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Dossier : Bidonvilles : sortir du déni

À Bangkok, la fabrique populaire de la ville

À Bangkok, l’urbanisation est largement spontanée. 19 % de la population vivait encore en 2000 dans des « communautés denses » (des bidonvilles), et les habitants relogés dans le parc social transforment l’architecture des immeubles. Les professionnels ont choisi d’en tirer les enseignements et conçoivent autrement la ville pour mieux l’adapter à ses usages.

En Thaïlande comme dans nombre de pays émergents, la ville est partiellement construite par ses habitants, souvent les plus précaires. Cette urbanisation informelle, face à la ville planifiée, est loin d’être marginale. On la retrouve dans les bidonvilles, que les Thaïs nomment « communautés denses », mais aussi dans les multiples extensions illégales opérées sur des immeubles, notamment de logements sociaux.

Les bidonvilles, qui abritaient près de 20 % des habitants de Bangkok en 2000, sont l’expression d’une urbanisation spontanée traditionnelle. Avant l’adoption des titres de propriété et du système cadastral, la population vivait dans des habitations en matériaux périssables (en bois, en bambou), sur l’eau ou sous forme de hameaux. Plus anciennes que la capitale elle-même, certaines communautés denses abritent parfois des architectures locales et un artisanat traditionnel. La plupart se trouvent aujourd’hui enserrées par les constructions récentes et menacées d’expulsion. Même si tous les foyers ne sont pas pauvres, et que certains vivent depuis plusieurs générations à Bangkok, la mise à niveau des habitations et la reconnaissance de ce mode d’urbanisation sont le préalable à leur stabilisation. En garantissant une sécurité résidentielle, la régularisation foncière permet en effet de consolider l’ascension sociale.

Face à cette urbanisation galopante, davantage suivie qu’encadrée, il est vain de penser contrôler l’ensemble des constructions spontanées. En tirer, au contraire, des enseignements sur leur rapport à la ville et leur potentiel s’impose désormais chez les décideurs et chez les professionnels de l’espace (architectes, urbanistes, autorités en charge du logement).

Ci-dessus : extensions spontanées sur immeubles (à gauche) et vue aérienne d’une communauté dense dans le tissu urbain de Bangkok (à droite)

Du bidonville au quartier résidentiel autogéré

Les communautés denses participent étroitement au bon fonctionnement métropolitain, logeant des foyers peu aisés et assurant une main-d’œuvre et des biens bon marché. Elles s’adaptent en permanence aux contraintes spatiales, économiques et géographiques. À proximité des nombreux canaux, les constructions témoignent d’une autre manière de concevoir l’habitat, plus en lien avec le climat et certaines traditions locales (croyances liées à l’eau, pisciculture, navigation…). Au départ, les ensembles sont plurifonctionnels (installation et consolidation du bâti), alors que les résidents travaillent sur place dans le secteur informel. Les logements s’assimilent au tissu urbain au fil du temps, notamment dans les communautés régularisées : le bâti rénové et agrandi tend à rattraper la production du marché privé jusqu’à adopter les standards et l’esthétique du bâti pavillonnaire. Les ruelles s’élargissent pour se connecter aux voies publiques, les véhicules peuvent y circuler et des chaînes de magasins de proximité s’implantent aux points de passage majeurs. Parfois les transports en commun et des services municipaux (écoles, médiathèques) viennent achever l’ouverture de ces nouveaux quartiers et encourager une fréquentation extérieure.

Il ne s’agit donc plus de lieux de relégation voués à la destruction, mais bien de quartiers résidentiels en devenir. Certaines communautés denses sont aujourd’hui attractives pour des classes moyennes en quête d’alternative aux tours résidentielles. D’anciens hameaux occupent désormais des emplacements stratégiques en plein quartier d’affaires : Sanam Polo, près du parc de Lumphini, conserve par exemple des maisons à l’architecture notable, avec jardin, et un foisonnement de services qui concurrencent les copropriétés proches. Et progressivement, la vision des Bangkokiens sur ces quartiers évolue. Dans les zones à forte pression foncière, la qualité de vie et la végétation priment sur le stigmate du bidonville pour les employés ou cadres qui s’y implantent. D’autres qui ont grandi sur place occupent des postes de responsabilité à proximité : rester sur place est pour eux l’affirmation d’un attachement à des liens de voisinage et à un environnement.

