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Dossier : Où nous emmène la Chine ?

Surveillance numérique La Chine s’exporte

Selon la plateforme TOSDR, l’utilisateur d’un smartphone sous Androïd qui veut utiliser TikTok accepte que la plateforme chinoise accède à 76 sortes de données (contre 46 sur Instagram), comme l’adresse IP, la localisation ou l’identifiant des smartphones. ©Wachiwit/iStock
Selon la plateforme TOSDR, l’utilisateur d’un smartphone sous Androïd qui veut utiliser TikTok accepte que la plateforme chinoise accède à 76 sortes de données (contre 46 sur Instagram), comme l’adresse IP, la localisation ou l’identifiant des smartphones. ©Wachiwit/iStock

Grâce à des technologies de pointe, la Chine a ouvert la voie à la surveillance de masse des populations. De façon inquiétante, le modèle fait des émules, notamment en France.


Alors que la Russie s’est engagée dans une guerre de conquête du territoire ukrainien, que la « guerre froide technologique » s’accentue entre les États-Unis et la Chine, nous sommes obligés de constater que la mondialisation économique n’a pas eu les effets escomptés. Ceux qui prédisaient un affaiblissement des régimes autoritaires avec l’augmentation du niveau de vie et de la richesse matérielle de la population se sont trompés. Libéralisme économique ne rime pas avec instauration des droits humains et des valeurs démocratiques1.

En Chine, l’ouverture économique et les mesures pour moderniser le pays à la fin des années 1970 ont attiré les investissements massifs d’entreprises étrangères, qui ont souvent accepté de transférer leur savoir-faire et leurs technologies. Au lendemain de la répression sanglante du plus grand mouvement d’opposition populaire de Tiananmen en 1989, le « Parti-État » s’est engagé à offrir une « certaine prospérité » au peuple s’il ne remettait pas en cause sa direction politique.

De fait, les crises sociales et politiques qui ont suivi n’ont pas réussi à renverser le parti au pouvoir. L’ouverture internationale, les investissements massifs et la formation d’hommes et de femmes ingénieurs et chercheurs dans les nouvelles technologies et dans les meilleures universités donnent à la Chine du XXIe siècle une aura de puissance mondiale. Mais être compétitif sur le marché international n’était pas le seul but, et le pays a fait des avancées inquiétantes dans le domaine de la surveillance de masse.

Dès l’origine, les stratèges du Parti ont pensé le réseau Internet national sous la forme d’une Grande Muraille numérique. 

Dès l’origine, les stratèges du Parti ont pensé l’infrastructure du réseau numérique national comme un « ChinaNet ». Il fallait isoler les Chinois de possibles « influences néfastes » en provenance des démocraties. Une « Grande muraille numérique » a été élaborée, difficile à franchir dans les deux sens. Impossible, à l’intérieur, d’utiliser des applications comme Google ou Facebook, ou d’aller surfer sur les principaux sites d’information occidentaux comme Le Monde ou le New York Times.

Une véritable armée de plusieurs dizaines de milliers de policiers veille sur les activités du milliard d’internautes qui fréquentent les plateformes de services autochtones comme Baidu, WeChat (Tencent), Douyin (Bytedance), etc. La moindre expression d’opposition à la « pensée du président Xi Jinping » est traquée. Lors des émeutes inter-ethniques dans la province ouïghoure du Xinjiang en 2009, les réseaux Internet ont été isolés du reste du pays durant près d’un an. Les autorités policières ont la capacité à tout moment de déconnecter des zones plus ou moins étendues du territoire au moindre trouble social.

Frontières du web

En avril 2020, alors que le virus du Covid-19 terrasse le monde, un haut fonctionnaire chinois, Houlin Zhao, secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications (UIT) propose aux pays membres de l’Organisation des Nations unies une directive pour l’instauration d’un « Internet souverain ». La volonté chinoise sera de transformer le World Wide Web en un ensemble d’espaces virtuels avec leurs propres frontières « nationales ».

