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Première émettrice mondiale de CO2, la Chine prend l’enjeu écologique au sérieux. Face à la censure du Parti, le journalisme environnemental relève néanmoins de l’équilibrisme.
100 millions de vues en 48 heures, 300 millions en une semaine. En 2015, le documentaire Sous le dôme (Qiongding zhixia) défraie la chronique en Chine et à l’international. Réalisé par Chai Jing, une ancienne journaliste de CCTV-2 (la télévision centrale chinoise), il révèle la gravité de la pollution dans le pays, ses conséquences dramatiques et les défaillances des pouvoirs publics. Mauvaise application de la loi, impuissance de l’administration environnementale, normes peu contraignantes ou non respectées, la liste est longue et accablante. Le récit est aussi personnel : l’investigation s’ancre dans les préoccupations d’une jeune maman pour la santé de son bébé. L’émotion et le rire s’invitent aux côtés de la vulgarisation scientifique.
Diffusé le 28 février 2015 sur la plateforme Youku – équivalent chinois de Youtube – et sur le site officiel du Quotidien du Peuple, il bénéficie, au départ, du soutien de hauts cadres du Parti. Sous le dôme a joué un rôle réel dans l’opinion publique chinoise. Certains l’ont même comparé à Silent Spring de Rachel Carlson (1962) – une opinion controversée, mais qui souligne le retentissement du documentaire1.
Lors de sa conférence de presse d’entrée en mandat, le 1er mars 2015, le nouveau ministre de l’Environnement chinois explique qu’il a appelé Chai Jing pour la remercier de sa contribution. Mais, quelques jours plus tard, le documentaire est censuré et supprimé des plateformes chinoises. Le département de la Propagande exige qu’il n’en soit plus fait mention dans les médias pendant le congrès annuel du Parti, qui débute le 5 mars. S’interroger sur les raisons de ce revirement permet de mieux comprendre pourquoi, comment et dans quelles limites les journalistes peuvent émettre des propos critiques en Chine.
Il n’est pas question de prendre le risque qu’une critique préjudiciable pour le Parti se généralise.
Ce documentaire est particulièrement représentatif de la marge laissée aux citoyens pour s’engager sur l’environnement et de l’ambiguïté des liens que la critique environnementale entretient avec le Parti. Si les propos du documentaire semblent franchement critiques, ils ont été examinés au préalable par le Congrès national populaire et le Bureau gouvernemental travaillant sur les nouvelles lois pour le gaz et le pétrole. Les passages considérés comme problématiques, comme la critique du modèle global de développement choisi par la Chine, sont donc absents de la version finale. Pas question de mettre en cause l’ensemble du système.
En revanche, la critique est admissible lorsqu’elle peut aider à faire accepter et appliquer la nouvelle loi de protection environnementale (entrée en vigueur quelques semaines plus tôt), lorsqu’elle exerce une pression sur les gouvernements locaux et les entreprises qui ne respectent pas les normes environnementales, ou encore lorsqu’elle vise un secteur pétrolier que Xi Jinping entend reprendre en main.
Mais quand la diffusion prend trop d’ampleur, il s’agit de reprendre le contrôle, révélant ainsi quelles instances sont en mesure d’accorder de manière provisoire et conditionnée le droit de critique. Il n’est pas question de prendre le risque qu’une critique préjudiciable pour le Parti se généralise.
Comme le suggère cet exemple, comprendre comment les journalistes peuvent s’engager dans le domaine de l’environnement permet de décrypter le fonctionnement du régime chinois. Depuis les réformes de la fin de la décennie 1970, le Parti fonde sa légitimité non plus sur l’idéologie politique communiste, mais sur la croissance économique et les progrès permis par la modernisation. Il est donc étonnant de constater qu’un journalisme environnemental critiquant les conséquences négatives de ce modèle peut se diffuser par le biais de médias étroitement contrôlés par le Parti.
Le journalisme environnemental est un domaine particulièrement riche car il est situé dans une zone grise. Ni entièrement verrouillée ou taboue comme la zone noire, ni exempte d’enjeux politiques majeurs comme la zone blanche, cette zone grise permet aux journalistes de traiter indirectement de questions sensibles politiquement : transparence de l’information, indépendance de la justice, participation des citoyens aux décisions politiques, etc.