Préserver les communautés

Les communautés denses constituent également des réseaux d’entraide pour les primo-arrivants venus de la campagne ou des pays voisins. Les cantines, dispensaires, garderies-écoles ou salles communes sont le cadre de relations de voisinage, parfois contraintes par la promiscuité. Quand elles sont menacées d’expulsion, les communautés tendent à se fédérer en réseaux et à mettre au point des projets et des initiatives pour favoriser leur régularisation. Elles placent leurs actions dans la perspective de l’administration métropolitaine : journées de dépollution des canaux, traitement des déchets et des eaux usées, mise aux normes des voies pour faciliter la circulation fluviale et l’accès aux secours… Des réunions sont organisées entre communautés pour diffuser les initiatives réussies et guider celles qui peinent à obtenir leur régularisation. Une fois la consolidation acquise, les habitants sont davantage tournés vers le confort intérieur de leurs maisons agrandies, mais ils gardent souvent des relations fortes avec certains voisins et participent à des célébrations collectives.

La Thaïlande dispose en effet de plusieurs formes de régularisation. Certaines permettent le maintien sur site des habitants et, surtout, de leur structure communautaire. Elles sont encadrées par l’institut Codi, qui met à disposition des « architectes de communauté », des crédits à faible taux, et intervient pour régler les questions foncières auprès des décideurs (administration métropolitaine, district, propriétaire privé…). La régularisation collective réduit le risque de spéculation foncière : les liens communautaires et les espaces partagés sont davantage préservés. Chaque habitant participe au remboursement du prêt et à la gestion communautaire (entretien, équipements collectifs, participation aux affaires urbaines). En cas de départ d’un foyer, le logement demeure abordable en retournant à la communauté. Les habitants engagent ainsi la rénovation en co-conception avec les architectes, et participent aux travaux en relation étroite avec les autorités de district.

Certes la communauté régularisée doit respecter les normes du district (plus de densité pour dégager le canal, des constructions sûres aux gabarits suffisants), mais les habitants y trouvent la légitimation de leur communauté dans la ville. Ils se retrouvent au cœur de l’architecture et de la future organisation spatiale (jardins partagés, types de maisons particuliers, locaux communs…). La co-conception est une réelle reconnaissance de leur compétence dans la fabrication d’un morceau de ville, ainsi que dans leur capacité à le gérer ensemble, à long terme. Régulariser, c’est alors réaffirmer le rôle et l’importance de la structure communautaire traditionnelle thaïe. L’objectif affiché par le Codi est bien de renforcer la société civile et de tirer parti de sa créativité pour développer des alternatives dans le domaine du logement.

La co-conception est une réelle reconnaissance de la compétence des habitants dans la fabrication d’un morceau de ville, ainsi que dans leur capacité à le gérer ensemble, à long terme.

Ces bouleversements ont une portée politique, en ce sens qu’ils démocratisent la fabrication et la gestion de la ville. Cette construction de la ville par des actions individuelles, cumulées au fil du temps, est source de profondes évolutions chez les professionnels de l’espace. Ceux-ci délèguent une partie de leurs compétences à la population.

Greffes spontanées sur logements sociaux

Les professionnels prennent aussi appui sur les transformations faites par les habitants pour optimiser la production planifiée du logement et améliorer la qualité de vie. Prenons l’exemple des grands ensembles de logements sociaux de Bangkok, construits par l’Office national du logement (NHA) dès les années 1960. Les résidents y ont profondément transformé l’architecture moderne, de l’intérieur des logements exigus aux vastes espaces extérieurs alors inexploités. Les anciens bidonvillois y ont « greffé » des éléments à des structures en béton pour les adapter à leurs usages et à leurs désirs. Ces ajouts traduisent une appropriation des espaces de transition (entre le logement et la rue) avec le retour des activités commerciales et professionnelles dans le parc public de logements sociaux. Car le paiement mensuel du loyer et des charges, bien que peu élevés, requiert pour plusieurs foyers le maintien d’une activité d’appoint, souvent informelle. Se développent alors des constructions spontanées en retrait des grandes voies pour les ateliers de réparation, ou directement sur les avenues passantes pour la vente de fruits, des cantines, des salons de coiffure…

Les anciens bidonvillois  ont « greffé » des éléments aux structures en béton des logements sociaux pour les adapter à leurs usages et à leurs désirs.

Les services de proximité le long des principales artères du parc social assurent la jonction avec les rues alentour et créent un couloir commercial convivial. Les cantines et stands mobiles de vente alimentaire jouxtent les cages d’escalier, en pied d’immeubles, avant de regagner l’intimité des coursives puis du logement. Entre les immeubles ou sur les aires engazonnées, des résidents jardinent de petites surfaces ou aménagent des salons d’extérieur. Les balcons, refermés par des grilles en surplomb, deviennent une pièce de stockage ou une cuisine d’extérieur. Les débordements sur coursives ou directement sur la voie transforment, enfin, les appartements en maisons avec garage et accès privé.

