Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : École catholique, école publique ?

L’enseignement catholique au défi de la fracture scolaire

©Vazovsky
©Vazovsky

Qui doit s’occuper des 122 000 jeunes qui sortent chaque année de l’école sans aucun diplôme ou avec seulement le brevet des collèges ? Le mal est profond : le taux de décrochage, voire de phobie scolaire, augmente tous les ans. Et les conséquences sont graves. Dans une société où s’installe le chômage de masse, ces jeunes sont voués aux petits boulots, à tenir les murs dans les cités, à toutes sortes de dérives. Lors de la dernière convention de l’enseignement catholique, Claude Thélot a fermement affirmé que « la réussite de tous les élèves est désormais un objectif indépassable et très difficile à assurer : ne pas y contribuer pèserait à terme sur la légitimité de l’enseignement catholique1 ».

Pourtant, des moyens existent et sont déjà mis en œuvre. Dans la liste des 2 297 lycées dont les résultats au bac sont publiés sur le site du ministère de l’Éducation nationale, 36 affichent une valeur ajoutée supérieure à celle affichée dans les classements de nos magazines habituels. Leur taux de réussite au bac est supérieur de plus de 10 points à ce qu’on pouvait attendre d’eux en fonction du profil social des élèves qu’ils accueillent en seconde. Sur ces 36 lycées, 28 sont privés, alors que, à l’échelle nationale, les lycées publics sont un tiers plus nombreux. Parmi ces établissements, plusieurs lycées juifs, le lycée musulman Averroès de Lille, et une majorité de lycées catholiques. Mais ce ne sont ni les lycées Franklin ou Stanislas (Paris), ni Lacordaire (Marseille), ni Saliège (Toulouse). Leur excellence est ailleurs.

Commentant ces chiffres dans Le Monde du 29 mars 2013, le sociologue François Dubet explique les trois facteurs sur lesquels le privé appuie son efficacité : « D’abord la carrure du chef d’établissement, ensuite la cohésion de l’équipe éducative, et l’instauration d’une vraie place pour les parents. » Ces éléments sont centraux dans le nouveau statut de l’enseignement catholique que viennent d’adopter les évêques de France. « La responsabilité éducative revient en premier lieu aux parents » (article 4). Aux côtés des parents, l’école exerce un « concours subsidiaire » (article 5). « Une école catholique est une communauté éducative qui est responsable de toutes les personnes concourant à la vie de l’établissement, dans la diversité des fonctions et des âges » (article 32)2.Quant à la mission du chef d’établissement, toute une section de la troisième partie la précise. Les modalités de sa sélection ont d’ailleurs fait l’objet de débats entre évêques jusqu’au moment du vote.

Pourquoi les établissements du palmarès ne feraient-ils pas partie des « grands établissements » aux yeux des parents ? Plus que jamais, les familles sont soucieuses du devenir de leurs enfants. L’inscription de ceux-ci dans une « bonne » école illustre la place que tient pour elles l’éducation. Encore faut-il distinguer « le souci de la formation intégrale de la personne humaine », prévu par l’article 6 des statuts, et le souci de distinction qui explique les préférences des familles bourgeoises pour le privé depuis le XIXe siècle. L’historien Antoine Prost souligne combien valoriser la « mixité sociale et culturelle » serait une façon pour l’école catholique de se libérer du poids de son héritage3. Certes, « l’école de masse est devenue la grande machine à définir et à distribuer le mérite des individus », explique François Dubet dans le même numéro de la Revue Projet4. Mais, demande-t-il, ne pourrait-on pas geler la compétition au moins dans les premiers cycles ? Et installer « le principe de différence » (voir John Rawls) en assurant le meilleur sort possible aux plus faibles ? Les collèges jésuites, au XIXe siècle, donnaient deux sortes de classement : une note d’excellence selon les résultats scolaires et une note de conduite selon l’application de l’élève. En publiant un double palmarès, le ministère de l’Éducation rebat les cartes de nos méritocraties scolaires.

En publiant un double palmarès, le ministère de l’Éducation rebat les cartes de nos méritocraties scolaires.

Peut-on espérer que les évêques, les congrégations religieuses, les établissements et les parents acceptent de jouer un autre jeu ? La montée des inégalités est devenue telle en France qu’elle se voit dans les géographies urbaines. Il ne sera pas possible de changer la demande des parents, reste la possibilité de modifier l’offre scolaire. Pour les victimes de la ghettoïsation par le haut de la société française, des initiatives spécifiques restent à prendre. Ce sont elles qui ont mobilisé les grands fondateurs d’ordre éducatif : saint Ignace, saint Jean-Baptiste de la Salle, saint Jean Bosco… « Cette attention aux pauvres, aux faibles et aux petits commande à l’école catholique dans l’ensemble de ses composantes une générosité effective et une inventivité pédagogique constante » (article 39). Dans son discours de fin de mandat, Éric de Labarre a montré une volonté politique : encore faut-il des moyens pédagogiques et financiers pour que « l’école catholique soit une école pour tous » (article 38).

