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Dossier : Savons-nous encore débattre ?

À quoi tenons-nous ?

Ulysse Bellier / CC BY 2.0
Ulysse Bellier / CC BY 2.0

Nul autre que le citoyen n’est en mesure d’explorer et de décrire ce à quoi il est réellement attaché. Et sans cette auto-description, point de compréhension réelle du territoire vécu.


Nous proposons de nommer « territoire » ou « terrain de vie » cette explicitation des conditions matérielles d’existence qu’appelle le nouveau régime climatique. Et la « description de ces territoires » est cette tâche d’exploration indispensable qui précède, à nos yeux, toute reprise de vie publique.

Le mot « territoire » ne renvoie pas ici à un espace administratif ou géographique : il est défini par la somme des appartenances et en opposition avec la communauté imaginaire recueillie dans la question de l’identité. « Dites-moi ce qui vous permet de subsister, ce que vous pouvez représenter, ce que vous êtes prêt à entretenir et à défendre, je vous dirai quel est votre territoire. »

Bien sûr, et nous en sommes conscients, les termes sol, terroir, terre, heimat… peuvent sembler inadéquats, voire dangereux. Tous, en effet, risquent de se trouver associés, d’une façon ou d’une autre, à des politiques « réactionnaires » et ils l’ont été au cours des siècles précédents. Mais, en même temps, la crise générale d’appartenance et l’atterrissage sur une « nouvelle terre » (en tout cas sur une terre nouvellement définie) exigent de se reposer la question des attachements et de revenir aux interrogations fondamentales de l’anthropologie politique : quel peuple, sur quel sol, dans quel but commun ? Le projet est à la fois ambitieux et délicat : accepter d’interroger ces notions périlleuses, sinon toxiques, sans réduire aussitôt la question du territoire à l’identité ou aux frontières. Et c’est bien parce que la conduite d’une telle enquête est si délicate qu’elle ne peut reposer que sur une méthode originale, exigeant l’auto-description.

Ami ou ennemi ?

Parler d’auto-description, c’est souligner qu’il ne s’agit en aucun cas d’une étude des conditions matérielles des citoyens, conduite par des spécialistes. Certes, tout le travail d’enquête effectué par les sciences naturelles et sociales sur ces territoires devra être une ressource indispensable, mais seulement dans un deuxième temps, une fois aiguisé l’appétit de s’en nourrir. Le problème politique actuel ne tient pas au manque de connaissances, mais au manque de descriptions partagées, après cinquante ans de dépolitisation et d’individualisation. Cette dérive nous a rendus incapables de définir le sol sur lequel nous résidons et donc de déceler les amis avec qui nous sommes prêts à cohabiter aussi bien que les ennemis qu’il nous faut combattre.

Le simple fait de poser la question des attachements redonne une attitude politique, une assise nouvelle, presque une fierté, à ceux à qui l’on s’adresse.

Nous avons constaté, dans notre expérience, que le simple fait de poser la question des attachements redonne une attitude politique, une assise nouvelle, presque une fierté, à ceux à qui l’on s’adresse. Cet effet – que l’on pourrait dire thérapeutique, étant donné la désespérance dans laquelle se trouvent souvent les acteurs – se distingue radicalement du recueil d’opinions ou de l’expression des valeurs auxquelles sont supposés tenir les gens interrogés. Sonder les citoyens sur leurs valeurs ou leurs opinions ne produit pas forcément grand-chose en termes de compréhension du territoire vécu et ne définit aucunement les lignes de conflits et de controverses permettant de retrouver des marges de manœuvre. Les centaines de milliers d’opinions recueillies pas le « grand débat » n’ont pas accouché de beaucoup de descriptions ayant aidé des citoyens à reprendre pied. Rien à voir, de ce point de vue, avec l’ampleur et l’importance des « cahiers de doléances » qui ont précédé la Révolution française en 1789 et qui ont permis au peuple français d’émerger de la description méticuleuse de ses conditions de vie.

Chaque fois que l’on engage l’attention vers l’auto-analyse des attachements au territoire plutôt que vers l’expression des identités, le paysage vécu, et donc la liberté d’action politique, changent presque instantanément. Sans ce soubassement – celui de territoire aussi bien que celui de l’enquête préalable –, rien ne rechargera la politique. Le temps presse, mais il est important de prendre le temps de cette refondation.

Cette compétence que l’État n’a pas

On objectera que ce n’est pas aux citoyens de s’emparer par eux-mêmes de cette question, mais plutôt à l’État. Malheureusement, alors que l’on a tendance à tout attendre de lui, il ne peut rien promettre, rien assurer, rien diriger, rien synthétiser pour le moment, avant que ce travail d’auto-description n’ait été mené à bien et avant que la société, ayant pris de nouveau conscience de ses propres conditions d’existence, soit parvenue à « recharger » les institutions qui la représentent. Or, pour l’instant, le divorce est total, d’où l’exaspération générale et le sentiment de plus en plus exacerbé d’une « crise de la représentation ». Cette crise n’est rien d’autre que l’absence, comme soubassement de toute politique, de la conscience du monde dont on tire sa subsistance. Dès lors, ne rien attendre de l’État dans la période de re-description : ce n’est que le commencement de la sagesse.

Il convient de retisser les liens entre les terrains de vie, lieu par lieu, et presque individu par individu, afin de réengendrer de proche en proche des connexions entre territoires.

Mais, justement, quand les citoyens sont isolés, quand les tenants et les aboutissants de leurs propres actions leur échappent, quand les brusques changements d’échelle viennent perturber toutes les liaisons entre local et global, il convient de commencer par le bas, par le B.A. BA. Et, en effet, contre toute évidence, accepter de retisser les liens entre les terrains de vie, lieu par lieu, et presque individu par individu, afin de réengendrer de proche en proche des connexions entre territoires.

Comme l’ont confirmé les cahiers de doléances de 1789, la refondation d’une société qui prend conscience d’elle-même et qui prend donc pied sur son propre fondement pratique ne se fait que de proche en proche. Ensuite seulement, une fois que les liaisons ont été senties, visualisées, explicitées, le futur maillage territorial redevient possible. N’est-il pas tout à fait réaliste de partir de ces procédures alternatives, dans une France qui bouillonne en tous points d’initiatives qui ne « tiennent pas dans les cadres reçus » ? De l’expérience des « zones à défendre » (Zads) aux efforts multiformes des « villes en transition », jusqu’aux « créations partagées » du centre culturel de la Mégisserie à Saint-Junien ou des « entretiens de Bibracte », on peut dire que la France entière, d’une certaine façon, cherche à se relocaliser – ce qui ne veut pas dire se limiter au local.

Ce texte est extrait du consortium « Où atterrir ? », qui regroupe des artistes, des chercheurs, des architectes autour des méthodes d’auto-description des territoires, janvier 2019.

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