Vers une construction partagée de la ville

Ces « greffes » sur un parc planifié sont un moyen de retourner une situation peu favorable et de mieux lier des ensembles d’architecture moderne au reste de la ville. Elles rompent la monumentalité des barres de logements. Elles recréent aussi des repères pour les anciens bidonvillois : la fabrication d’espaces partagés, de cuisines de plein-air, l’individualisation des logements ou le retour de points d’alimentation.

D’abord interdites par le gestionnaire, ces modifications se voient désormais encadrées par des baux très avantageux : le bailleur (la NHA) propose des emplacements extérieurs afin d’en réguler le développement. Les nouveaux ensembles de logements sociaux proposent désormais des surfaces d’activité commerciale et professionnelle à destination des habitants, mais aussi des logements plus diversifiés. La NHA confirme ainsi son rôle social. Les retombées sont positives pour les résidents comme pour la NHA, qui voit son parc social se développer sans apport financier supplémentaire. Par accumulations individuelles, les greffes complètent le site et offrent autant de sous-espaces capables de faciliter le lien social et l’appropriation d’un logement que les résidents ont rarement choisi.

Dans la même dynamique, les communautés denses de Bangkok s’insinuent dans le moindre interstice du tissu urbain pour créer des passages et connecter des îlots parfois gigantesques. Les structures commerciales, logements et autres stands de restauration sont autant de parasites de la planification urbaine qui facilitent en fait la circulation du piéton et rendent son cheminement plus agréable dans la capitale. À l’interface des infrastructures de transport et de quartiers résidentiels ou d’affaires, les communautés développent des services de proximité (cantines, réparation automobile…) qui requalifient les espaces délaissés de la ville et répondent à des besoins quotidiens. Les conditions sanitaires déplorables et les fortes nuisances ne peuvent pas être occultées. Mais l’on passe de la « non-ville » à des pôles attractifs de quartier entre voie carrossable et navigable.

Les transformations des logements sociaux sont révélatrices des lacunes de la production planifiée. Elles témoignent aussi de la coexistence possible d’une urbanisation spontanée aux côtés de celle des « sachants ». Elles donnent des pistes pour améliorer la conception urbaine aux professionnels qui demeurent les garants d’une rationalité spatiale.

Quand la population crée son cadre de vie

Cette recherche trouve des échos dans les pays dits « développés », où le squat d’immeuble, l’appropriation de l’espace public ou de terrains privés sont éventuellement tolérés mais ne prennent pas l’ampleur des pratiques spontanées de Bangkok. Déléguer une part de la construction urbaine aux habitants, que ce soit des populations précaires ou les habitants du pavillonnaire français en cours de densification, n’est pas nécessairement risquer la dégradation du cadre bâti. La situation thaïlandaise montre au contraire que ces actions créent un point de rencontre entre « non-sachants » et professionnels, pour un possible partage de compétences et un développement urbain concerté. À Bangkok, les assouplissements réglementaires s’assortissent, finalement, d’un renforcement du rôle des praticiens de l’urbain. Plus en prise avec les aspirations et les contraintes des habitants de communautés denses, ils gagnent en légitimité à mesure qu’ils composent la ville à plusieurs mains. Un Housing Development Board est en cours de création à Bangkok qui doit aider à constituer la réserve foncière nécessaire à la construction de logements sociaux ou à la régularisation des communautés denses.

Les architectes sont de plus en plus réceptifs à cette perspective à l’international, comme l’attestent les réseaux d’architectes de communauté qui accompagnent la rénovation des bidonvilles. Ils contribuent à effacer la distinction formel-informel et montrent ainsi tout l’intérêt de mobiliser davantage les habitants dans la fabrication de la métropole. Ce type de démarches intéresse aussi de nombreux jeunes professionnels en France. Elles pourraient s’appliquer à la rénovation des grands ensembles ou permettre de réduire les coûts de production du logement social en donnant le droit aux locataires de personnaliser leur habitat.



19% en 2000, selon Pornchokchai Sopon, 2003, Global report on human settlements 2003, City report, Bangkok.

L’institut pour le développement des organisations communautaires, le Codi (Community organizations development institute), est un organisme semi-public fondé par une architecte qui travaille en direction des aux foyers modeste et des habitants de bidonville. Il est financé par le remboursement des micro-crédits octroyés aux premières communautés.

La National housing authority (NHA) est en charge de la conception et de la gestion des logements sociaux de masse à l’échelle nationale.

Ainsi, le projet TEN de l’agence CASE Studio, à Bangkok, reprend le principe de construction des communautés denses pour les classes moyennes : achat en commun d’un terrain divisé en lots au fil du projet, mise en commun d’espaces (un grand jardin, les toits terrasses communicants…), conception en commun des maisons.

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