Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Nous vivons à crédit, et les technologies ne sauraient constituer une solution miracle. Face à l’imminence du choc, c’est dans une économie du renoncement que nos entreprises doivent s’inscrire.
Incendies, canicules, pluies diluviennes, ouragans et cyclones, sécheresses, fonte des calottes glaciaires, hausse du niveau des mers… N’en jetez plus, la coupe est pleine. Il ne passe plus une seule année sans que, dans un endroit du monde, les populations locales soient soumises à un évènement météorologique qualifié d’extrême par les scientifiques. Il semble donc que quelque chose ne tourne pas rond sur notre Terre. Puisque nier l’évidence semble désormais contraire à tout entendement, deux directions se dessinent.
Une première option consiste à adopter la politique de l’autruche, qui peut prendre différentes formes : remettre l’échéance du problème aux calendes grecques, se dire que d’autres se chargeront de la question, s’accrocher à la conviction que de nouvelles technologies seront découvertes, s’en remettre au temps en espérant avoir passé l’arme à gauche avant que cette planète ne devienne invivable à cause des conditions climatiques extrêmes et des conflits qui naîtront de la rareté des ressources. La deuxième option, c’est agir. Seule cette dernière semble refuser tout autant le cynisme que l’optimisme illusoire permettant de se dédouaner de toute responsabilité. Agir, donc. Mais que faire ?
Un rapide état des lieux : peut-on atteindre d’un point de vue technique une société « neutre » sur le plan environnemental, toutes choses égales par ailleurs ? « Neutre » signifierait que notre bilan carbone soit nul, émissions émises et capturées se compensant. Mais pas seulement : une action neutre sur l’environnement implique aussi l’absence de dégradation des écosystèmes et de destruction de la biodiversité.
À partir des années 1850, le développement économique de nos sociétés s’est construit sur l’extraction des ressources naturelles.
« Toutes choses égales par ailleurs » suppose le maintien de notre niveau de vie, en particulier en matière de consommation. Et c’est ici que le bât blesse. À partir des années 1850, le développement économique de nos sociétés s’est construit sur l’extraction des ressources naturelles. Nous vivons encore aujourd’hui selon ce paradigme et prétendre répondre aux défis du changement climatique grâce aux technologies relève du leurre, sinon de l’utopie.
En effet, aucune technologie n’est neutre pour l’environnement. Considérons par exemple le cas de l’énergie. Sans compter les surfaces que nécessitent panneaux photovoltaïques et autres parcs éoliens – notamment au détriment des terres agricoles – ces technologies ne sont pas sans impact sur l’environnement. Leur durée de vie est limitée – vingt-cinq à trente ans tout au plus.
Les matériaux pour les fabriquer – fer, cuivre, zinc, aluminium, acier, béton, silicium –, au même titre que les métaux nécessaires à la fabrication des batteries qui leur sont associées, sont en quantité limitée, non renouvelables et leur extraction affecte les écosystèmes et la biodiversité qui y réside. Bref, si le pétrole et le gaz, par ailleurs polluants, sont en quantité finie, c’est également le cas des autres matières premières permettant d’exploiter des énergies dites renouvelables. Quant à l’hydrogène, sa capacité à remplacer le pétrole, notamment dans les transports, est incertaine, que ce soit pour des raisons techniques ou de sécurité. En somme, il n’y a pas de substitut miracle au pétrole et au gaz.
Si la solution technologique n’en est pas une, notre niveau de vie est amené à baisser. Passées les offuscations fustigeant une posture rétrograde, le constat n’est ni farfelu ni catastrophique et le défi n’est pas insurmontable. De même que la révolution industrielle et l’ère du pétrole ont bouleversé les sociétés des XIXe et XXe siècles, la transition écologique exige « seulement » une révolution de nos sociétés contemporaines, à savoir une révision en profondeur de notre manière de vivre vers plus de sobriété. Alors que la diminution du niveau de vie et de la consommation entre en conflit frontal avec les exigences de rendement de l’entreprise capitaliste, quelle peut être la raison d’être de cette dernière ? Si les concepts de prolétariat, de classe ouvrière et d’égalité pour tous ne sont pas parvenus à réformer l’entreprise capitaliste, la crise écologique donne aujourd’hui l’opportunité – si ce n’est l’obligation – de la redéfinir. De fond en comble.
