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Climat : concilier efficacité et justice

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Un nouveau récit pour une transition juste

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L’énergie au XXIe siècle, le sens des limites

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Un nouveau récit pour une transition juste


La transition énergétique peut-elle être un levier de justice sociale ? Le défi est de taille : c’est le récit du changement qu’il nous faut inventer. Le contexte d’une société d’individus atomisés, impuissants, ne s’y prête guère. La capacité à faire de cette crise une opportunité réside sans doute chez les acteurs qui subissent eux-mêmes l’injustice.

La transition énergétique s’impose à nos sociétés dans un contexte de crises multiples : modification du milieu et du climat due à l’action de l’homme, raréfaction des ressources, chômage, pauvreté et précarité. C’est en même temps une transition sociétale : elle concerne les énergies renouvelables, mais aussi les modes de production, de distribution, de consommation, d’usage, d’habitat ou de transport qui y sont associés.

Les changements qui se profilent à l’horizon de la transition articulent plusieurs dimensions : le court et le long termes, le global et le local, la recherche, l’innovation, la législation, etc. Mais dans le processus, les questions d’efficacité (d’ordre « socio-technique ») s’accompagnent de questions de justice (d’ordre « socio-éthique »). Ainsi, les changements à venir sont censés nous permettre de sortir de la dépendance à l’égard du pétrole, du charbon, du gaz ou de l’uranium, de réduire la pollution du milieu global et local et de contenir la tendance au réchauffement climatique de la planète. Mais ils sont aussi censés nous permettre de garantir l’accès à l’énergie pour les populations, de limiter les inégalités énergétiques entre les riches et les pauvres et de lutter contre la précarité énergétique.

Dans sa définition la plus simple, la transition énergétique est un processus progressif et complexe qui permet à l’humanité de passer d’un ordre matériel et social fondé sur l’énergie non renouvelable, fossile et fissile (pétrole, gaz, nucléaire, etc.) à un ordre matériel et social fondé sur l’énergie renouvelable (éolien, hydraulique, solaire, etc.). La difficulté du changement requis par la transition se double d’un impératif : le mener à bien en respectant certaines exigences de justice sociale, lesquelles ne sont pas une sorte de cerise sur le gâteau, mais bien une condition de sa réussite. La justice sociale, c’est le rapport proportionnel plus ou moins équilibré et justifié entre la part des biens (matériels ou immatériels) des divers membres d’un groupe, lequel rapport peut être d’égalité (tout le monde a la même part) ou d’équité (tout le monde n’a pas la même part)1.

Le contexte de la « société liquide »

Une transition respectueuse de certains principes de justice sociale exige de prendre en considération le contexte historique singulier dans lequel elle est censée s’inscrire. À la différence des corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, le lien entre les particules étant trop faible pour résister. D’où la métaphore de la « société liquide », proposée par Bauman2, qui soumet la vie prise dans le filet de la globalisation à un changement perpétuel et accéléré, à une dictature du présent sans vision de long terme, à l’origine d’une précarité générale. C’est une société de consommateurs où tout est marchandise, où les êtres comme les choses peuvent être jetés s’ils sont périmés, où les cadres solides qui tempèrent le marché (État-nation, religion, village) semblent obsolètes. Une telle société n’est pas durable, compte tenu des limites de la planète, mais elle favorise le développement durable, qui vise avant tout à limiter l’empreinte écologique, sans renoncer à un mode de vie de consommateur. La société liquide est divisée en classes, sur le mode dominants/dominés, avec, d’un côté, une élite de citoyens du monde pourvue de moyens financiers et relationnels et, de l’autre, une masse d’individus dépassés, sans moyens, en quête de sécurité et d’identité. Enfin, c’est une société où le but est de s’adapter, où la révolution est impossible et la réforme improbable, où l’on reconnaît des victimes et des maux, mais sans entraîner un changement du système.

En Europe, ce contexte n’est pas très favorable à une transition juste, en ce qu’il incite à privilégier l’innovation technique et la performance énergétique comme option la plus efficace. Il n’encourage guère l’esprit de solidarité, le sacrifice du présent au profit du futur ou le projet d’une autre société. Il interroge aussi les moteurs du changement : s’il ne vient pas de l’élite, il ne peut venir que de l’esprit d’innovation et d’initiative de la masse de la population. Mais pour cela, il faut sans doute être en mesure d’élaborer et d’œuvrer pour un modèle de société alternatif.

