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Trois pistes pour se préparer à l'inattendu

Bernard Perret
Chercheur

Alors que le contexte économique, sanitaire et écologique requiert de tous et de chacun un effort supplémentaire de solidarité, notre addiction à notre confort individuel nous fait prendre un tout autre chemin. Bernard Perret, socioéconomiste, dégage trois pistes pour orienter nos choix et nos action...

Face à la déroute : faire assaut de fiction

Corinne Morel Darleux
Question de sens

Lire des œuvres de fiction aide à se défaire des pensées toutes faites sur la situation que nous vivons. Cet ébranlement essentiel permet d’accéder à de nouveaux raisonnements et d’ouvrir le champ des possibles. Lire des oeuvres de fiction aide a se defaire des pensees toutes faites sur la...

Féconde incertitude

Jean-François Bouthors
Question de sens

Face aux crises qui se succèdent, certains souhaitent un pouvoir fort et décidé, pour baliser le futur. Mais c’est la démocratie qui prépare le mieux les citoyens à soutenir le compagnonnage de l’incertitude. Face aux crises qui se succedent certains souhaitent un pouvoir fort et decide pour bal...

Jeunes pour le climat. Les liens de demain

Aurore Chaillou
Journaliste

Youth for Climate est né de la crise écologique. Les jeunes de ce mouvement entendent s’organiser là où les adultes ont échoué dans la préservation du vivant. Ils tâtonnent, se forment, pour créer une organisation à l’image de leur « monde d’après...

Militer à l’ombre des catastrophes

Luc Semal
Chercheur

La conscience des catastrophes à venir est de plus en plus développée chez les militants. Comment continuer à s’engager pour plus de justice, quand la peur et l’incertitude du monde de demain grandissent ? Entretien avec Luc Semal, auteur de Face à l’effondrement. Militer à l’...

S’enraciner avec Simone Weil

Ludivine Benard
Journaliste

Le déracinement. Tel est, selon la philosophe Simone Weil, le grand mal qui ronge la société dans les années 1930-1940. Son analyse éclaire aussi notre monde d’aujourd’hui. Le deracinement Tel est selon la philosophe Simone Weil le grand mal qui ronge la societe dans les annees 19301940 Son analyse ecl...

Albert Camus. Une boussole dans la tempête

Véronique Albanel
Question de sens

Face aux enjeux de la crise généralisée que nous traversons, un détour par la pensée d’Albert Camus permet d’envisager une action juste, qui ne cède pas à la violence. Face aux enjeux de la crise generalisee que nous traversons un detour par la pensee d'Albert Camus permet d'envisager une...

La dérégulation, un défi pour les territoires ?

Mathilde Dupré et Pierre Veltz
Chercheurs

Alors que les multinationales dictent de plus en plus les règles du jeu à l’échelle internationale, les États semblent avoir renoncé à soutenir leurs citoyens les plus fragiles et le développement de leurs territoires. Des leviers existent pourtant, pour les collectivités comme pour les ...

En Centrafrique, l’impossible résilience ?

Lise Archambaud et Benoît Lallau
Chercheurs

Parler de « relance » après une crise suppose de compter sur la résilience d’une société, sur sa capacité à trouver les voies d’une reconstruction. Mais à quelles conditions ? Un détour par la Centrafrique, pour éclairer la gestion d’autres crise...

Le voisinage, un point d’ancrage ?

Hans Widmer
Acteur de terrain

Les Suisses vivant dans des coopératives d’habitation expérimentent d’autres manières de vivre ensemble. Pour l’un de leurs précurseurs, il ne s’agit pas uniquement de faire rêver, mais de montrer que vivre plus sobrement est possible, sans toutefois se couper du monde. Les Suisses vivant da...

Covid-19 : l’open source à la rescousse ?

Thomas Landrain
Acteur de terrain

En pleine pandémie, plus d’un millier de personnes, chercheurs, ingénieurs, startupers ou étudiants, ont rassemblé leurs savoirs pour élaborer des tests de diagnostic du coronavirus, peu coûteux et libres de droits au travers du programme OpenCovid-19. L’intelligence collective, une ressource fac...

Des ressources insoupçonnées

Aurore Chaillou
L'équipe de rédaction

Pour domestiquer un elephant on lui apprend l'impuissance petit la corde qui le retient est plus forte que lui Devenu adulte il n'essaie meme plus de s'en liberer alors qu'il en aurait les capacites L'elephant domestique a des ressources qu'il ne soupconne plus L'ampleur des crises que nous traversons sanitaire economique et environnementale a de ...

« Nous entrons dans un monde nouveau, et pour longtemps »

Dominique Bourg
Question de sens

Les crises économiques, écologiques ou sanitaires n’ont pas entraîné de bouleversements profonds dans notre manière de nous relier à la Terre et aux autres. Pourtant, il y a urgence. Pour Dominique Bourg, il nous reste dix ans pour agir. Les crises economiques ecologiques ou sanitaires n'ont pas entrai...