Dans un tel contexte, la métrique du profit et de l’accumulation de richesses est un non-sens car, si elle peut conduire à l’enrichissement individuel, elle mène in fine à la détérioration du bien-être commun. S’impose alors la nécessité d’ériger l’impact social et environnemental comme le seul mètre étalon de l’entreprise. Avec la RSE, nous sommes sur le bon chemin, diront les plus optimistes et les moins-disants. Mais, outre les stratégies de greenwashing qui visent à faire de l’investissement durable un argument marketing, l’urgence climatique ne rend-elle pas déjà obsolètes la RSE, les incitations et autres discours en faveur du développement durable ?
Mettre fin au monopole des bénéfices par une minorité d’actionnaires
Dans ce contexte, que faire de nos entreprises ? Sans même parler des géants de l’énergie ou des transports, que proposer aux TPE locales qui en dépendent ? Que dire aux salariés qui travaillent dans les unes ou dans les autres et qui, déjà en temps « ordinaire », n’ont pas part au festin des dividendes ? En premier lieu, mettre fin au monopole des bénéfices par une minorité d’actionnaires qui prospèrent sur un système inégalitaire de rente permettrait d’investir les gains réalisés dans la recherche ou le développement de l’entreprise, ou encore de les redistribuer aux salariés eux-mêmes.
Par ailleurs, la crédibilité et la réussite ne sauraient être évaluées en termes financiers, mais en fonction des contributions environnementales et sociales, faisant de facto de l’entreprise un acteur du changement. En somme, une cotation à Wall Street qui ne relèverait plus des courbes de la Bourse, mais des émissions de CO2. Enfin, se donner pour ligne de conduite un modèle d’affaires dit « stationnaire » doucherait les ardeurs de quelques investisseurs en quête de spéculation prédatrice. Un tel paradigme ne tient pas de l’utopie : Premium Cola en Allemagne ou Mondragon en Espagne ont déjà franchi le pas.
Sur le plan de la production elle-même, la problématique environnementale ne relève pas des moyens, mais des finalités. Il ne s’agit pas d’améliorer les modes de production, mais d’en changer, en adéquation avec le caractère fini des ressources naturelles et en accord avec les conditions d’existence de la biodiversité. À cet égard, les enseignants-chercheurs Diego Landivar, Alexandre Monnin et Emmanuel Bonnet, affiliés à l’ESC Clermont Business School, proposent une redirection écologique plutôt qu’une transition qui s’évertuerait coûte que coûte à faire cohabiter écologie et économie1. Le préalable à cette redirection passe par des renoncements, à savoir des arbitrages qui engagent en particulier des fermetures, puis des réaffectations.
Le renoncement résonne comme un catalyseur d’innovations plutôt que comme un sacrifice.
Les technologies dites « zombies », celles que l’on maintient vivantes car lucratives, mais condamnées au vu des limites planétaires, sont ici concernées. Citons l’automobile et ses équipements, l’aviation, les smartphones et autres objets de la tech. Renoncer aux véhicules à moteur thermique, aux robots, à la 5G ou aux technologies non encore installées, renoncer aux engrais chimiques et aux pesticides, c’est concevoir de nouvelles organisations de travail, de nouvelles chaînes logistiques tournées vers le local et de nouvelles manières de faire de l’agriculture. Technologies de production, modes de gouvernance et de communication, gestion des milieux naturels et des écosystèmes, le renoncement résonne comme un catalyseur d’innovations plutôt que comme un sacrifice.
Le diagnostic et le traitement étant posés, on ne saurait s’en contenter. Encore convient-il de les accepter avec lucidité et sans faux-semblants. Comme aiment le dire les économistes, « There is no free lunch », ce qu’on pourrait traduire par : « On n’a rien sans rien. » Dès lors, c’est peut-être l’idée de renoncement qu’il faut que nous acceptions, afin que nous nous y confrontions.
Concrètement. Individuellement. Collectivement, à commencer par le premier collectif qui dépasse le cercle strictement familial, à savoir l’entreprise. Nous vivons à crédit sur le dos de Gaïa, mais celle-ci est aujourd’hui au bord de la banqueroute. La question n’étant plus de savoir si nous allons prendre le mur, il nous reste encore le luxe de décider à quelle vitesse se fera le choc. Nous pouvons (encore) choisir la manière dont nous porterons le coût de la conversion écologique plutôt que de devoir le subir sans avoir voix au chapitre. C’est déjà un moindre mal. Et l’entreprise est ici un levier majeur du changement.
1 1 Diego Landivar, Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, Divergences, 2021