Les journalistes engagés essaient de tirer parti de cet espace pour faire entendre des critiques qui ne pourraient être abordées frontalement. Dans cette zone, les limites entre propos tolérables et subversifs sont floues et changeantes : elles dépendent de chaque affaire, des intérêts en jeu et du contexte politique, social et économique. Si certains journalistes s’aventurent aux confins de l’acceptable, c’est donc toujours au prix d’une incertitude. C’est pourquoi ce flou favorise largement l’autocensure2.
Le journalisme environnemental s’insère dans un système de pouvoir complexe, où les marges critiques sont constamment renégociées.
Le journalisme environnemental s’insère dans un système de pouvoir complexe qui intègre une critique dont les marges sont constamment renégociées. Le pouvoir fonctionne en effet de manière beaucoup plus organique que dans une opposition entre dominants et dominés, du fait de la multiplicité et de l’interdépendance des acteurs et actrices : membres de l’administration environnementale ou du Parti, censeurs, journalistes, lecteurs de la presse, associations de protection environnementale, citoyens, etc.
La critique de chaque acteur s’équilibre en fonction des besoins des autres, des interdits, des soutiens et des évolutions sociales. Tous les acteurs contribuent au maintien de l’édifice tout en cherchant à le déséquilibrer ou le rééquilibrer en leur faveur. La critique est limitée, mais elle contient une puissance réelle de changement. S’adaptant aux évolutions, les journalistes modifient leurs manières d’émettre des critiques. Ils font ainsi évoluer l’exercice du pouvoir, ce qui, en retour, participe de l’évolution de leurs pratiques.
Pour couvrir une affaire sensible, les journalistes s’appuient ainsi sur des dissensions internes au Parti et aux institutions. Intérêts divergents entre administrations (environnementales, industrielles, agricoles, etc.), entre échelons, provinces, factions, sont autant de leviers d’action pour créer des alliances autour de causes ou d’avantages communs. L’accroissement de l’espace critique par des journalistes se produit grâce à une proximité avec des associations, des avocats, mais aussi des soutiens au sein des cadres du Parti.
C’est ainsi que les années 2003-2007 ont vu la remise en cause de projets d’aménagement du territoire hautement stratégiques. Des cadres de l’administration environnementale, des journalistes et des associations ont obtenu, suite à une importante campagne médiatique, la suspension d’un complexe de barrages dont la puissance devait dépasser celle des Trois Gorges. Cette victoire a également été rendue possible par un contexte économique et politique favorable et, notamment, une nouvelle équipe dirigeante qui fait preuve d’une certaine réceptivité à l’opinion publique lorsqu’elle s’exprime d’une manière adéquate3.
Plus le journaliste est familier du système, plus il a de chances de savoir comment et jusqu’où formuler ses critiques.
Plus le journaliste est familier du système, plus il a de chances de savoir comment et jusqu’où formuler ses critiques. Il est donc important de ne pas avoir une perception binaire opposant les journalistes faisant le jeu du système et les dissidents. Cette dichotomie empêche de cerner les logiques et stratégies en jeu.
De grands journalistes engagés pour l’environnement sont employés à vie dans un journal proche du Parti. Ce statut leur confère certains atouts qu’ils mettent à profit pour s’investir en dehors de leur métier : réseau incluant des cadres du Parti, compréhension du système ou encore pression au travail moins importante que pour les journalistes employés en contrat court dans les médias plus critiques. Une situation qui a généré pour certains une superposition de leur identité militante et journalistique.
L’espace de critique est toutefois fortement dépendant du contexte. Or un durcissement général se produit depuis une dizaine d’années : contrôle de plus en plus étroit des médias et des réseaux sociaux, répression des avocats engagés, amoindrissement des possibilités d’action pour les associations, etc. Dans ce contexte, l’environnement devient également un sujet de plus en plus sensible. L’espace pour proposer une version critique ou discordante de l’écologie gouvernementale s’amenuise.
