Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Le terme est galvaudé et sa définition varie au gré des intérêts. Pourtant, la solidarité est profondément politique. Le présent dossier aide à cerner les fondements de cette notion polysémique, d’en diagnostiquer les fragilités et de dessiner les voies d’un renouvellement démocratique. Retour en quatre points saillants.
Ce dossier nous invite à repenser la solidarité depuis son sens le plus large, à rebours des compréhensions étroites qui dominent dans le débat public. Serge Paugam et Michel Agier resituent la notion dans des termes assez voisins, à l’échelle de la socialité1. Elle en est le corollaire, sinon le synonyme : « Être, vivre, exister, c’est toujours avec les autres. Toute existence individuelle est reliée à celle des autres ; leur regard et leur relation nous sont indispensables et nous constituent dans notre être même. La socialité n’est pas un complément éventuel, elle est une condition de la vie humaine », rappelle Michel Agier. En ce sens, « l’être humain est vraiment anthropologiquement solidaire. Il ne peut pas ne pas l’être », note Serge Paugam. À la suite de Durkheim, ils s’attachent à penser la solidarité comme l’interdépendance entre les êtres qui existe, de fait, dans toute société. Quelle que soit l’échelle que nous considérions, nous sommes pris ensemble dans des liens qui nous solidarisent les uns aux autres.
À l’appui d’un cadre analytique particulièrement fécond, Serge Paugam montre que tous les types de liens sociaux qui nous attachent les uns aux autres, garantissant à chacun protection et reconnaissance, sont potentiellement vecteurs de solidarité. Il décrit le lien de filiation, qui s’exprime dans la relation entre parents et enfants ; le lien de participation élective, à l’œuvre dans les relations choisies, amicales ou associatives ; le lien de participation organique, caractéristique des relations professionnelles ; et le lien de citoyenneté, entre membres d’une communauté nationale.
Chaque société se distingue par une conception de la solidarité et hiérarchise ses liens.
De façon plus ou moins solide selon des expériences de socialisation plus ou moins heureuses, chacun est supposé pouvoir compter sur ces cadres d’appartenance (qu’il s’agisse d’autres individus ou d’institutions) face aux aléas de l’existence. L’intégration à ces différents groupes prodigue en complément des gains de reconnaissance et assure l’individu d’une place ou d’un statut.
Chaque société ne valorise pas pour autant également chacun de ces liens, mais les hiérarchise dans une combinaison dotée d’une certaine inertie historique. Chacune se distingue par une conception de la solidarité et de ses modes d’organisation.
Produit de luttes et de rapports de force sociaux et politiques passés, le plus souvent dans le cadre national, les différents régimes d’attachement social ne forment pas des monolithes intangibles. Travaillés par des contradictions et mis à l’épreuve par des crises, ils restent soumis à des évolutions ou des transformations.
Durkheim a distingué les sociétés traditionnelles à solidarité mécanique (fondée sur la similitude des comportements des individus et des valeurs de la société) et les sociétés modernes à solidarité organique (fondée sur la différenciation et l’interdépendance des individus entre eux). Si le caractère tranché de la distinction appelle discussion, ces catégories n’en restent pas moins pertinentes pour appréhender la problématique de la solidarité encore aujourd’hui.
Durkheim pointe ainsi la contradiction apparente entre interdépendance fonctionnelle et autonomie de l’individu, et comment celle-ci travaille la question de la solidarité depuis plus de deux siècles.
Le processus d’autonomisation des individus a fourni l’assise des idéologies de l’individualisme – dont la néo-philanthropie, portée par d’actuels projets néo-libéraux, n’est qu’un des derniers avatars, comme le montrent Bruno Frère et Jean-Louis Laville. Ces idéologies, bien que disposant de puissants relais (y compris au cœur des politiques publiques actuelles), ne doivent pas faire oublier l’importance qu’a prise, dès la fin du XIXe siècle, la pensée de l’interdépendance humaine et des obligations de solidarité qu’elle fonde.