La justice sociale en action

La justice sociale peut, en théorie, se décliner selon différents principes. En pratique, elle requiert d’identifier les pistes d’une « justice sociale en actes ». Dans l’approche selon les « capabilités », développée par Amartya Sen3, les principes doivent céder la place aux capacités d’action (mobilité, santé, participation, etc.). C’est un fait, en effet, que l’égalité des biens (revenus) peut se conjuguer avec l’inégalité des capacités (liée, par exemple, au handicap). Ce renversement de perspective s’attache à la possibilité qu’a chaque individu de convertir le revenu et les autres biens premiers, privilégiés par Rawls4, en bien-vivre et en liberté individuelle. L’accent mis, au-delà des biens premiers, sur la capacité de les convertir, inscrit le problème de l’injustice dans des contextes bien précis qui conditionnent la vie de chaque individu. Car la capacité de les convertir dépend des caractéristiques personnelles, de l’influence de l’environnement naturel et social, voire de privations relatives. L’attention à ces privations est un autre aspect fondamental de cette approche : il met en relief les groupes sociaux les plus discriminés. Par exemple, dans les sociétés patriarcales, les femmes cumulent handicaps de revenus et faible capacité à les convertir en bien-vivre et en liberté individuelle. La liberté de choix est ici essentielle : les capabilités sont ainsi des libertés « réelles » de faire un choix de vie, elles complètent l’égalité des chances par l’égalité des libertés.

Les principes de justice sociale gagnent à être mis à l’épreuve des situations sociales, toujours complexes et singulières.

Sen montre bien, à l’encontre de Rawls, que les principes de justice sociale gagnent à être mis à l’épreuve des situations sociales, toujours complexes et singulières. Il faut néanmoins choisir un critère d’évaluation afin de pouvoir comparer les situations des acteurs en termes de justice. Quoi qu’il en soit, l’attention pour les capacités d’action laisse aux acteurs une liberté réelle (« égale liberté »). Elle suggère que l’effort doit porter en particulier sur les plus défavorisés et tendre à limiter en général les inégalités au sein de la société. Elle invite à créer des capacités d’action, notamment pour les acteurs les plus démunis, tout en les laissant libres de choisir leur vie.

L’exemple de la précarité énergétique

L’approche par les capabilités a toutes les chances d’être pertinente pour le problème de la précarité énergétique, en dépit des critiques nombreuses qu’elle a suscitées. Celles-ci concernent par exemple les difficultés de comparaison entre les positions des uns et des autres au sein d’une société5. En fait, la notion de capabilité concerne des actions, mais aussi des valeurs et des normes relatives à ces actions, que les acteurs doivent faire l’effort de hiérarchiser. La capabilité peut ainsi impliquer une part d’auto-contrainte, qui souligne la responsabilité de l’acteur, en contrepartie de la liberté qu’il est en droit de conserver. Il reste que le décideur et l’expert tendent souvent à définir à la place des acteurs les critères d’une situation de précarité énergétique et les moyens d’en sortir. Il semble pourtant difficile de se passer du jugement des principaux intéressés, car la précarité est tout autant un vécu qu’un indicateur6.

Le décideur et l’expert tendent souvent à définir à la place des acteurs les critères d’une situation de précarité énergétique et les moyens d’en sortir.

Dans la transition énergétique, la capabilité peut concerner le chauffage et la performance (« se chauffer »), le transport et la mobilité (« se déplacer »), ainsi que le confort et la santé (« se sentir bien »). Si l’on se situe dans le registre d’un droit inconditionnel, on donne sans contrepartie une « part » (identique ou différente) aux individus A et B. Si, au contraire, l’on se situe dans le registre d’un droit conditionnel, on donne avec contrepartie une « part » (identique ou différente) selon plusieurs critères : le niveau de confort ou de revenu actuel, l’absence d’abus ou de fraude, le mérite (qui relève de l’équité), c’est-à-dire l’effort pour se sortir d’une situation ou pour modifier son comportement.

