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Dossier : Bidonvilles : sortir du déni

Voyage dans le ventre de Mumbai

Dharavi, Mumbai ©Deepti KC and Mudita Tiwari
Dharavi, Mumbai ©Deepti KC and Mudita Tiwari
À Dharavi, en plein cœur de Mumbai, les habitants s’organisent pour survivre au développement urbain. Entre misère et débrouille, témoignage d’une visite touristique loin des sentiers battus, à la découverte des habitants et des métiers du bidonville. Cet article a été publié une première fois, en italien, par la revue Aggiornamenti Sociali.

Et s’il existait, même pour les objets d’usage quotidien, un lieu où expier les péchés ? Flacons de plastique et bidons, montres et colliers, portables et machines à laver, réfrigérateurs, postes de télévision et ordinateurs. L’enfer des marchandises ! Si un endroit de ce genre existait réellement, il se trouverait en plein cœur de Bombay. Ou plutôt de Mumbai, comme a été rebaptisée en 1995, sur un mode nationaliste, la capitale économique de l’Inde. Là, sous une autoroute aérienne qui la traverse de part en part, s’ouvre l’étendue grise de toits de tôle ondulée du bidonville de Dharavi, le plus grand d’Asie. Peut-être le lieu qui connaît la plus haute densité de population du monde : sur 220 hectares s’entassent autour d’un million de pauvres diables. La majorité d’entre eux se consacre, avec des moyens totalement artisanaux, au recyclage des déchets de tout genre et de toute nature, générant un Pib annuel estimé à 650 millions de dollars. Ils offrent ainsi, à leur manière, une solution à un problème qui, selon la Banque mondiale, coûte environ 205 milliards de dollars par an – une estimation qui, en l’espace d’une quinzaine d’années, pourrait carrément être doublée. En même temps, se trouvent réunies là, cas unique au monde, les contradictions de la consommation de masse et celles d’un développement urbain anarchique.

En même temps, se trouvent réunies là, cas unique au monde, les contradictions de la consommation de masse et celles d’un développement urbain anarchique.

Slum, favela, baraccopoli, bidonville : autant de mots pour désigner une seule réalité, celle d’installations d’habitations informelles, sorties sans aucune règle, souvent aux marges des métropoles du Sud de la planète. Mais parfois, en plein centre, comme ici, à peu de distance du luxueux hôtel Taj Mahal, théâtre en 2008 d’une sanglante attaque terroriste. Une ville dans la ville, qui a grossi dans le ventre d’une mégalopole qui, avec ces 13 millions et demi de personnes, est une des dix premières villes les plus peuplées au monde. Des baraques de tôle ondulée, parfois de simples cartons et de plastique ; un sol en terre battue et sans services ; des structures en maçonnerie à plusieurs niveaux, raccordées de manière approximative à l’aqueduc et au courant électrique, édifiées sur les restes de baraques. Lieux habités par des déshérités tout juste immigrés de la campagne, et par beaucoup de représentants de l’immense classe moyenne, qui connaît une croissance impétueuse dans l’Inde du miracle économique promu par le gouvernement de Narendra Modi. Fonctionnaires, enseignants, employés de banque, agents de police : ils regardent de haut les habitants des autres bidonvilles de la ville, comme celui de Kolaba, sur la pointe méridionale de la péninsule de Mumbai, habité principalement par des pêcheurs, surtout depuis que le réalisateur Danny Boyle a tourné parmi ses ruelles le film Slumdog Millionaire, succès commercial en 2008.

Cette visibilité mondiale a même contribué au développement d’une offre touristique rudimentaire ! Des petites agences accompagnent les touristes à la découverte de l’autre Mumbai, escortés par de jeunes habitants du bidonville. Shailesh paie ses études en informatique en faisant le guide touristique dans les rues où il est né et a grandi. C’est le Virgile qui emmène ces étranges pèlerinages dans la forêt obscure de petites rues étroites, évoquées par le pape François quand il parle de la « croissance démesurée et désordonnée de beaucoup de villes qui sont devenues insalubres pour y vivre, non seulement du fait de la pollution causée par les émissions toxiques, mais aussi à cause du chaos urbain, des problèmes de transport, et de la pollution visuelle et sonore1 », et de la quantité de déchets, dont beaucoup ne sont pas biodégradables. Au point de faire de notre planète « un immense dépotoir2 ».