En 2020, Li Yifei et Judith Shapiro parlent, dans China Goes Green: Coercive Environmentalism for a Troubled Planet, d’un autoritarisme vert4. Associations ou individus sont les bienvenus pour s’impliquer dans les politiques environnementales décidées par le Parti, mais il leur est plus difficile de critiquer les insuffisances de ces politiques.
Inspirée par Greta Thunberg, la jeune Ou Hongyi (aussi connue sous le nom de Howey Ou) a mené des grèves scolaires pour demander au gouvernement chinois d’agir pour le climat. Refusant d’arrêter son combat, elle a été interrogée par la sécurité publique et renvoyée du lycée. Elle a mené plusieurs actions de protestation, dont une à Shanghai, qui lui a valu d’être brièvement détenue avec trois autres manifestants. Mais la Chine n’a pas été le seul pays à réprimer ses actions de désobéissance civile.
Ainsi, en 2021, elle a été arrêtée en Suisse lors de l’évacuation de la Zone à défendre (ZAD) de la colline du Mormont, qui s’opposait aux projets d’expansion du cimentier Lafarge-Holcim. Elle a été condamnée à soixante jours de prison et 1 200 francs suisses d’amende. Avec le retrait de la plainte pour violation de domicile du cimentier, Ou Hongyi n’est finalement plus inquiétée.
Le Parti prend toutefois au sérieux le problème écologique. La loi de 2015 sur la protection environnementale a mis en place des normes beaucoup plus strictes. Depuis 2017, des groupes d’inspection sont envoyés par le gouvernement central pour enquêter localement : entreprises comme organismes publics peuvent se retrouver en procès si les manquements identifiés ne sont pas résolus en temps voulu – généralement deux mois.
Les taux de cancers explosent dans la population locale qui, lorsqu’elle essaie de se mobiliser, court le risque d’être arrêtée.
Cette gestion doit cependant se faire dans les cadres définis par le Parti et en fonction de calculs de priorité parfois problématiques en matière d’environnement. Ainsi, c’est de loin le pays qui exploite le plus de terres rares, des minéraux nécessaires pour la fabrication d’un grand nombre de technologies, dont certaines censées contribuer à une croissance verte : smartphones, voitures électriques ou aimants de certaines éoliennes.
Cette situation s’explique par la richesse de ses sous-sols, mais aussi par l’acceptation d’un coût environnemental élevé. L’extraction et le raffinage génèrent de graves pollutions avec, par exemple, des rejets d’acide sulfurique et de déchets radioactifs5. Les taux de cancers explosent dans la population locale qui, lorsqu’elle essaie de se mobiliser, court le risque d’être arrêtée comme à Zhongshan dans le Guangxi.
Les menaces que fait peser cette dépendance aux terres rares au niveau international expliquent que des projets de recyclage et d’ouverture de mines soient envisagés par d’autres pays que la Chine, suscitant parfois inquiétudes et oppositions des populations locales, comme à Kiruna en Suède.
Enfin, pour redynamiser une croissance en baisse ou garantir la sécurité énergétique, des mesures de protection environnementale peuvent être remises en cause par la Chine, comme l’a montré l’accélération récente de la construction de centrales à charbon. À moins que ces mesures ne favorisent elles-mêmes la croissance, à l’image du capitalisme vert et d’une soi-disant transition énergétique s’appuyant sur le numérique et l’addition des sources d’énergie, plutôt que sur une transformation profonde des sociétés.
1 « Why Has This Environmental Documentary Gone Viral on China’s Internet ? », ChinaFile, 3 mars 2015.
2 Jonathan Hassid, « Controlling the Chinese Media: An Uncertain Business », Asian Survey, vol. 48, n° 3, 2008.
3 Isabelle Thireau et Linshan Hua, « De l’épreuve publique à la reconnaissance d’un public : le scandale Sun Zhigang », Politix, n° 71, 2005 ; Nolwenn Salmon, « Requalification par les journalistes chinois de leur rôle dans la construction des problèmes publics environnementaux », Sur le journalisme, vol. 11, n° 2, 2022.
4 Voir aussi Émeline Baudet, « Dictature verte, la tentation », Revue Projet, n° 382, juin-juillet 2021.
5 Voir à ce sujet Jean-Charles Munier, « Terres rares. Le glaive chinois », Revue Projet, n° 394, juin-juillet 2023.