Cette forme d’isolationnisme s’oppose évidemment à la conception américaine d’un web ouvert librement accessible. La proposition a fait des émules. Vladimir Poutine s’y intéresse depuis les sanctions occidentales qui ont suivi la guerre de Crimée en 2014. Le gouvernement russe a promulgué le 1er mai 2019 une loi pour un Internet « sûr et durable » capable de protéger le pays contre les cyberattaques des « puissances étrangères hostiles ». C’est la naissance d’un « RuNet ».

En Chine, les plateformes « privées » ont l’obligation de transférer leurs données à des structures gouvernementales. 

De récentes dispositions ont permis une modification des infrastructures russes pour mieux contrôler les flux qui proviennent de l’extérieur2. D’autres pays où les entreprises chinoises d’État construisent des infrastructures s’y intéressent : le Myanmar, le Pakistan, l’Ouganda, le Zimbabwe… Certes, il peut y avoir aussi un manque de transparence dans la gestion des données individuelles dans les pays démocratiques dû aux acteurs de l’Internet, malgré un arsenal de lois toujours plus strict.

Mais, en Chine, les plateformes « privées » du commerce numérique comme Didi (proche de l’application Uber), Alibaba, Bytedance (créateur de Douyin, et de sa version hors de Chine, Tik Tok) ont l’obligation de transférer leurs données à des structures gouvernementales qui récupèrent ainsi les informations de plus d’un milliard d’internautes, que des algorithmes de l’intelligence artificielle (IA) analysent. Les résultats servent en partie aux fonctionnaires des bureaux gouvernementaux locaux du crédit social pour attribuer une « note » à chaque individu, organisation sociale ou entreprise.

Poule aux données d’or

Doit-on se méfier de TikTok de la société chinoise Bytedance ? Plus d’un milliard de personnes, en majorité des jeunes, utilisent cette application à travers le monde. Ces deux dernières années, nombre de gouvernements aux États-Unis, en Europe, mais aussi en Égypte ou en Nouvelle-Zélande, ont imposé à leurs fonctionnaires la désinstallation de l’application de leur smartphone professionnel. Elle a été interdite aux 150 millions d’utilisateurs en Inde à la suite des heurts sur la frontière « contestée » sino-indienne dans l’Himalaya au cours de l’été 2022. Il est fort probable que le Congrès américain s’engage vers une décision similaire.

Bytedance possède un des algorithmes d’intelligence les plus puissants utilisés sur les réseaux sociaux mondiaux. La plateforme Douyin met en avant pour ses « utilisateurs chinois » la culture traditionnelle et la pensée du président Xi Jinping à travers des vidéos en ligne astreintes à une censure draconienne. Les moins de 14 ans n’ont droit qu’à quarante minutes d’accès chaque jour.

Pour les jeunes du monde entier qui accèdent à TikTok (150 millions d’utilisateurs européens), il s’agit d’un service numérique gratuit où le manque de modération est flagrant : ni la haine en ligne ni la diffusion de fausses informations ne sont interdites.

Ce réseau favoriserait la création d’idées conspirationnistes ou serait capable d’influencer les jeunes électeurs lors de scrutins électoraux démocratiques. La captation du temps de visionnage, du choix des vidéos et des émoticônes d’appréciation, comme de multiples métadonnées au premier abord anodines, peuvent servir à analyser un utilisateur pour connaître ses préférences sexuelles ou ses sensibilités politiques, par exemple.

Le monde a basculé dans une « guerre froide technologique » entre pays autoritaires et pays démocratiques. 

Pour accroître son influence mondiale, la Chine se préoccupe de plus en plus de la captation des mégadonnées. Collectées à l’étranger, sont-elles transmises aux plateformes d’analyse gouvernementales ? Les algorithmes de l’IA qui servent à les analyser sont devenus des enjeux de puissance. Celui de TikTok apporte-t-il un avantage à Pékin ? La surréaction américaine face au géant chinois Bytedance est-elle stratégique ou sécuritaire ?

Selon la société Lookout, neuf millions d’applications en relation « avec des IP, des domaines ou des serveurs en Chine » ont été identifiées. Reste à confirmer celles qui ont la capacité de capturer des données à des fins de surveillance, d’espionnage ou de manipulation de l’information… Il n’y a pas de doute, le monde a basculé dans une « guerre froide technologique » où la captation des flux de données et la création d’algorithmes de l’IA sont devenues des enjeux entre pays autoritaires et pays démocratiques, pour une domination mondiale sur les plans économique, militaire et idéologique.

