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Dossier : Migrants : dépasser les catégories

À l’école, personne n’est un étranger

© Archivio Centro Astalli
© Archivio Centro Astalli

Dans plusieurs villes d’Italie, le centre Astalli permet la rencontre entre des réfugiés et des élèves de collège et de lycée, pour faire tomber les préjugés liés à la méconnaissance de l’autre et encourager une société plus accueillante.


La société italienne est confrontée chaque jour à de nouveaux défis pour être un lieu de coexistence et d’intégration. Du fait de la présence de nombreux migrants, les occasions sont aujourd’hui nombreuses de vivre l’expérience du pluralisme culturel et religieux, non seulement de manière théorique, mais de manière très concrète. Face à un tel défi, deux scénarios s’offrent à nous : d’une part, une confrontation ouverte, affranchie des superstructures, qui permet un précieux enrichissement personnel et collectif ; d’autre part, des murs s’érigent, fondés sur la méfiance et les clichés les plus banals. Or, malheureusement, ces dernières années, les tensions sociales, les attitudes et les comportements discriminants face aux différences ethniques, linguistiques, nationales, culturelles et religieuses tendent à s’accroître. D’où le sentiment que le pays n’a pas su s’adapter pour accueillir toutes les diversités qui le composent. Celles-ci sont davantage perçues comme une menace que comme une ressource.

L’école, ce laboratoire d’intégration par excellence, devient un espace privilégié pour encourager les jeunes générations à comprendre un contexte social en constante évolution.

La méconnaissance des causes de la migration forcée, des droits fondamentaux, des identités culturelles et religieuses, devient facilement le terreau de simplifications dangereuses et d’une exploitation politique. D’autant que, dans ces domaines, les médias cèdent facilement au sensationnalisme.

Dès lors, l’école, ce laboratoire d’intégration par excellence, devient un espace privilégié pour encourager les jeunes générations à comprendre un contexte social en constante évolution. Elle est une précieuse occasion de rencontres et d’enrichissement mutuel.

Aussi bien, depuis plusieurs années, le centre Astalli promeut le projet « Fenêtres et rencontres » dans les collèges et lycées afin de sensibiliser des milliers d’élèves italiens aux questions du droit d’asile et du dialogue interreligieux, grâce à une confrontation directe avec des hommes et des femmes qui ont vécu l’expérience de l’exil ou sont de différentes confessions religieuses. En 2019, ce projet impliquait près de 17 000 élèves d’environ 160 écoles dans tout le pays.

Le cœur du projet est la rencontre, grâce à l’intervention d’un animateur et d’un réfugié ou d’un témoin venant parler de sa religion.

Le cœur du projet est la rencontre, grâce à l’intervention d’un animateur et d’un réfugié ou d’un témoin venant parler de sa religion. L’objectif est d’encourager une approche moins biaisée du thème des différences et des identités, de donner l’opportunité de faire ressortir les principaux préjugés et lieux communs, de révéler l’importance de l’écoute et de la connaissance mutuelles comme outils de prévention de conflits potentiels.

Les étudiants ont la possibilité de rencontrer les témoins et de les interroger sans tabou. Les dix années d’expérience du centre Astalli en ce domaine ont montré combien donner un nom et un visage à des personnes venant de mondes qui semblent lointains est la manière la plus efficace de dépasser tous les préjugés ou stéréotypes et, finalement, de se relier personnellement à cette réalité qui les entoure.

Une réfugiée rencontre des lycéens

Rose témoigne de sa rencontre avec des étudiants italiens : « Lorsque les membres du centre Astalli m’ont demandé de collaborer au projet “Fenêtres et rencontres”, j’ai eu peur de ne pas être à la hauteur. Mon italien n’est pas parfait et cela me fait toujours très mal de raconter ce que j’ai vécu : je craignais de rester bloquée, de ne pas pouvoir parler à des étrangers et j’étais terrifiée à l’idée de devoir répondre à des questions difficiles. Mais, au centre Astalli, ils m’ont rassurée : nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, je suis allée en classe pour écouter d’autres réfugiés, et j’ai lu le matériel didactique du projet… Jusqu’au jour où je me suis décidée à appeler le centre : “Je suis prête, je veux essayer !” »
Le matin de la réunion, Rose est terrifiée : « Et si je me trompais ? Et si je ne pouvais pas supporter le stress de parler devant trente personnes que je n’ai jamais vues avant ? » Elle décide malgré tout d’entrer dans la classe. Une animatrice commence à parler des réfugiés, des lois, des droits de l’homme, des guerres oubliées… Une heure plus tard, vient pour Rose le moment de parler. Elle se lève, les jeunes la regardent en silence. Elle se lance : « Je m’appelle Rose, j’ai 27 ans et je suis victime de la torture, je suis victime de la guerre dans mon pays. Il s’appelle la République démocratique du Congo, mais je vous assure qu’il y a très peu de démocrates là-bas. »

« Les soldats en civil sont arrivés chez moi. Ils m’ont attrapée par les épaules, m’ont bandé les yeux, poussée dans une voiture et se sont assis sur moi pour me maintenir immobilisée. »

Elle commence à parler et ne peut plus s’arrêter, les mots sortent tout seuls. Les élèves la regardent, ils n’ont certainement jamais entendu une histoire comme la sienne. Elle raconte son arrestation, quelques jours après une manifestation d’étudiants à laquelle elle avait participé : « Les soldats en civil sont arrivés chez moi. Ils m’ont fait sortir avec un prétexte. Ensuite, ils m’ont attrapée par les épaules, m’ont bandé les yeux et poussée dans une voiture, sur le siège arrière, sur le ventre, et se sont assis sur moi, pour me maintenir immobilisée. J’avais tellement peur : ils étaient sept, tous des hommes, tous énormes. C’était très difficile… Chaque fois qu’un soldat entrait dans ma cellule avec l’intention de me maltraiter, je refusais et il se mettait à me frapper sur le dos, à me donner des coups de pied, à me cracher au visage. Je priais tous les jours, je voulais devenir une martyre de mon pays, je ne voulais plus vivre. » Ce n’est qu’à la fin de son récit que Rose réalise qu’elle a parlé pendant quarante minutes, sans interruption. Dans cette « classe impossible », selon leur professeur, les garçons restent silencieux. Certaines des filles montrent leur émotion. Rose elle-même peine à retenir ses larmes.

« Je comprends maintenant qu’il est très utile pour moi de raconter mon histoire à d’autres personnes, cela m’aide à ne pas oublier certains détails. Et puis j’aime penser que, grâce à moi, les jeunes Italiens comprendront la valeur de l’accueil et la douleur de ceux qui fuient leur pays. » 

Depuis cette première rencontre, une collaboration intense s’est instaurée entre Rose et le centre Astalli. Elle a été appelée plusieurs fois pour rencontrer des classes et a toujours accepté avec plaisir : « Je comprends maintenant qu’il est très utile pour moi de raconter mon histoire à d’autres personnes, cela m’aide à ne pas oublier certains détails, certains épisodes, certains visages. Et puis j’aime penser que, grâce à moi, les jeunes Italiens comprendront la valeur de l’accueil, la douleur de ceux qui fuient leur pays et viennent en Italie en quête de protection. » 

Cet article a été traduit de l’italien par Jean-Marie Carrière.

 

© Ali Jamshidifar
© Ali Jamshidifar
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