Axelle Dolino-Brodiez et Virgile Chassagnon nous rappellent la systématisation conceptuelle que cette pensée reçoit dans le solidarisme de Léon Bourgeois (1851-1925). Elle fonde « l’idée de “dette sociale” diachronique (entre générations) et synchronique (entre contemporains), imposant le devoir de préserver – voire d’accroître – ce qui nous a été transmis », tout comme la théorie du « quasi-contrat » soit l’« obligation qui se forme entre individus […] du fait même de naître et d’accepter de vivre en société », qui caractérisent le solidarisme. Ces deux auteurs nous rappellent aussi la fortune politique de cette doctrine : « Le solidarisme donne naissance à la protection sociale, forme pratique de solidarité publique ».
Les contributions à ce dossier montrent aussi les mouvements de fragilisation qui affectent ces régimes historiques de solidarités structurés dans un cadre national. Comment ils se trouvent ébranlés et contestés lorsque le principe régulateur qui les ordonne perd de sa puissance intégratrice.
Dans le cas français, cette fragilisation s’opère par la disqualification sociale de pans entiers des catégories les plus pauvres à partir des années 1980, mais aussi par la crise d’une société salariale autour de laquelle le régime organiciste était principalement articulé2. Ajoutons la double poussée des idéologies de l’hyper-individualisme et du repli identitaire, ainsi que les forces politiques néo-libérales ou nationalistes qui les portent. Le hiatus entre la consécration constitutionnelle du principe de fraternité et les entraves politiques à l’égard des migrants, qu’analyse Patrick Henriot, donne une illustration particulièrement criante de ses effets.
Linda Haapajärvi montre comment des régimes universalistes pourtant aussi puissamment égalisateurs et intégrateurs que ceux des pays nordiques se trouvent, eux aussi, fragilisés par les crises sanitaire, migratoire ou environnementale. En témoignent les récents succès électoraux de partis nationalistes en Suède et en Finlande, qui donnent à voir une contestation et un ébranlement des principes qui fondent ces régimes.
L’internationalisation des crises produit une solidarité envers les semblables.
Les contributeurs à ce dossier s’accordent à voir dans cette montée d’une « solidarité du même », de « politiques de la peur » ou d’un « chauvinisme du welfare », l’un des effets d’une globalisation des enjeux et d’une internationalisation des crises dans le monde contemporain. Si certains soulignent un réinvestissement des formes publiques historiques de la protection sociale avec le retour en force de l’État providence lors de la crise du Covid-19, le scepticisme pointe quant à sa pérennisation. Aussi interrogent-ils en retour la pertinence du cadre national pour en réguler les effets.
Condamnée, la solidarité ? Plusieurs auteurs donnent à voir des pratiques porteuses ou prometteuses d’un renouvellement démocratique. Mathilde Caro montre comment les solidarités de proximité qui se tissent dans les lieux quotidiens les plus ordinaires peuvent constituer des ressources intégratrices et émancipatrices pour des habitants de quartiers populaires en grande précarité.
Michel Agier expose comment l’articulation de concepts universalistes de la relation issus des mondes africains – l’ubuntu, le zumunci et le teranga – peut aider à redéfinir une matrice de la vie commune dans un monde plus globalisé et incertain. Bruno Frère et Jean-Louis Laville mobilisent pour leur part le cadre de l’École de Francfort pour dégager les conditions d’une solidarité démocratique et dialogique « en vue de nous prémunir contre l’accaparement de la notion par des forces conservatrices ». Celles-ci tendent en effet à réduire la solidarité à une définition héritée, discriminante ou philanthropique, préservant les avantages « tirés de la dissymétrie sociale ».
La solidarité ne doit pas préserver les avantages tirés de la dissymétrie sociale.
Les auteurs invoquent plutôt la solidarité démocratique, qui « conjugue à l’égalité participative une reconnaissance juridique qui confère des droits, comme celui de l’accès à une redistribution publique ». Ces conditions tiennent en une vraie symétrisation sociale entre les individus, en la conjugaison du dialogue et de l’égalité « du simple fait que des êtres se reconnaissent intersubjectivement tant du point de vue politique (…) qu’économique ».
À l’appui de ressources théoriques très diverses, mais depuis le cadre analytique commun de l’interaction et de la dynamique d’une activité collective émergente, ces contributions dessinent une forme voisine d’associationnisme démocratique, qui réactualise la figure de l’associé solidaire, jadis portée par le projet solidariste. Rappelant la nécessité d’engagements collectifs pour qu’elle connaisse la même fortune politique, elles fournissent autant de raisons d’espérer.