Dharavi en est un bon exemple. En descendant un escalier depuis le trottoir de la chaussée à trois voies, on accède directement à l’artère principale, la rue « du frottement » de cette ville d’en-bas. Des deux côtés de la rue, des étals sous des parasols colorés et des boutiques toujours ouvertes offrent tout ce qui peut servir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit : des denrées alimentaires aux échoppes de coiffeurs, des petits restaurants aux commerces d’électronique où trouver le dernier modèle de smartphone. Mais le cœur battant, le moteur économique de la communauté entière s’ouvre tout de suite derrière le rideau des marchandises offertes, dans les ruelles où chaque entrée de boutique est une trouée sur un autre circuit. Là on casse, on râpe, on torture, on triture des bouteilles de verre jusqu’à les réduire en poudre très fine. Un peu plus loin, une dizaine d’hommes, noirs de suie, s’affairent sur un bûcher funéraire où brûle une pyramide de bidons de 10 litres. Ils lèvent les yeux un bref instant pour regarder, curieux, les étrangers qui se montrent à l’entrée, avant de replonger tout de suite dans leur occupation. C’est le four pour la récupération de l’aluminium. Son tuyau de cheminée monte jusqu’au toit de la construction à deux étages, et la fumée épaisse et noire voile pendant un moment l’entière skyline de Dharavi, entre la silhouette du grand immeuble de l’hôpital public, d’un côté, et de l’autre les terrasses des copropriétés de luxe de Marine Drive, sur la promenade du bord de mer de Mumbai – lieu de résidence préférée des acteurs et producteurs de Bollywood (les prix de l’immobilier peuvent y atteindre le niveau de ceux de Manhattan). Emplacement stratégique que celui de ce bidonville, entre le chemin de fer et le quartier des affaires d’une ville où le marché de l’immobilier vaudra, dit-on, dans les dix prochaines années, quelque chose comme 100 milliards de dollars ou plus. Un tel chiffre aiguise, bien sûr, l’appétit de ceux qui voudraient abattre les baraques et niveler le terrain, pour en faire une nouvelle citadelle des affaires, rivalisant avec la chinoise Shanghai.

Les secteurs de production de cette gigantesque installation de recyclage à ciel ouvert se succèdent.

Les secteurs de production de cette gigantesque installation de recyclage à ciel ouvert se succèdent, l’un après l’autre, divers aussi par leur base ethnique et religieuse : de celui de la terre cuite, où les potiers produisent chaque jour des milliers de bols, à celui des chemisiers qui fournissent les magasins de haute couture du centre ; des pâtissiers qui sortent du four des biscuits au sésame destinés aux tables du petit déjeuner dans les hôtels de luxe, aux ouvriers de la fabrique de savon qui dissolvent la graisse dans d’énormes marmites noires. Et partout s’établissent des hiérarchies, des fiefs, sur des terrains administrés par des boss de quartier, fièrement assis sur leur trône d’immondices. Shailesh serre des mains et salue en s’effleurant le front de ses mains jointes, en signe de respect… garantissant ainsi, pour lui-même et pour ses hôtes, la praticabilité d’un territoire qui n’offrirait pas à un étranger assez de sécurité pour qu’il le traverse seul.