La précarité énergétique touche toute l’Europe : entre 50 et 125 millions de personnes sont concernées7. En dépit des particularités nationales, un modèle dominant est en passe de s’imposer : d’un côté, une équité d’accès à l’énergie entre les riches et les pauvres, de l’autre, un droit au confort minimal pour les plus pauvres. Tous n’auront donc pas un accès égal à l’énergie, mais les plus pauvres auront un accès qui leur garantit un minimum de confort (chauffage, humidité, etc.). Cependant, les pays européens divergent selon que l’on y insiste sur le droit (à une vie décente et digne) ou sur le devoir (de responsabilité et de sortie de la précarité). Il s’agit là du conflit entre une version sociale et une version libérale de la justice avec, en toile de fond, le débat sur les limites de « l’assistanat ».

Il reste que les causes et les remèdes de la précarité énergétique sont au moins autant une affaire de « système » qu’une affaire de personne ou de conduite. L’entente sur un degré minimal de confort risque d’occulter les autres dimensions de la précarité que sont la mobilité ou la santé, de même que l’enjeu plus large d’une réduction des inégalités à l’échelle de la société. L’approche par les capabilités invite à ne pas jouer isolément sur les capabilités énergétiques, mais à les considérer comme s’inscrivant dans un ensemble de capabilités solidaires les unes des autres. Elle disqualifie le critère du mérite lorsque les causes de la précarité sont systémiques.

Des questions de méthode

L’articulation d’un processus de transition énergétique avec des principes de justice sociale pose plusieurs questions de méthode. En matière de gouvernance, on peut tout d’abord opposer la méthode centralisée à la méthode décentralisée : soit le pilotage du changement est assuré par une entité centrale (Europe, État, région) qui fixe un cap et garantit une cohérence aux différents niveaux d’action, soit on s’appuie sur le pouvoir latéral (non vertical), le capitalisme distribué de petits producteurs, l’entreprenariat social et le travail coopératif ou les « villes en transition ». On peut aussi distinguer méthode inclusive et méthode constructive : dans la première, face aux limites et aux contestations du système de la démocratie représentative, la démocratie délibérative et surtout la démocratie participative militent pour l’inclusion de la société civile (réflexion, discussion, décision publique) ; dans la deuxième, la participation institutionnelle et le débat public laissent de côté un grand nombre d’acteurs concernés, « invisibles » et « inaudibles », et appellent une démocratie « pro-active » qui permet la construction d’un public.

Si la méthode centralisée et la méthode inclusive peuvent sembler nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. Elles doivent être complétées par la méthode décentralisée et la méthode constructive. Il faut cependant garder à l’esprit que le modèle de gouvernance le plus pertinent est celui qui permet de répondre avec résilience à l’urgence et à l’ampleur du changement. D’où la nécessité de repenser les articulations entre les échelles (Europe, États, régions, villes) et les continuités de l’action publique dans un horizon de long terme, mais aussi d’entreprendre des démarches « pro-actives » de rencontre des personnes concernées et de construction d’un public.

Les dynamiques du changement

Les conditions d’un changement en faveur d’une transition efficace et juste en Europe mobilisent plusieurs registres. La transition énergétique, surtout si elle doit opérer selon des principes de justice sociale, est un changement polymorphe. Il s’agit tout d’abord d’un changement d’oïkos, soit une vision nouvelle des rapports de l’espèce humaine à son milieu et à ses ressources, où gestion de la planète se conjugue avec interdépendance des nations. Il s’agit aussi d’un changement de tekhnè, qui ne se réduit pas à une somme d’inventions industrielles, même révolutionnaires, mais passe par la production d’un nouveau système socio-technique, dans lequel les innovations sont également sociétales. Il s’agit, par ailleurs, d’un changement d’ethos, qui ne se limite pas à une somme de résolutions morales, mais suppose un nouveau système socio-éthique, lequel est sommé de se traduire dans une modification des habitudes de vie de tout un chacun. C’est, enfin, un changement de muthos, autrement dit, la production d’un nouveau récit du changement susceptible de donner sens à l’action individuelle et collective.

De ce point de vue, la plupart des grands récits ont leur rôle à jouer, pour peu que l’on soit en mesure de les interpréter à nouveaux frais. Ce peut être, par exemple, l’interprétation du récit religieux, celui de la Bible, dans lequel le veau d’or symbolise les excès de la société de consommation, la traversée du désert : la transition énergétique, et la Terre promise : la société nouvelle. Ce peut être, également, l’interprétation d’un récit social, celui du Capital, où le prolétariat, moteur de l’histoire, devient la puissance des pauvres8, la révolution sociale devient la transition industrielle de, avec, par la société, la propriété collective devient le bien commun et, enfin, la société sans classe devient la « société des égaux » (Pierre Rosanvallon).

