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Les migrantes qui tentent de faire reconnaître leur minorité sont proportionnellement moins nombreuses que les garçons. Mais leur genre les expose à des violences spécifiques et la protection qu’elles reçoivent n’est pas toujours adaptée.
Sephora1 arrive en France le 20 septembre 2020. Elle est accompagnée d’un homme rencontré au Congo alors qu’elle mendiait. Là-bas, elle lui avait confié son histoire. Âgée de 15 ans, Sephora fuit sa famille – qui souhaite la marier de force à un oncle – et son village qui l’accuse de sorcellerie. L’homme avait décidé de l’emmener en France pour « étudier ».
Mais, une fois sur place : « On est arrivé ensemble à Charles de Gaulle. Dans l’avion s’étaient passés des trucs bizarres, lui et moi… et quand on est venus ici, il m’a dit : on va partir dans sa maison. Là-bas, il y a d’autres filles. » Sephora perçoit le danger : « J’ai compris que dans cette maison, il y a des filles qui font de la prostitution. Il a dit : moi je vais être sa femme, mais j’ai refusé. » Grâce à un subterfuge, elle échappe à cet homme et trouve de l’aide auprès d’une femme qui appelle la police. « Ils m’ont demandé les documents, mais j’avais seulement l’attestation de naissance. »
Sur celle-ci, on lit : « Le onzième jour du mois de novembre de l’année 2003 est né à Kinshasa un enfant de sexe féminin nommé Sephora. » La police a affaire à une personne mineure non accompagnée (MNA), une « enfant de moins de dix-huit ans qui a été séparée de ses deux parents et d’autres membres proches de sa famille et n’est pas prise en charge par un adulte investi de cette responsabilité par la Loi et la coutume », selon la définition de l’Onu.
Dans l’imaginaire collectif, un MNA est un garçon, âgé de 15 à 17 ans, originaire d’Afrique de l’Ouest ou du Maghreb et souvent réputé « délinquant ». Excepté la délinquance, cette représentation reflète une réalité, mais exclut certains MNA de toute considération : en France, en 2021, sur les 11 315 personnes déclarées MNA, 5,2 % sont des filles2. Considérer le genre des MNA, reconnus ou non, révèle plusieurs spécificités de parcours, d’accueil et de prise en charge.
Bien qu’elles aient quitté leur pays de départ pour diverses raisons, les filles MNA sont presque toutes victimes de persécution de genre, fuyant des mutilations génitales, un mariage forcé, de la prostitution forcée, des accusations de sorcellerie, une répression de leur homosexualité ou de leur transidentité. De fait, leurs motifs de départ diffèrent de ceux des garçons. Pour fuir, elles ont emprunté les routes migratoires en direction de l’Europe.
Si la plupart des MNA voyagent par voie terrestre et maritime, certaines filles prennent l’avion. Ce trajet est souvent organisé et financé par une personne qui exploite – sexuellement – la concernée. Quel que soit leur moyen de transport, nul n’ignore à présent les dangers de ces parcours pour les femmes.
De la Libye, où la séquestration et le viol semblent systématiques, à la traversée du cimetière marin qu’est devenue la Méditerranée, toutes ont connu l’horreur. Ainsi, elles espèrent enfin mettre un terme à ces violences en arrivant en Europe.
La défiance omniprésente à l’égard des personnes migrantes affecte aussi les MNA, dont la condition migrante prime sur le statut d’enfant
L’accueil des MNA s’avère complexe. En France, la responsabilité de ces personnes mineures relève de la protection de l’enfance. L’Aide sociale à l’enfance (ASE) est censée pourvoir à leur hébergement, leur accompagnement juridique, médico-social et éducatif. Toutefois, pour bénéficier de cette prise en charge, les MNA doivent être reconnus comme tels.
Ainsi, à leur arrivée, ces personnes passent toutes par le dispositif d’évaluation de la minorité et de l’isolement. Or, à l’issue de cette procédure, 55 % d’entre elles ne sont pas déclarées mineures3. Ce parcours tient d’une véritable épreuve durant laquelle il faut lever la présomption de mensonge. La défiance omniprésente à l’égard des personnes migrantes affecte aussi les MNA. Leur condition migrante prime sur leur statut d’enfant, en dépit du principe de leur « intérêt » supérieur garanti par la Convention internationale des droits de l’enfant (1989).
Les filles semblent davantage reconnues mineures que les garçons. Pourtant, ces dernières années, face à l’augmentation du nombre de filles déclarées MNA (+1,3 % entre 2019 et 2020), le nombre de non-reconnues a, lui aussi, augmenté. Le résultat de politiques toujours plus restrictives à l’égard des personnes migrantes. Les MNA non reconnus peuvent alors entamer une procédure de recours de minorité devant la justice.
Toutefois, pendant cette période pouvant durer de six à dix-huit mois, les concernés ne sont pas pris en charge par l’ASE et ne peuvent bénéficier des structures d’accueil réservées aux adultes, puisqu’ils ne se déclarent pas majeurs. La sociologue Adeline Perrot emploie le terme de « mijeurs » (ni mineurs, ni majeurs) pour désigner ces personnes dépourvues de droits et livrées à une extrême précarité.