Dossier : Impuissants face aux crises ?
Une femme tente de récupérer ce qui n’a pas brûlé la veille lors de l’attaque du camp de déplacés d’Alindao (République centrafricaine), 16 novembre 2018. © Benoît Lallau
Une femme tente de récupérer ce qui n’a pas brûlé la veille lors de l’attaque du camp de déplacés d’Alindao (République centrafricaine), 16 novembre 2018. © Benoît Lallau

En Centrafrique, l’impossible résilience ?


Parler de « relance » après une crise suppose de compter sur la résilience d’une société, sur sa capacité à trouver les voies d’une reconstruction. Mais à quelles conditions ? Un détour par la Centrafrique, pour éclairer la gestion d’autres crises, d’autres guerres.


La Centrafrique est en guerre depuis huit ans. Elle l’était déjà auparavant, mais sur des parties limitées de son territoire. Cette guerre a débuté à la fin de 2012, avec l’émergence d’une coalition de groupes rebelles, la Séléka. Et, en dépit des interventions militaires de la France et des Nations unies, malgré plusieurs rounds de pourparlers, la paix n’est toujours pas rétablie. Des groupes armés sévissent sur une grande partie du territoire, de très nombreux Centrafricains vivent encore dans des camps de déplacés ou en dehors des frontières de leur pays.

Le choc subi est donc intense, prolongé, généralisé. Fait-il sens dans ce cas de parler de résilience, généralement définie comme une capacité de relèvement à la suite d’un choc ? Les travaux menés au sein d’un « Observatoire des crises et des résiliences », créé dans les territoires ruraux centrafricains, permettent d’avancer quelques pistes de réflexion qui éclairent pour le gouvernement l’usage possible de la notion de résilience dans d’autres crises, comme la « guerre » menée contre la Covid-19, pour reprendre l’expression martiale du président Emmanuel Macron, le 16 mars 2020.

L’approche « résiliente » nous oblige à comprendre l’articulation des différents risques et chocs, ainsi que leurs répercussions cumulatives.

L’approche « résiliente » nous oblige, et c’est là son principal intérêt, à penser la complexité. Il s’agit d’abord de comprendre l’articulation des différents risques et des chocs, leurs répercussions cumulatives. Des chocs, les paysans centrafricains en affrontent beaucoup. En premier lieu, les violences de la guerre : celle de la razzia, ponctuelle mais très intense, causant la destruction d’un village, d’un camp de déplacés, la perte du peu de biens possédés, la mort des proches ; celle de l’occupation prédatrice par un groupe armé, administrant (c’est-à-dire rançonnant) les populations des zones sous sa tutelle ; celle enfin de l’affrontement entre plusieurs de ces groupes – on pense ici aux milices dites antibalaka, qui sont apparues en réaction aux exactions des groupes séléka. Ce sont toutes ces violences qui ont fait entrer les populations rurales centrafricaines dans le radar de la communauté humanitaire. Il faut ajouter à cela beaucoup de « souffrances » préexistantes à la guerre : la pauvreté, la marginalité, l’absence d’État…

Une société bouleversée

Ce constat nous apprend une première chose : la résilience ne peut pas être considérée comme un simple retour au statu quo ante, d’une part, car la société a changé (la guerre, ici, l’a irrémédiablement transformée) et, d’autre part, parce que ce statu quo ante, c’était la misère. On est loin de l’imagerie souriante de la résilience, véhiculée par tant de publications récentes issues du monde de l’aide… Ajoutons que la Covid-19 constitue un nouveau choc de grande ampleur, qui risque de mettre à mal les efforts de relèvement.

Par ailleurs, l’approche résiliente nous incite à étudier finement les conséquences directes des chocs (dans le cas de la Covid-19, la hausse des prix du vivrier et donc la montée de l’insécurité alimentaire), mais aussi les pratiques adoptées pour faire face aux chocs : prise de nourriture à crédit et donc endettement, réorganisation de la main-d’œuvre familiale pour développer de nouvelles activités, migration temporaire vers les chantiers miniers, etc.

Enfin, si la résilience de la femme, du ménage, du groupe d’entraide, du village… peut, pour chaque niveau, faire sens, elle demande d’envisager les interactions et les éventuelles contradictions entre ces échelles de l’analyse. Après une crise, à l’échelle d’un village, il y a toujours des gagnants et des perdants. Tantôt le choc renforce les inégalités préexistantes, les familles dominantes étant plus à même de capter l’aide extérieure, les familles les plus aisées disposant de plus de ressources pour relancer leurs activités, les femmes étant contraintes d’abandonner les petites activités qui les rendaient autonomes pour se consacrer en priorité au champ de leur mari… Les exemples sont nombreux. Mais, parfois, le choc bouscule les anciennes hiérarchies, quand un chef s’est montré faible durant la fuite en brousse ou face aux milices antibalaka, parce que l’humanitaire recherche de nouveaux interlocuteurs (jeunes, femmes), quand ce qui fondait la richesse des éleveurs – le bétail – a été pillé et demeure menacé, etc.

Nécessaire éthique

Contrairement à la représentation habituelle, toute résilience n’est pas bonne ! Celle des uns, les pillards par exemple, peut se bâtir au détriment de celle des autres, les pillés. Et ce qui permet de se relever à l’échelle du ménage peut ne pas être soutenable à une échelle plus large. Ainsi, l’activité de charbonnage, si elle est (un peu) rémunératrice pour un ménage, risque de conduire à une disparition de la ressource ligneuse, lorsqu’elle se généralise. De même, les activités de maraîchage, très prisées par les humanitaires, sont limitées par l’espace disponible à proximité des cours d’eau, condition essentielle pour leur viabilité.

Une analyse de la résilience ne saurait se passer de critères de soutenabilité, d’interroger ce qui est socialement souhaitable, ce qui est écologiquement possible.

On le voit, une analyse de la résilience ne saurait se passer de critères de soutenabilité, d’interroger ce qui est socialement souhaitable, ce qui est écologiquement possible. Dit autrement, la résilience ne peut se passer d’éthique. L’approche résiliente n’est donc pas sans atouts pour aider à comprendre la guerre centrafricaine. Elle n’est pas non plus sans risques, le principal étant sans doute de trop attendre des victimes. Là encore, l’imagerie de la résilience nous présente des individus disposant des capacités à se relever, toujours. Pour nuancer cette vision, considérons une autre réalité très répandue du conflit centrafricain, celle d’un camp de déplacés internes, le « site catholique » d’Alindao (situé sur la concession de l’évêché et de la paroisse).

Les personnes rencontrées dans ce camp ne sont pas résilientes, elles survivent, tentant de faire face, au quotidien, à quelques besoins essentiels. Pour parler de résilience, il faut rencontrer des personnes qui disposent d’une véritable autonomie de décision et d’action, d’une capacité à se projeter dans l’avenir. Tel n’est pas, assurément, le cas de ces déplacés, survivant dans le camp depuis mai 2017, toujours à la merci d’une attaque par un groupe armé. Comme cela fut le cas le 15 novembre 2018, lorsque les miliciens de l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), l’un des groupes de la Séléka, lancèrent une razzia sur le camp et le détruisirent. Les quelque 20 000 déplacés se réfugièrent en brousse mais, faute d’alternative, ils ne purent que reconstruire le camp. On doit se garder, dans un tel contexte, de surestimer les capacités d’action collective. S’il est entendu que l’on est rarement résilient seul, l’action collective ne va jamais de soi, en particulier dans des contextes aussi dégradés où risque de primer le chacun pour soi : car le corps social se délite, quand très peu de personnes ont alors les moyens de l’entraide. La « communauté résiliente », soudée et égalitaire, prompte à l’action collective, est un poncif dangereux des tenants de la résilience !

Surestimer les capacités d’action, individuelles et collectives, des victimes peut constituer un puissant alibi pour le désengagement : « Puisqu’ils s’en sortent seuls… »

Surestimer les capacités d’action, individuelles et collectives, des victimes peut constituer, en effet, un puissant alibi pour le désengagement : « Puisqu’ils s’en sortent seuls… » Or non, après trois ans en camp, huit ans de guerre et des décennies de marginalisation, les déplacés d’Alindao ont tout sauf besoin qu’on les laisse se débrouiller seuls. La résilience devient alors éminemment politique. Qu’est-ce qu’une politique ou un projet pro-résilience ? Qu’est-ce qui peut réellement contribuer à redonner de l’autonomie à ces populations rurales ? Le regain d’intérêt contemporain pour les programmes de protection sociale avec, par exemple, des stratégies de transferts monétaires, s’inscrit dans une telle réflexion.

Du poids des ingérences

Mais, plus encore, la résilience conduit à interroger les politiques qui fragilisent les populations, voire qui produisent les chocs que ces dernières doivent affronter : délaissement des infrastructures, abandon du développement agricole, complaisance vis-à-vis des élites prédatrices, sinon vis-à-vis des groupes armés, et, plus récemment, réponses d’urgence standardisées à l’excès. Elle nous permet d’insister sur le poids des ingérences extérieures dans le « malheur » qui frappe ces populations, sur la responsabilité des gouvernants centrafricains, sur celle des bailleurs internationaux et de leurs supplétifs non gouvernementaux. À cette condition seulement, elle peut fournir un cadre pour penser l’après-guerre, afin de sortir de la spirale liant pauvreté et violence que connaissent les Centrafricains depuis tant d’années.

Finalement, utile ou nuisible, la notion de résilience ? Nuisible, si l’on se contente d’une vision illusoire de personnes et de communautés naturellement capables de se relever, si l’on refuse d’interroger les racines profondes des crises et de la vulnérabilité de ces personnes et communautés. Utile, si on la met en politique, si elle conduit donc à ne pas penser « le monde d’après » comme un simple retour au « monde d’avant », au même système, aux mêmes politiques, aux mêmes inégalités. Cette conclusion fait largement écho aux débats que nous avons en France, depuis mars et le début de notre « guerre », sur l’après-Covid.

 

Pour aller + loin

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