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La cohésion sociale dans les pays nordiques se serait en partie construite sur une homogénéité culturelle et ethnique, aujourd’hui plébiscitée par l’extrême droite. Pourtant, le terrain révèle des solidarités nouvelles, féministes et antiracistes.
Pour vivre heureux, vivons égaux ? Les pays nordiques tendent à confirmer cette thèse. Les écarts de revenus, bien que croissants, y restent raisonnables, et on y observe des niveaux de bien-être et de bonheur particulièrement élevés.
Selon certains, l’équation « égalité = bien-être » aurait des ressorts institutionnels. On trouve dans ces pays un « régime de welfare » universaliste qui assure la protection sociale (financée par la fiscalité selon le principe de citoyenneté), et propose des allocations uniformes et généreuses protégeant l’ensemble de la population contre les aléas de la vie.
Tout le monde contribue, tout le monde bénéficie. D’autres pensent que la qualité apaisée des rapports sociaux au sein des pays nordiques tient à la façon unique dont ces sociétés articulent les liens qui attachent les individus à autrui et aux institutions.
Si les citoyens nordiques jouissent d’un niveau élevé d’apaisement des rapports sociaux, ils ne sont pas épargnés par les crises et les conflits.
Dans ces sociétés, l’affiliation de l’individu à des associations civiques ou à des corporations professionnelles ne rivalise pas avec le lien de citoyenneté, mais semble au contraire le renforcer. La culture politique consensuelle privilégie les négociations, amortit les conflits et fait perdurer les solidarités.
Mais, si les citoyens nordiques jouissent d’un niveau élevé d’apaisement des rapports sociaux, ils ne sont pas épargnés par les crises et les conflits. La crise sanitaire et la crise des migrations mettent à l’épreuve le lien social, là comme ailleurs, en Europe ou au-delà. Ces crises récentes révèlent les forces antagoniques qui travaillent ces sociétés sous leur surface placide.
Les ressorts de la cohésion sociale exceptionnelle des sociétés nordiques sont parfois à chercher dans l’homogénéité culturelle et ethnoraciale de ces pays, sinon dans leur fort sentiment de fierté nationale. Les succès électoraux des partis national-populistes vont dans le sens de cette thèse.
L’arrivée en Europe d’un million d’exilés originaires du Moyen-Orient et d’Afrique, dont 160 000 en Suède (contre environ 30 000 dans chacun des autres pays nordiques), a provoqué une véritable panique morale sur le devenir des économies et des États sociaux de ces pays, pourtant parmi les plus riches et les plus développés du monde.
La crise a renforcé, dans le débat politique – bien au-delà des partis nationalistes –, les arguments anti-immigrés et une rhétorique teintée de « chauvinisme de welfare ». Cette logique nationaliste revendique le conditionnement de l’accès à certains biens, services et opportunités au critère de nationalité.
Aux élections générales organisées dans le contexte de la « crise des migrations » (ou « crise des réfugiés ») de 2015, le parti nationalpopuliste les Vrais Finlandais devenait le second parti représenté au Parlement. Les mesures anti-immigration figuraient en haut de leur agenda et promettaient de rétablir la sécurité et la prospérité des Finlandais, supposément menacés par les exilés fuyant guerres, persécutions ou contextes économiques dégradés et instables.
L’exemple le plus récent du succès de la recette est l’arrivée des Démocrates de Suède, parti d’extrême droite, à la deuxième place aux élections générales de septembre 2022, devancés uniquement par le parti social-démocrate.
En Scandinavie, la pensée raciste a marqué les États et les esprits plus profondément qu’il ne l’a longtemps été admis.
Certains interprètent les développements récents à l’aune des continuités historiques. Il est vrai que la construction des États sociaux nordiques a été jalonnée par des logiques nationalistes. Ces logiques ont été particulièrement fortes en Finlande, où l’idéologie sociale-démocrate fut moins influente qu’en Suède.
Or la construction d’un État social universaliste servait en Finlande la cause de l’unification nationale, dans un contexte historique et géopolitique marqué par la guerre civile de 1918 et où le rapprochement politique et culturel des pays nordiques signifiait l’éloignement de la sphère d’influence de l’URSS.
Il est également vrai que la pensée raciste a marqué les États et les esprits plus profondément qu’il ne l’a longtemps été admis. Le programme eugénique suédois, la participation du Danemark et de la Suède aux entreprises coloniales en Afrique et aux Caraïbes, ainsi que les violations systématiques par les autorités norvégiennes, suédoises et finlandaises des droits du peuple autochtone Sami, témoignent des injustices perpétuées au nom de l’idéologie raciste.
La lecture qui privilégie les continuités risque toutefois d’ignorer la diversité historique des populations nordiques et la vitalité des mouvements antiracistes contemporains. Il faut se rappeler que la Finlande du début du XXe siècle était un véritable carrefour entre l’Empire russe et les populations occidentales.
À Helsinki se côtoyaient des industriels allemands et britanniques, des commerçants baltes et italiens, des ouvriers et des soldats asiatiques venus des quatre coins du vaste territoire impérial, mais aussi les premiers Afro-finlandais ayant voyagé vers le Nord avec des missionnaires luthériens.
En 1910, 12 % de la population finlandaise était d’origine étrangère, contre seulement 8,5 % en 2020, ou 2 % en 1950. L’homogénéité démographique des années d’après-guerre fut en réalité une anomalie historique, suivie d’un lent retour à une diversité plus importante au cours des dernières décennies du XXe siècle.
Il faut se rappeler que les pays nordiques ont inscrit dans leur loi le principe de la reconnaissance et de la protection des minorités dites historiques, comme les Samis, les Roms et les Juifs, ou encore les Finlandais de Suède et les Tatars (la minorité musulmane installée en Finlande au XIXe siècle).
Les promesses d’un retour à des sociétés culturellement et ethniquement homogènes sont sans fondement historique.
Les politiques d’immigration multiculturalistes mises en place en Suède dans les années 1970 ne sont pas seulement l’émanation d’un air progressiste passager : elles prennent leur sens par l’existence d’une tradition de tolérance à l’égard des étrangers. Ainsi, les promesses par les partis national-populistes d’un retour à des sociétés culturellement et ethniquement homogènes sont sans fondement historique.
À l’ombre des courants politiques ultranationalistes, les mouvements qui prônent l’hospitalité et l’antiracisme se portent bien. Cet élan pour la tolérance et l’égalité s’est matérialisé sur la place publique principale d’Helsinki, occupée entre 2015 et 2017 par le mouvement « Right to live », qui rassemblait des demandeurs d’asile, des associations de défense des droits de l’homme, mais aussi des citoyens ordinaires venus exprimer leur solidarité envers les exilés et, parfois, leur proposer un hébergement.
Cet élan irrigue des mouvements politiques entièrement nouveaux, comme le parti politique suédois Nyans, fondé en 2002, pour la défense des droits des immigrés et notamment de la minorité musulmane. Le parti a gagné deux sièges aux conseils municipaux aux élections de septembre 2022.
En tant que « moments critiques »1, ces crises font apparaître des inégalités qui persistent, mais aussi des solidarités qui viennent. Elles interpellent les fondements sociaux et moraux des solidarités qui relient les Nordiques les uns aux autres. Elles forcent les citoyens à réfléchir aux valeurs qui peuvent encore fonder un socle moral partagé et aux coalitions qu’il est possible de former pour faire face aux défis communs.
Ces crises rappellent que l’égalité n’est jamais entièrement acquise, que les solidarités passées peuvent être défaites et de nouvelles, tissées.
Lire également l’article de Linda Haapajärvi « Pandémie et inégalités de genre » dans notre édition imprimée.
Linda Haapajärvi, « Bienvenue chez nous ! Immigrées en Finlande », rubrique Ce qui nous lie, Revue Projet, n° 379, décembre 2020.
À Helsinki, les maisons de quartier tissent des liens entre les femmes migrantes et la société finlandaise. Elles représentent un espace sécurisé et bienveillant, mais soulignent la dimension genrée et traditionaliste des politiques d’intégration finlandaises.
Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pour vivre heureux, vivons égaux ! Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous, Les liens qui libèrent, 2019.
Yohan Aucante, Les démocraties scandinaves. Des systèmes politiques exceptionnels ?, Armand Colin, 2013.
Gösta Esping-Andersen, Les trois mondes de l’État-providence, PUF, 2007.
1 Didier Fassin (dir.), La société qui vient, Seuil, 2022.