C’est à la rue que se retrouvent souvent les « mijeurs », quelques jours après la négation de leur minorité. « Le jour où j’ai quitté l’hôtel, quand on m’a dit “prends ton bagage, tu sors de l’hôtel !”, moi j’ai dit “où je vais partir ?” On m’a dit “faut te débrouiller”. Ce jour-là, je pensais que c’était fini. Et puis je suis sortie en pleine pluie. Ce jour-là, j’ai beaucoup pensé. J’ai pleuré. “Ma vie va rester comme ça ? Il vaut mieux retourner au pays”. Mais je n’avais pas moyens », confie Hawa.
Alors que les filles pensaient avoir vécu le pire (l’arrivée), leur parcours migratoire se poursuit en France. « Je suis venue à la justice de Bobigny. Là, j’ai déposé la fiche et j’ai dit “j’ai pas d’endroit où dormir”. Ils m’ont donné un truc des Restos du cœur. Ils m’ont dit d’aller là-bas, ils vont me donner à manger et une tente, pour dormir. Moi je suis une femme et je vais dormir dans une tente ? Elle a dit “on peut rien”. J’ai coulé les larmes quoi. Je ne savais pas où aller », explique Esma. Les politiques migratoires de non-accueil concernent aussi des jeunes filles pourtant considérées comme vulnérables.
Les rapports d’activité de la mission MNA4 soulignent cette vulnérabilité et mentionnent une surexposition des filles aux réseaux d’exploitation et de traite des êtres humains. Plusieurs études démontrent aussi que l’insécurité administrative et résidentielle des femmes accroît les violences de genre.
Les filles mijeures sont plus rarement laissées à la rue que les garçons.
Cependant, les filles mijeures sont plus rarement laissées à la rue que les garçons. À Paris, lorsque la Croix-Rouge, chargée de l’évaluation des MNA, conteste la minorité d’une fille, elle alerte des associations à des fins de prise en charge. Utopia 56, à l’aide de Médecins sans frontières, tente d’assurer, pour les filles (et quelques garçons identifiés comme « extrêmement vulnérables »), un hébergement provisoire ainsi qu’un suivi juridique et médico-social.
Pour héberger les mijeures, elle dispose notamment d’un réseau d’hébergeurs solidaires. Mais cet hébergement ne garantit pas toujours la stabilité nécessaire pour se sentir en sécurité et se reconstruire, car sa durée varie de quelques jours à quelques semaines, entraînant de nombreux déplacements.
Récemment, face au nombre croissant de mijeures et à l’instabilité de l’hébergement solidaire, Utopia 56 a ouvert une maison à leur attention. Cette structure accueille les jeunes filles et les épaule dans les différentes procédures, jusqu’à ce qu’elles soient reconnues mineures ou régularisées majeures.
Sur dix-sept d’entre elles rencontrées sur place, dix ont été reconnues mineures ou ont reçu une ordonnance de placement provisoire, cinq sont à présent majeures et ont obtenu le statut de réfugiée ou un titre de séjour.
Si les filles MNA (ou mijeures) sont davantage protégées que les garçons, que ce soit par la protection de l’enfance ou par les associations, elles demeurent souvent, au sein des populations migrantes, les dernières invisibles.
Adrien Chouikha, « Les “mijeurs” ou les “ni-ni”, une catégorie juridique empreinte de souffrances et d’incertitudes », Billets clinique juridique, 2019 [en ligne].
Lisa Carayon, Julie Mattiussi, Arthur Vuattoux, « “Soyez cohérent, jeune homme !” Enjeux et non-dits de l’évaluation de la minorité chez les jeunes étrangers isolés à Paris », Revue française de science politique, n° 68, 2018.
Noémie Paté, « Suspects de majorité », Revue Projet, n° 390, 2022.
Adeline Perrot, « Devenir un enfant en danger, épreuves d’âge et de statut. Le cas “limite” des mineurs isolés étrangers en France », Agora débats/jeunesses, n° 74, 2016.
Rapports annuels d’activité 2020 et 2021 de la Mission mineurs non accompagnés du ministère de la Justice.
1 Ce travail s’appuie sur une recherche participative menée de 2020 à 2022, auprès de vingt mineures non accompagnées et non déclarées mineures, en procédure de recours de minorité (« mijeures »). Elles ont été prises en charge par l’association Utopia 56 au sein d’une maison d’hébergement provisoire.
2 Notons que l’origine des filles diffère de celle des garçons. Nombreuses sont les filles originaires de République démocratique du Congo, qui ne figure pas dans la liste des principaux pays d’origine des MNA.
3 Chiffre qui ne considère pas la différence de genre.
4 La mission MNA coordonne le dispositif national de mise à l’abri, d’évaluation et d’orientation des MNA au sein d’une sous-direction de la Protection judiciaire de la jeunesse.