Quelqu’un comme Rifkin a le mérite de mettre en balance deux récits du changement dans son modèle et son projet d’une « troisième révolution industrielle ». Il propose un récit positif, qui indique la direction du changement :

« La troisième révolution industrielle (…) va poser les bases d’une ère coopérative émergente. La mise en place de son infrastructure va créer pendant quarante ans des centaines de milliers d’entreprises nouvelles et des centaines de millions d’emplois nouveaux. Son achèvement marquera la fin d’une saga économique de deux cents ans définie par la pensée industrieuse, les marchés et la main-d’œuvre de masse, et le début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif, les réseaux sociaux et les petites unités de main-d’œuvre technique et spécialisée. (…) L’activité économique sera de plus en plus supervisée par des substituts technologiques intelligents, ce qui permettra à une grande partie de l’humanité, libérée de ces tâches, de créer du capital social dans une société civile à but non lucratif qui deviendra le secteur dominant (…). L’activité économique restera essentielle à la survie, mais elle ne suffira plus à définir les aspirations humaines9. »

Rifkin propose aussi un contre-récit, négatif, qui pointe le risque d’une crise de civilisation majeure :

« La troisième révolution industrielle nous donne l’espoir d’entrer dans une ère post-carbone durable au milieu du siècle, et de conjurer ainsi la catastrophe climatique. Nous avons la science, la technologie et le plan d’action pour le faire. Il ne reste qu’une seule question : saurons-nous voir les possibilités économiques que nous réserve cet avenir meilleur et mobiliser la volonté nécessaire pour y arriver à temps ?10 » « Au fil de l’histoire, des civilisations ont vécu des moments critiques, des heures de vérité où elles ont dû changer radicalement de cap pour se doter d’un nouvel avenir ou regarder la mort. Certaines ont été capables de se transformer à temps, d’autres non. Mais, jusqu’ici, les conséquences de l’effondrement des civilisations ont été limitées dans l’espace et dans le temps, et elles n’ont pas touché l’humanité dans son ensemble. Ce qui est différent aujourd’hui, c’est la probabilité croissante d’un changement qualitatif de la température et de la chimie de la Terre, provoqué par le réchauffement de la planète : il pourrait donner le coup d’envoi d’une extinction massive d’espèces animales et végétales, et rendre ainsi très possible la disparition de la nôtre11. »

En fin de compte, la crise de notre époque tient certainement à la dispersion et à la divergence de récits du changement.

En fin de compte, la crise de notre époque tient certainement à la dispersion et à la divergence de récits du changement. C’est un fait que l’Europe est plus large et fragmentée que par le passé et qu’elle manque d’un lieu de confrontation des récits divergents et de construction d’un récit commun. Le moteur du changement sera peut-être un récit « positif » fondé sur la promotion et la construction d’un autre genre de société, ou un récit « négatif » qui fédère une vision commune de la menace – une menace environnementale, sociale, ou militaire ?

Vers une société plus juste ?

Le changement de nos modes de vie se fera selon un processus de transition qui va s’étaler sur plusieurs décennies. Le couplage entre transition énergétique et justice sociale suggère un certain nombre d’hypothèses : une hypothèse « faible », selon laquelle la transition énergétique, pour être efficace, doit tenir compte des enjeux de justice sociale ; une hypothèse « moyenne », selon laquelle la transition énergétique est une occasion ou un instrument qui permet d’accomplir l’exigence de justice sociale ; enfin, une hypothèse « forte », selon laquelle, si la transition énergétique ne se fait pas, ou si elle ne se fait pas dans la justice sociale, on n’évitera pas les crises ou les catastrophes aussi bien environnementales, sociales que politiques (conflits, guerres, etc.).

Les questions suivantes demeurent : comment pouvons-nous agir en vue d’une transition efficace ? Pourquoi devrions-nous agir en vue d’une transition juste ? Autrement dit : est-ce qu’une transition efficace et juste vise à conserver notre société dans son état actuel ? N’est-elle pas une occasion de pousser à un changement de société plus vaste et peut-être plus radical ? Il est question d’un changement d’habitudes, de mœurs, de mentalités et de finalités, au motif que notre société de plus en plus riche produit dans le même temps de plus en plus de misère. C’est une chance historique qui se présente à nous, mais que nous pouvons rater, par manque de lucidité et d’ambition. La question de l’énergie est un levier privilégié, car c’est la condition en dernière instance de la société humaine. La justice aussi, sans doute.

À lire dans la question en débat
« Aura-t-on l’énergie d’une transition juste ? »

Et aussi sur Revue-Projet.com


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1 Il est permis, avec Frazer, de faire la différence entre plusieurs notions de justice sociale, qui distinguent les dimensions symbolique, économique et politique. La justice comme « reconnaissance » revendique un statut d’égalité, de parité dans les interactions sociales, ce qui ne se confond pas avec la valorisation d’une identité (noirs, femmes, etc.). La justice comme « redistribution » revendique une répartition équitable des richesses entres les membres de la société. La justice comme « représentation » revendique un accès à la représentation de certains groupes, notamment au sein des débats au Parlement. Cf. Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et distribution, La Découverte, 2005 [trad. de l’anglais par Estelle Ferrarese].

2 Zygmunt Bauman, La vie liquide, Le Rouergue/Chambon, 2006 [trad. de l’anglais par Christophe Rosson].

3 Amartya Sen, Repenser l’inégalité, Seuil, 2000 [1992, trad. de l’anglais par Paul Chemla].

4 Dans la justice sociale comme « équité », c’est la garantie des libertés de base les plus étendues pour tous, l’égalité des chances et les inégalités au profit des plus défavorisés. Cf. John Rawls, Théorie de la justice, Seuil, 1987 [1971, trad. de l’anglais pas Catherine Audard].

5 Emmanuelle Bénicourt, « Amartya Sen : un bilan critique », Cahiers d’économie politique, n° 52, 2007.

6 « Les propositions politiques (…) accordent peu de place à ces hommes et ces femmes ordinaires, à leurs espoirs et à leurs doutes, à leurs possibilités et à leurs aspirations, à leurs croyances et à leurs incertitudes. Lorsqu’on leur accorde une place, les pauvres figurent généralement comme les acteurs d’anecdotes tragiques ou édifiantes, des êtres dignes d’admiration ou de pitié, mais jamais comme une source de connaissance, ni comme des personnes qu’il importerait de consulter pour savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent et ce qu’ils font », dans Abhijit Banerjee, Esther Duflo, Repenser la pauvreté, Seuil, 2012.

7 EPEE, Ademe, Intelligent Energy, Lutter contre la précarité énergétique en Europe. Guide de recommandations à l’attention des décideurs politiques, Ademe, 2009.

8 Selon le titre éponyme de Majid Rahnema et Jean Robert (Actes Sud, 2008).

9 Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle, Les liens qui libèrent, 2012, pp. 16-17.

10 J. Rifkin, op. cit., pp. 17-18.

11 J. Rifkin, op. cit., pp. 379-380.


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1 réactions pour « Un nouveau récit pour une transition juste »

Francis LO
03 March 2015

Article fort intéressant.
Oui la justice avec un grand « J » est un point incontournable dans ce débat. Il faudrait que les droits de l'homme et européens soient appliqués, en particulier qu'ils permettent à tout citoyen d'accéder à un emploi dans notre société qui lui redonnera la dignité, alors un grand pas pour l'humanité sera franchi.
Mais voilà, le gouffre entre riches et pauvres ne cesse de se creuser, dans un climat de dégradations sociales, environnementales, comme géopolitiques sur l'ensemble de la planète où chacun est impacté.
Il est utopique de croire à un partage des richesses détenues par une poignée d'hommes, puissants, corrompus par le pouvoir, l'argent. Ces hommes cherchent toutes les niches, failles, qui leur permettront de gagner encore plus dans le système institutionnel, économique sur lequel ils exercent un lourde pression afin de préserver leur patrimoine.
Dans cette affaire, l'on court sans cesse à des points d'équilibre pour que ce système ne s'effondre pas, ou qu'il provoque le moins possible de dégâts collatéraux.
Je crains qu'il ne faille non pas une, deux, trois décennies, mais bien plus, car à cette heure, dans un contexte de crise économique et sociale où l'on parle beaucoup de réchauffement climatique, la construction de cette fameuse transition énergétique nécessite un meilleur climat que l'actuel.
Sénèque a dit « C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat ». Et dans cette « âme » sans dire qu'elle est corrompue jusqu'à la moelle, j'y vois concupiscence.
Francis LO
https://twitter.com/FrancisLO_ecolo

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