Cet article a été publié dans « La Croix », mardi 18 juin 2013, p. 25.

Pour aller plus loin

Les indicateurs de résultats des lycées, ministère de l’Éducation nationale

Statut de l’enseignement catholique en France, 1er juin 2013



Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

Ambivalente gouvernance

Définie comme un mode de décision partagée au service de la modernisation politique, la « gouvernance » se présente sous des atours séduisants. Or, le vernis démocratique de ce mot-valise issu du privé s’écaille rapidement. George Orwell brillait par sa capacité à montrer combien le glissement sémantique dit toujours quelque chose du pouvoir et de la manière dont il s’exerce. De Michel Foucault à Frédéric Lordon,...

Du même dossier

Les trois défis de l’enseignement catholique

L’école catholique d’aujourd’hui accueille des enfants de tous milieux et de toutes croyances. Cette marque de confiance devrait l’inciter à s’affirmer davantage, dans la société et au sein de l’Église ; à donner la priorité à son engagement éducatif et à s’affirmer comme chrétienne dans un monde sécularisé. Je voudrais d’abord affirmer deux convictions qui inspirent ces réflexions1. La première est que l’enseignement catholique est devenu un ensemble institutionnel relativement complexe, soumis...

La contribution de l’école catholique aux missions de l’école en France

L’enseignement privé sous contrat est tenu aux mêmes missions que le public : préparer à l’exercice de la citoyenneté, au vivre ensemble, à la vie professionnelle, tout en visant l’égalité. L’école catholique peut y ajouter des éléments spécifiques dus à son caractère propre. « Instruire et éduquer la personne » pour qu’elle soit ceci ou cela. On ne saurait se limiter à ce niveau général. La description des objectifs de l’école et la réflexion sur la contribution de l’enseignement catholique mér...

L’enseignement privé prisonnier de son héritage

Depuis sa création, l’enseignement secondaire public a toujours été concurrencé par le privé. Au XIXe siècle, ce dernier accueillait des fils de « bonnes familles », alors que le public était plus démocratique. L’enseignement privé semble aujourd’hui prisonnier de cet héritage, qui ne lui permet guère de contribuer à la réduction des inégalités scolaires. La question de l’égalité devant l’enseignement est relativement récente. Elle apparaît au tournant du XIXe et du XXe siècle, mais elle se posa...

Du même auteur

Le choix de l’hospitalité

Que l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle ne puisse plus être écartée avec certitude, en dit long sur le raidissement de la société française. Dans un tel contexte, le risque est grand que l’accueil des étrangers ne devienne, toujours davantage, un tabou. Comme si, pour paraître « responsable », il fallait donner des gages sur la fermeture de nos frontières, rivaliser dans les obstacles mis sur la route de l’exil. Laisser mourir, en mer ou dans nos rues, pour n...

Affronter les questions ultimes

La crise écologique questionne, de manière fondamentale, le destin de l’humanité sur la planète terre. Elle invite à relire les textes fondateurs de la tradition judéo-chrétienne qui sont déjà au cœur des débats contemporains. Crise, catastrophe, effondrement… Nous discutons encore des termes, de l’imminence, de la durée, de l’importance de ce qui nous attend… Les signes, pourtant, sont déjà là : cyclones, sécheresses, tensions sur les marchés des matières premières, réfugiés climatiques… : « La...

Europe : reprendre en main notre destin

Qui l’Europe actuelle fait-elle encore rêver ? En son nom, on démantèle l’État-providence sur l’autel de la dette. On prive d’horizon la moitié des jeunes de Grèce, d’Espagne ou du Portugal. On tient le registre macabre des corps en Méditerranée. En son nom, la Commission négocie un traité transatlantique qui, s’il était adopté, marquerait l’étape ultime de capture de nos souverainetés par des intérêts privés. Devant ce sombre tableau, la tentation majoritaire est à la résignation ou au repli. ...

1 « La contribution de l’école catholique aux missions de l’école en France », Revue-Projet.com, 8/04/2013.

2 Reprenant le discours de Jean-Paul II à l’école catholique du Latium le 9 mars 1985, l’article 33 précise que « élèves, étudiants, apprentis ou stagiaires, parents, membres de la communauté professionnelle (enseignants et éducateurs, salariés et bénévoles, animateurs pastoraux, personnels d’administration et de service), etc. qu’ils soient laïcs, consacrés ou ministres ordonnés. Tous prennent part à l’accomplissement de cette mission éducative de manière responsable selon les fonctions qu’ils remplissent. Tous participent à la même tâche éducative. ‘Tous sont vrais protagonistes et sujets du processus éducatif’. »

3 Antoine Prost, « L’enseignement privé prisonnier de son héritage », Revue Projet, n° 333, pp. 33-41.

4 François Dubet, « Le néolibéralisme, bouc émissaire du malaise scolaire », Revue Projet, n° 333, pp. 13-21.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules