance ethnoculturelle pour protéger ses ressortissants et qui distribue au compte-gouttes le droit d’appartenance aux individus venus d’ailleurs.

Pour comprendre la fonction de ces catégories et pourquoi elles font l’objet de tellement de débats, il faut examiner certaines de leurs caractéristiques. Tout d’abord, il faut bien voir que ce sont des mots qui ont un sens spécialisé mais également un sens courant : ils font partie du répertoire de la langue et nous les utilisons en permanence, tantôt dans un sens technique, tantôt non technique. Et c’est cette oscillation qui permet une synonymie entre « étrangers » et « immigrés », ou entre « migrants » et « réfugiés », alors que leurs sens spécialisés sont très éloignés.

Une tendance lourde du discours journalistique est de présenter le phénomène migratoire sous le prisme des chiffres, ce qui a pour effet de créer une image de la migration comme un phénomène débordant, incontrôlable.

La deuxième caractéristique de ces catégories est que, pour évidentes qu’elles paraissent, elles sont le produit d’une histoire, de débats, d’idéologies qui se sont imposées au fil du temps. Bien que nous les ayons naturalisées et intériorisées, elles ne sont pas neutres. Ainsi, la catégorie de « réfugié » dévoile une vision très occidentale du refuge, où c’est la persécution politique (et non l’exclusion économique) qui prime.1. De la même manière, la catégorie d’« allochtone » est basée sur l’opposition entre occidental et non occidental2, révélatrice de la nature ethnoculturelle de la nation, et le terme « exilé » renvoie à une image romantique de la persécution politique3 qui le rend en ce sens inapte à nommer les migrations actuelles.

La troisième caractéristique à considérer est la productivité sémantique des mots qui désignent les phénomènes sociaux. Dit simplement, leur signification ne s’arrête pas à la définition du dictionnaire, elle continue d’évoluer, notamment par contiguïté avec des images et d’autres mots qui apparaissent dans leur voisinage. On sait aujourd’hui combien, au-delà de tout positionnement pro ou anti-migration, une tendance lourde du discours journalistique est de présenter le phénomène migratoire sous le prisme des chiffres, ce qui a pour effet de créer une image de la migration comme un phénomène débordant, incontrôlable. Les associations de sens finissent par charger certains mots de connotations négatives qu’ils n’ont pas du tout dans leur définition du dictionnaire, ainsi qu’il est arrivé au mot « migrant », très peu utilisé dans les décennies précédentes et plutôt neutre en français (contrairement à « immigré » et « étranger »).

Des catégories mouvantes

Toutes ces caractéristiques (polysémie, instabilité sémantique, évolution historique des termes et des réalités migratoires) rendent les catégories de la migration particulièrement plastiques et mouvantes, se prêtant à des imprécisions journalistiques et de multiples jeux politiques. Ainsi les journalistes, on le sait, font un usage large des catégories de « migrant » et de « réfugié », faisant souvent fi des distinctions juridiques. Ce flou dans les choix lexicaux se trouve à l’opposé des usages politiques, où la tendance est au tri apparemment simple entre le migrant économique (dès lors assimilé au futur « immigré ») et le réfugié politique. Or cette fiction d’une catégorisation claire et nette entretenue dans le discours politique nous confronte à un choix binaire qui ne tient pas compte des trajectoires migratoires. Elle est également à l’origine d’une série de nouvelles dénominations nées dans le champ politique et qui ne renvoient à aucune réalité clairement définie (mais qui contribuent sûrement à la créer, à force de la faire circuler) : les « faux réfugiés » et les « réfugiés économiques » sont des catégories qui n’ont aucune valeur juridique. Jongler avec les dénominations permet aux femmes et aux hommes politiques de se positionner dans les multiples débats sur les politiques migratoires d’une manière commode, car ces catégories nouvelles sont des arguments à part entière qui finissent par trouver leur place dans les débats médiatiques.

À ce stade, on doit souligner le point faible des médias, qui n’est pas tant de donner une représentation négative de la migration que de répercuter la parole politique, souvent sans la contextualiser ou la remettre en question. Le mot « transmigrant » (un migrant en transit vers la Grande-Bretagne) est un bon exemple de la facilité avec laquelle le discours journalistique incorpore les innovations du discours politique : introduit par le ministre belge de l’Intérieur Jan Jambon, il s’est rapidement répandu dans la presse du pays. Comme l’explique Jan Segers, journaliste politique au quotidien néerlandophone Het Laatste Nieuws : « On n’a pas vraiment débattu de l’usage de ce terme en réunion de rédaction. C’était tout simplement logique d’utiliser “transmigrant” pour introduire une distinction entre réfugiés, demandeurs d’asile et les “chercheurs de bonheur” qui espèrent trouver le bonheur en Angleterre et ne demandent pas l’asile en Belgique4. »

Pour sortir de ce choix binaire contestable, il est salutaire d’entendre d’autres discours moins mainstream : ceux des associations, des citoyens et citoyennes qui viennent en aide aux migrants.

Nommer autrement, voir autrement

Pour sortir de ce choix binaire contestable, mais qui nous semble tellement naturel, il est salutaire d’entendre d’autres discours moins mainstream : ceux des associations, des citoyens et citoyennes qui viennent en aide aux migrants, des soignantes et des assistants sociaux, autrement dit des personnes qui sont sur le terrain et dont la vision de la migration ne s’est pas forgée uniquement de manière médiatisée. Ces discours n’échappent pas à la catégorisation des personnes, comme l’illustre le cas de la dénomination « dubliné » pour désigner les personnes qui ont déposé plusieurs demandes d’asile dans l’Union européenne5.

Mais ils présentent un intérêt particulier pour comprendre les dynamiques de la langue : ils nomment autrement et ne suivent pas les chemins tracés par les discours politiques ou médiatiques, ils élargissent le répertoire des mots disponibles, ont recours à des néologismes et récusent les catégories purement statistiques et administratives. Dans ces nouveaux répertoires, les migrants seront appelés « exilés » ou « invités », mais aussi, indifféremment, « migrants » ou « réfugiés », car, au-delà des statuts juridiques, cela n’a pas vraiment d’importance. Ces alternatives nous montrent que nous ne sommes pas prisonniers du langage et que, si la catégorisation des personnes en fonction du statut qu’elles entretiennent avec le territoire s’explique par les caractéristiques de l’État-nation moderne, nous avons la liberté de choisir celle-là et le droit de la questionner, notamment dans ses usages politiques.

1 Karen Akoka, « Qu’est-ce qu’un réfugié ? Des usages politiques des définitions juridiques », dans Laura Calabrese et Marie Veniard (dir.), Penser les mots, dire la migration, Academia, « Pixels », 2018.

2 Antoine Roblain, « Allochtone : une dénomination euphémisante devenue polémique », op. cit.

3 Silvie Aprile, « Des exilés de 1789 aux exilés d’aujourd’hui », op. cit.

4 Odile Leherte, « “Transmigrant” : un mot qui fait son chemin », www.rtbf.be, 8 décembre 2018.

5 Sandra Nossik, « Des Dublins aux dubliné·e·s : dérivation de la violence administrative », op. cit.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules