Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Vivre dans un même lieu crée des solidarités quotidiennes. Structurant l’espace vécu, ces solidarités de proximité sont essentielles et gagnent à être pensées en politique publique.
Lors d’une enquête dans le quartier ouvrier de Bethnal Green, à l’est de Londres, Michaël Young et Peter Willmott soulignent en 1957 que le quartier agit comme le catalyseur d’« un certain sentiment de solidarité entre les résidents qui occupent un territoire commun » (Le village dans la ville, PUF, 2010). Ce constat nous invite aujourd’hui à réactualiser le regard porté sur l’ancrage local de la solidarité.
La notion de quartier renvoie à un espace aux limites floues, à la croisée de différentes délimitations et attributs sociaux, physiques, politiques ou théoriques. Penser plutôt la notion de lieux renouvelle l’approche territoriale de la solidarité : elle permet de saisir le sens donné par les individus à un fragment d’espace dans son ancrage mémoriel, sa dimension relationnelle et son impression affective.
Autrement dit, elle invite à appréhender la « ville familière », soit, selon les mots de l’anthropologue Michel Agier, « la transformation des espaces anonymes en “lieux” dans lesquels un investissement personnel ou collectif est possible, où un attachement se crée » 1. Dans le sillage du dernier ouvrage de Serge Paugam, le parti pris est ainsi de considérer les lieux non comme les réceptacles de formes de solidarités, mais bien comme des opérateurs actifs de la constitution de liens sociaux au fondement d’une solidarité quotidienne, à l’échelle d’un espace vécu.
La sociologie urbaine révèle comment la solidarité est intimement imbriquée aux liens qui se tissent par les lieux et se traduit en pratique sous une variabilité de formes, à différentes échelles. Sans être exhaustif et sans éluder les tensions à l’œuvre, nombre de recherches sur les lieux stigmatisés et socialement disqualifiés mettent en lumière les solidarités qui les régissent, agissant sur la production d’un attachement social au lieu.
Les solidarités familiales et professionnelles sont des ressources capitales pour les habitants des quartiers populaires.
À ce titre, une enquête sur les quartiers du centre d’Athènes pendant la crise2 montre que, bien que des récits médiatiques dominants fabriquent un paysage d’insécurité, les habitants de ces quartiers y développent un fort attachement qui repose sur des solidarités quotidiennes. Le marché municipal de Kypséli en est emblématique : sauvé de la démolition et de sa transformation en parking à l’initiative d’habitants, il a été réinvesti en lieu public ouvert et autogéré, espace de manifestations culturelles et d’actions sociales.
Plus récemment, la recherche du collectif Rosa Bonheur à Roubaix rend compte des solidarités familiales et professionnelles forgées par l’ancrage local3. Celles-ci constituent des ressources capitales pour les habitants des quartiers populaires de la ville, dans un contexte d’exclusions plurielles où se cumulent les expériences de précarité.
Ces quelques situations invitent tant le lecteur, le passant que l’habitant à explorer les solidarités dans leurs dimensions infra-ordinaires de l’urbanité et de la ruralité, souvent invisibilisées par le quotidien. Repartir des lieux investis par les habitants dans leurs activités habituelles met en lumière la manière dont les solidarités agissent avec force sur la production de lieux qui, réciproquement, les font émerger.
Les solidarités habitantes en lieux, qu’elles soient familiales, professionnelles, électives ou civiques, structurent ainsi l’attachement social des individus, souvent fragilisé par la précarité professionnelle et le sentiment de relégation.
À partir de ce constat, quel est le sens de la solidarité en tant que politique publique à l’échelle locale ? Les politiques sociales – notamment de logement, de lutte contre l’exclusion, l’isolement et la marginalisation sociale – sont en grande partie du ressort des collectivités territoriales, à différentes échelles de l’action publique.
Communes, métropoles, départements et régions ajustent (sous contrainte) les politiques de solidarité de proximité, qui peinent parfois à être reconnues comme un atout plutôt qu’un coût. De nombreuses associations localisées, financées par les collectivités territoriales, contribuent pourtant activement à renforcer, voire réparer ou compenser des liens sociaux fragilisés.
Largement méconnues du grand public, les équipes de prévention spécialisées accompagnent par exemple individuellement et collectivement des jeunes en risque de rupture sociale, scolaire ou familiale, en allant à leur rencontre dans les lieux qui façonnent leur espace vécu4.
Au regard des crises récentes – écologiques, sociales, sanitaires – les lieux apparaissent chargés d’enjeux et semblent amenés à jouer un rôle fondamental dans l’attachement social, au prisme de la reconnaissance des solidarités de proximité, aussi bien politiques qu’habitantes.
1 Michel Agier, Anthropologie de la ville, PUF, 2015
2 Vaiou Dina et Irène Micha, « Entre attachements ordinaires et constructions médiatiques dans les quartiers du centre d’Athènes durant la crise », Parcours anthropologique, n° 10, 2015 [en ligne].
3 Collectif Rosa Bonheur, La ville vue d’en bas, Amsterdam, 2019
4 Voir à ce sujet Véronique Le Goaziou, Éduquer dans la rue, Presses de l’EHESP, 2015.