Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Pour asseoir son idéologie totalisante, le président chinois n’hésite ni à instrumentaliser les philosophes classiques ni à réinventer l’histoire. Sans ambages, la sinologue Anne Cheng, spécialiste de Confucius, analyse cette torsion.
La silhouette frêle d’Anne Cheng, professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’histoire intellectuelle de la Chine, masque une travailleuse infatigable, qui passe d’un projet à l’autre sans s’accorder beaucoup de répit. De retour d’Inde, où elle est allée rencontrer des collègues philosophes, elle s’extasie : « Ah, la Chine aurait tant à apprendre de l’Inde en matière de “soft power”. L’Inde a beau être dirigée par un ultra-conservateur, son attrait pour le monde reste intact, alors que la Chine… » Un grand soupir. La Chine est devenue sa douleur, dit-elle, d’un souffle. « Comment a-t-on pu en arriver là ? »
Elle qui a consacré tant d’énergie à la traduction des Entretiens de Confucius (Points, 2014) se dit ulcérée par l’usage que les dirigeants chinois en font. « L’utilisation de la personnalité de Confucius par les dirigeants chinois date de bien avant Xi Jinping. Ses prédécesseurs avaient commencé à s’en inspirer et à parler d’harmonie sociale, ce qui a donné le fameux concept de hexie. »1
Au nom de ce hexie, le prédécesseur de Xi Jinping augmentait le budget de la police de façon stratosphérique pour garantir la stabilité sociale, dans un contexte où les manifestations de mécontentement ne cessaient d’augmenter. « Nous sommes déjà bien loin de la sagesse confucéenne qui prône la paix sociale par l’exemple et le respect », regrette la sinologue.

Sinologue, Anne Cheng a mené ses travaux sur l’histoire intellectuelle de la Chine, en particulier sur Confucius. En 2008, elle est élue au Collège de France. Elle a dirigé l’ouvrage collectif Penser en Chine (Gallimard, 2021). © Patrick Imbert/Collège de France
Celle qui a lu tous les discours de Xi Jinping débusque ses marottes : « Il serine que les communistes chinois sont les héritiers directs de 5 000 ans d’histoire continue. Mais la contradiction est flagrante : qui dit continuité dit absence de révolution. Les Chinois ne seraient donc plus révolutionnaires ? » Ajoutons que, malgré tous leurs efforts pour satisfaire leurs dirigeants, les archéologues n’ont jamais prouvé que la civilisation chinoise pouvait se vanter d’une unité et d’une continuité historique vieille de 5 000 ans. Au mieux parviennent-ils à remonter à 3 000 ans.
Cette tentative de tordre l’histoire contredit par ailleurs la volonté des Chinois communistes des années 1950 à nos jours de casser la culture traditionnelle chinoise. « C’est un désastre, se désole Anne Cheng. Lorsqu’on évoque les Sumériens ou les Égyptiens pour rappeler que la Chine n’est pas la seule civilisation qui peut se vanter de son antiquité, la réponse de Xi Jinping est systématique : “Oui, mais nous sommes la seule civilisation qui ait fonctionné en continu depuis sa création.” »
Pour le Président à vie, cette continuité signifie la globalité, la totalité, justifiant ainsi cette réécriture de l’histoire. « Il n’y a là rien d’original, Poutine fait de même en Russie. J’appelle cela une “dictature à la Papa”. » Pour fournir des arguments au Président, certains propagandistes parlent du Parti communiste chinois comme d’une « nouvelle civilisation ».
« Quelle audace ! Ils parlent d’une renaissance de la civilisation plurimillénaire chinoise, ils disent que c’est du marxisme, du léninisme, du stalinisme. On sale le tout avec des citations de Mao, on y mélange des classiques, un peu de Confucius, un peu de Wang Fuzhi. Moi, j’appelle cela de la soupe chinoise, c’est tout. »
Si l’on souligne que l’intérêt de l’école confucéenne traditionnelle était de faire fonctionner une société sans le carcan du totalitarisme, Anne Cheng abonde et s’indigne d’autant plus : « Mais les communistes vous diront que c’est ce qu’il se passe aujourd’hui ! Qu’il y a davantage d’égalitarisme ! » Le retour en force des classes sociales s’en trouve nié. La prise de pouvoir de Xi Jinping a marqué un retour à l’époque stalinienne, que nul ne pensait possible.
La période où il était encore permis de penser en Chine est terminée.
Mais, si le corps social actuel sait ce qu’il se passe au-delà des frontières de l’Empire du Milieu, la période où il était encore permis de penser en Chine est terminée. « Tout cela, c’est de la faute de ce fichu Xi Dada (Papa Xi), ce surnom mielleux dont les médias ont affublé le grand leader. »
Il ne supporte pas qu’on lui fasse la leçon, il n’écoute les conseils de personne. Lorsque Jack Ma, le fondateur du groupe Alibaba, s’est permis une remarque sur la façon de gérer une entreprise cotée en bourse, Xi Jinping a brisé son ascension. Il a maintenant complètement disparu de la circulation.
La fameuse politique zéro Covid a permis de conforter la politique stalinienne qui domine maintenant la Chine. Arsenal de masques, tenues d’astronautes des gardiens de la santé, tests, reconnaissance faciale… Le pouvoir a déroulé une stratégie totalitaire pour contrôler la population. « Tout le monde a dû obéir, mais c’est finalement revenu en pleine face de Xi Jinping, lorsque le tsunami du Covid a fini par balayer la Chine et qu’il n’y a plus eu d’autre moyen que d’ouvrir les vannes et laisser la tempête passer. »
Les trois années de politique zéro Covid ont pris la forme d’une véritable dystopie. D’autant plus que la jeunesse qui a eu le courage de descendre dans la rue à la fin du mois de novembre 2022 pour protester contre les dégâts commis par cette politique (cf. article de Nolwenn Salmon) n’avait aucune idée de ce qu’il s’était passé lors du mouvement démocratique de 1989.
Confucius (551-479 av. J.-C.) est un philosophe d’une grande importance dans le développement intellectuel de la Chine. Il a laissé des fragments de dialogues (Les Entretiens de Confucius, traduction d’Anne Cheng, 2014) où il évoque la condition humaine. Il y enseigne notamment que la nature humaine est sans cesse perfectible. Son enseignement connaît un regain d’intérêt dans la Chine actuelle, qui en fait une icône identitaire.
Ils ne savaient pas avec quelle férocité le pouvoir était capable de réprimer le moindre mouvement de contestation. Ils n’imaginaient pas qu’en se contentant de brandir une page blanche devant leur poitrine, ils risquaient une forme de rétorsion hargneuse. « En fait, ces jeunes sont si peu habitués à protester publiquement qu’ils n’ont pas pris la précaution de laisser leur téléphone à la maison. Dès que vous avez un portable sur vous, la police sait tout de vos déplacements, activités ou rencontres… »
En janvier 2023, on apprenait qu’au moins 32 participants aux manifestations (surtout des jeunes femmes) avaient été repérés par la police, interrogés, parfois retenus en prison et intimidés. Trois mois plus tard, les arrestations se poursuivaient.
Pour autant, à l’international, beaucoup embrassent cette « nouvelle civilisation » avec enthousiasme. En se cachant derrière une fumée à la sauce Confucius, la Chine est en train de proposer son mode de fonctionnement à toutes sortes de pays : Asie Centrale, Égypte, Algérie et bien d’autres… « Cela contribue à constituer une sorte d’Internationale anti-occidentale. Pour les Chinois, tous ceux qui “suivent l’Amérique” sont des Occidentaux. Il s’agit de renverser tout ce qui fait le fondement de la démocratie libérale, incarnée par les États-Unis. »
Anne Cheng récuse néanmoins le mouvement symbolique consistant à établir un gouffre entre les Occidentaux et les « Asiatiques », et critique vivement le discours européaniste qui semble reléguer les Chinois dans un autre univers. « Je me tue à dire que les Chinois ne sont pas des Martiens, ni des êtres fondamentalement différents des autres habitants de la planète. »
L’économie du pays, sur le flanc, fait les frais de l’illusion de toute-puissance de Xi Jinping.
À la mention de l’« efficacité » des Chinois, elle bondit : « Pensez donc : lorsqu’un seul grand leader a la possibilité d’enfermer tout un peuple pendant trois années successives, sans consulter qui que ce soit, forcément, c’est plus simple ! Si l’on impose une dictature totalitaire où que ce soit, les populations n’ont pas d’autre choix que de se taire et de s’exécuter, c’est tout. »
Malgré trois années de fermeture totale du pays, avec tous les inconvénients que cela a représenté, les hommes d’affaires français, entre autres, semblent prêts à se ruer de nouveau sur le marché chinois. Restés dans cette impression d’avant 2020, lorsque les investisseurs étaient très bienvenus, ils ne semblent pas craindre de voir les drames de la période se reproduire. Aujourd’hui, la Chine a besoin du marché mondial pour remonter la pente. L’économie du pays, sur le flanc, fait les frais de l’illusion de toute-puissance de Xi Jinping.
Sa volonté de totalité s’exprime partout. « Après avoir piétiné toutes les cultures autochtones du territoire chinois, il tente de “siniser” le christianisme et toutes les religions qui parviennent encore difficilement à survivre dans le pays. Sa folie ne connaît pas de limites, hélas. »
Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Points, 2014.
Anne Cheng, La Chine pense-t-elle ?, leçon inaugurale du Collège de France, Fayard, 2009.
Anne Cheng (dir.), La pensée en Chine aujourd’hui, Gallimard, 2007.
1 Terme confucéen classique, le concept d’harmonie (hexie, 和谐) implique humanisme, bienséance et comportement respectable. Réinterprété, il justifie l’obéissance populaire et le respect de l’autorité.