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Dossier : Écologie : mobiliser les indécis

Apprendre des plus pauvres

© ATD Quart Monde
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Les personnes en situation de précarité subissent déjà les conséquences des changements climatiques. De quelle manière perçoivent-elles les injonctions à se mobiliser et à avoir un comportement vertueux en matière écologique ? Et si nous partions de ce qu’elles vivent pour construire un avenir désirable pour tous ?


En France comme ailleurs, les plus pauvres souffrent le plus des conséquences des changements climatiques. Ils sont les premiers impactés par la hausse des températures et par la dégradation de la qualité de l’air. Lors de la canicule de 2003, qui avait fait 15 000 victimes, les deux principaux critères de décès des personnes âgées étaient le degré d’autonomie et la catégorie socio-professionnelle1. L’élévation des températures touche davantage les personnes vivant dans des logements mal isolés et en situation de sur-occupation. Le réchauffement favorise le développement de maladies respiratoires chroniques qui, en France, concerne 57,3 pour mille bénéficiaires de la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) contre 35,4 pour mille de la population générale.

« Les premiers écologistes, je pense que ce sont les pauvres. Parce que ce sont eux qui recyclent en allant fouiller dans les poubelles, en allant récupérer tout ce qui est bon pour être recyclé. »

En 2019, en France, plusieurs universités populaires Quart Monde ont choisi des thèmes de travail liés à l’écologie et aux changements climatiques. Un militant de Rennes raconte : « J’habite dans un pavillon à loyer modéré. C’est très mal isolé. L’humidité rentre, ça décolle les peintures, si on ne se couvre pas, on tombe malade (asthme, arthrose). Mais, en même temps, les premiers écologistes, je pense que ce sont les pauvres. Parce que ce sont eux qui recyclent en allant fouiller dans les poubelles, en allant récupérer tout ce qui est bon pour être recyclé (le cuivre, l’aluminium, la ferraille). Et donc, c’étaient les premiers recycleurs, ça remonte à loin. »

Les universités populaires qui ont travaillé ces sujets se sont posé la question de ce que les personnes faisaient déjà pour l’environnement dans leur quotidien. Une militante ATD Quart Monde de Nancy explique comment, avec d’autres, elle s’organise pour « racheter les fins de saisons, les produits non calibrés, chez des producteurs pauvres prêts à basculer dans le RSA (revenu de solidarité active) ». À Rennes, les militant.e.s ont raconté avec fierté leurs astuces pour faire baisser les factures d’eau et d’énergie. Une cuve pour récupérer l’eau de pluie, un four « marmite norvégienne », la récupération de l’eau de la douche avant qu’elle ne devienne chaude, l’extinction des appareils en veille… Pour ce qui est des transports, bien peu de personnes disposent d’un véhicule. Elles sont donc souvent tributaires des réseaux de transport en commun, souvent insuffisants et contraignants.

Si une sobriété subie conduit déjà à de nombreuses pratiques qui limitent l’impact écologique des plus pauvres, il s’agit de reconnaître ces contributions mais surtout de travailler à ce qu’elles puissent être choisies et non contraintes.

Des injonctions contre-productives

L’injonction à être vertueux pour l’environnement est parfois mal vécue quand le quotidien est déjà fait de sobriété et de survie. « Combien de fois on a été culpabilisés alors que ceux qui vivent dans le superflu privent les pauvres du nécessaire ? » Mieux que n’importe qui, les personnes en situation de pauvreté peuvent dire ce qui relève du nécessaire ou du superflu.

Lorsque, en plus, ces injonctions écologistes sont déconnectées des réalités de vie des personnes, il n’est pas évident de vouloir ou de pouvoir les écouter. Une militante de Normandie rappelle que sa première « urgence », c’est « que [s] es enfants aient une meilleure vie que la [s]ienne, qu’ils sortent de la pauvreté ». L’écologie peut se faire mobilisatrice lorsqu’elle parle concrètement à toute personne. La complexité des problèmes environnementaux conduit souvent à l’emploi d’un langage technique éloigné de ce qui est au cœur de la vie des personnes en précarité. Ainsi cette militante renchérit : « Comment on associe l’écologie avec la pauvreté, mais à partir de nous et de nos réalités ? » L’enjeu d’un discours écologique mobilisateur est bien là : il doit parler à l’humain et l’expérience de vie des militant.e.s est précieuse pour comprendre ce qui doit en constituer le cœur et identifier les mots pour le dire.

Un point commun entre le combat écologique et le combat contre la misère semble être que la « politique des petits pas » est clairement insuffisante.

Nouvelles alliances

Un point commun entre le combat écologique et le combat contre la misère semble être que la « politique des petits pas » est clairement insuffisante et que la question de l’évolution profonde de notre société vers davantage de sobriété, d’équité et de communs, prend une place croissante dans le débat public.

La question climatique est l’occasion à saisir pour repenser nos fonctionnements et aller vers une transition écologique et sociale qui n’exclut personne. Pour cela, il faut la penser avec les plus pauvres, afin d’éviter que les politiques écologiques n’accentuent encore davantage les situations de précarité, et afin que les actions pour le climat et celles contre la pauvreté se conjuguent et se renforcent.
Depuis quelques mois, ATD Quart Monde se rapproche des mouvements écologistes et climat pour leur proposer d’associer des personnes en précarité dans leur gouvernance et leurs actions, et pour les inviter à aller dans la rue et dans les quartiers populaires partager sur l’écologie avec les enfants et les familles qui sont en attente de vivre autrement : hors de la pauvreté, avec une qualité de vie qui épargne la planète.

Se tourner vers les plus exclus est difficile pour les écologistes, quand l’urgence climatique accapare leur créativité et leurs pensées. Il en résulte logiquement, et souvent sans le vouloir, des mécanismes d’exclusion.

Lors d’une rencontre co-organisée par Alternatiba et ATD Quart Monde à La Base (Paris) le 16 septembre 2019, les participants ont unanimement souligné la distance parfois grande entre militants climat et personnes en situation de pauvreté. Comment casser le clivage entre deux mondes qui ont des langages, des codes sociaux différents, qui communiquent peu, voire pas du tout ? Une militante d’ATD Quart Monde apporte une part de la réponse : « Nous ne sommes pas du tout représenté.e.s à cause du barrage de la connaissance et de l’information. Si les gens ne viennent pas nous voir, on ne sait rien. » Se tourner vers les plus exclus est difficile pour les écologistes, quand l’urgence climatique accapare leur créativité et leurs pensées. Il en résulte logiquement, et souvent sans le vouloir, des mécanismes d’exclusion. Les modes de mobilisation, les actions, les cibles, les messages, les mots utilisés ou encore la sociologie de ces mouvements rendent difficiles la participation des plus précaires.

Associer l’écologie à la pauvreté, c’est regarder avec la même indignation les injustices sociales ou environnementales autour de soi. Quand vous êtes militant écologiste, vous voyez les problèmes environnementaux partout dans votre quotidien : le plastique, la surconsommation, les transports polluants… De même, lorsque vous militez pour l’éradication de la misère, vous voyez la pauvreté et ses conséquences autour de vous. Votre œil et votre cœur sont attirés par ces injustices. Regarder et penser les choses dans leur globalité nous pousse vers de nouvelles solutions, de nouvelles actions. Et de nouvelles alliances.

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1 Paul Maréchal, Jean-Christophe Sarrot, En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, Éd. Quart Monde/Éd. de l’Atelier, 2020 [2013].


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