Le secteur des tanneurs s’annonce par l’odeur piquante des acides utilisés dans le travail. On y récupère le cuir de bêtes provenant d’abattoirs de Chine et même des États-Unis, à cause de l’interdiction d’abattre des bovins que l’hindouisme étend à tout le territoire national. On en tire des ceintures, des vestes, des sacs à main… qui affichent, même si ce n’est pas légitime, les griffes de la haute mode du monde. Il est situé dans le quartier musulman, où se trouvent les plus pauvres des habitants pauvres de Dharavi. Des chats amaigris errent dans des ruelles à peine plus larges que les épaules d’une personne, permettant de passer un seulement à la fois, et éclairées par la lumière bleutée des écrans de télévision qui filtre des fenêtres, ou par les reproductions photographiques de la Mecque encadrées de néons verts, couleur de l’islam. La lumière du jour n’est qu’une mince fente de ciel entre des toits qui se touchent, rayé par l’enchevêtrement de câbles des branchements illégaux au courant électrique. D’une petite chambre sort le chant d’une rengaine par des enfants : écartant le rideau qui cache l’entrée, ils s’arrêtent net, obéissant au signal d’une maîtresse voilée, qui semble à peine plus âgée que ses élèves. C’est une école de quartier, fréquentée pendant les temps laissés libres par le travail. À Dharavi, l’instruction est encore un moyen d’émancipation sociale et le rêve de beaucoup de parents est de permettre à leurs enfants de devenir cadres dans quelque entreprise privée, d’avoir une occupation respectable et bien payée pour échapper au bidonville.

La procession des visiteurs avance, rapidement et silencieusement, pressée par le guide, avant de revoir la lumière éblouissante d’une place où une chèvre pelée broute au sommet d’une montagne de déchets. Juste à côté, un groupe de petits garçons joue sur un terrain de cricket improvisé dans la poussière. Au-delà d’une clôture se détache la forme verticale de deux immeubles qui ressemblent à des cartons de ciment débordant littéralement d’ordures par les fenêtres aux grillages métalliques. C’est la maison des bénéficiaires du programme de logements populaires du gouvernement du Maharashtra, rares « privilégiés » mais devenus, en fait, parias parmi les parias. Là aussi, dans les appartements et sur les paliers, continue le travail de tri des déchets. Mais, comme l’explique Shailesh, les locataires de ces copropriétés, enfermés dans leurs petits logements, se sentent isolés, ayant perdu la chaleur de la vie de village qu’il est encore possible de mener à Dharavi. C’est ce sens de la communauté, cette « vie sociale positive et bénéfique des habitants [qui] répand une lumière sur un environnement apparemment défavorable », dont parle encore le pape François. Car « n’importe quel endroit cesse d’être un enfer et devient le cadre d’une vie digne [… si des relations humaines d’un voisinage convivial sont développées, si des communautés sont créées, si les limites de l’environnement sont compensées dans chaque personne qui se sent incluse dans un réseau de communion et d’appartenance 3 ». Oui, c’est ce qui arrive ici aussi, d’une certaine façon, et c’est bien la raison pour laquelle beaucoup d’habitants de Dharavi ne veulent pas s’en aller, malgré les incitations économiques du gouvernement en faveur d’un transfert en banlieue.

Un lieu de passage et de transformation, où chaque chose abandonne sa forme ancienne mais pour en assumer une autre.

La visite de Dharavi touche à sa fin, Shailesh prend congé en distribuant des cartes de visite sur lesquelles ressort sa qualité de guide. Il recommande de parler aux amis de cette expérience et surtout de publier un compte rendu sur TripAdvisor. Un dernier regard sur le monde traversé renvoie une image bien différente de ce qui était apparu, au premier abord, comme un enfer. Un monde qui se révèle maintenant comme un lieu de passage et de transformation, où chaque chose abandonne sa forme ancienne mais pour en assumer une autre, comme pour suivre son karma personnel. Un emballage de cellophane deviendra un chandail de montagne, un bidon d’aluminium renaîtra comme vis d’un cadre d’ordinateur, une bassine de plastique se réincarnera dans une lampe de table, une paire de lunettes de soleil ou le pare-chocs d’une automobile.

Se trouve renvoyée, ici aussi, une idée de l’Inde comme univers en filigrane, semi-transparente, où formes et couleurs se poursuivent les unes les autres dans un jeu de surfaces. Et où les choses passent insensiblement l’une dans l’autre, comme dans un jeu de l’oie, sans entrée et sans sortie. Grand comme le tout.



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1 Laudato Si’, paragraphe 44.

2 Laudato Si’, paragraphe 21.

3 Laudato Si’, paragraphe 148


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