Les États-Unis ont choisi un « découplage technologique » drastique avec la Chine. L’élaboration actuelle de nouvelles règles et lois ambitieuses au niveau des instances de l’Union européenne seront-elles suffisantes pour nous protéger ?3

Les grands groupes chinois comme Huawei, ZTE ou Hikvision sont très actifs dans l’aide à la mise en place d’un système de surveillance de masse dans certains pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), comme le Cambodge ou le Myanmar. À l’achat de milliers de caméras à reconnaissance faciale, d’outils de reconnaissance vocale ou de drones s’ajoute l’adoption d’une législation concernant le cyberespace « made in China ».

Errances françaises

Des États autoritaires qui ont rejoint l’initiative des nouvelles routes de la soie (cf. article) sont sensibles à la capacité d’adaptation à n’importe quelle idéologie d’une telle technologie de contrôle. Alors, que penser de la France ? Le 12 avril 2023, la loi relative aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024 est définitivement entérinée.

Mi-mars, une quarantaine de députés européens avaient interpellé les parlementaires français pour qu’ils s’opposent à l’adoption de l’article 7 sur la mise en place de la vidéo de surveillance algorithmique (VSA) à titre expérimental pour sécuriser les manifestations sportives, récréatives ou culturelles avant et après les Jeux 20244.

La France devient le premier pays de l’UE à 27 à imiter la « dictature chinoise ».

Trente-huit organisations internationales ont aussi dénoncé ce déploiement d’une surveillance intrusive, proche du système de surveillance de masse mis en place par les services de la Sécurité publique sur le territoire chinois – en particulier pour soutenir la répression contre les ethnies turciques du Xinjiang. Des caméras à reconnaissance faciale et l’utilisation de caractéristiques biométriques, comme l’empreinte de la posture du corps en mouvement dans l’espace, s’ajouteront à d’autres dispositifs déjà en place en Île-de-France depuis les attentats terroristes de novembre 2015.

Beaucoup doutent que cela soit judicieux, face au risque primordial d’atteinte aux libertés publiques. La France devient le premier pays de l’UE à 27 à imiter la « dictature chinoise ». Elle ouvre la porte à d’autres pays, comme la Serbie ou le Portugal, qui avaient reculé face à l’opposition du Comité européen de la protection des données et du Contrôleur européen de la protection des données. Ces instances jugent que la surveillance biométrique porte atteinte à l’anonymat des personnes dans les espaces publics et entravent leur possibilité d’exercer leurs libertés civiques, par peur d’être identifiées, repérées, ou, qui sait, poursuivies à tort.

La France pourrait bien se retrouver en complet décalage avec la future loi de l’Union européenne sur l’intelligence artificielle, en cours d’élaboration au Parlement européen. Au-delà de toutes ces considérations, lorsque la brèche sera ouverte, qu’adviendra-t-il si un parti politique autoritaire et extrémiste gagne les élections demain ? 

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1 Selon le Democracy Report 2023 du centre de recherche V-Dem Institute de l’Université suédoise de Gothenburg, 72 % de la population mondiale vit dans un régime autocratique, soit une augmentation de 46 % en dix ans. 2,2 milliards d’individus (28% de la population mondiale), ne votent jamais : Chine, Iran, Myanmar, Vietnam, Corée du Nord, etc.

2 Voir l’article « Internet “souverain” : Poutine veut isoler pour mieux contrôler », France 24, 02/05/2019.

3 L’arsenal réglementaire et législatif pour une Europe numérique est en construction : après le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et le règlement sur la gouvernance des données, le Digital Services Act (DSA) sera instauré en février 2024.

4 Tribune, « Les mesures de vidéosurveillance algorithmique introduites par la loi JO 2024 sont contraires au droit international », Le Monde, 6 mars 2023. À ce sujet, voir également le dossier « Paris 2024. Plus vite, plus haut plus fort ? », Revue Projet, n° 394, 2023.


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