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Nouvelles écharpes pour le maire, nouveaux maires, nouvelles fonctions de l’élu, les interrogations convergent vers une redéfinition du rôle et de la place des responsables municipaux, les mieux aimés de tous les hommes politiques. En négatif se dit le malaise, souvent diffus, dont témoignent ceux qui achèvent un mandat et peut-être ne se sont pas représentés : comment faire face au poids grandissant des médias, du juge, à la complexification des tâches et des réglementations ? Mais en positif, à travers la tension entre les différentes dimensions d’un rôle de gestionnaire de services et de représentant d’une communauté, maire et conseillers municipaux apparaissent de plus en plus comme les médiateurs d’une action publique au service du « vivre ensemble ».
Cette transformation ne va pas de soi. Elle engendre des résistances. Nous assistons à des crispations sécuritaires, insistant sur les fonctions régaliennes du politique, à un durcissement républicain. Mais elle épouse aussi un mouvement de fond. Comme le remarque Marcel Gauchet, le politique quitte sa position hégémonique pour reconnaître davantage la société civile, les associations, les acteurs économiques et les citoyens. Ces deux mouvements apparaissent en un sens presque l’un comme l’envers de l’autre.
La vie politique locale est travaillée par deux niveaux de réalité. D’une part, comme un prolongement de l’oikos, elle organise et répartit les services dont certains touchent les domaines les plus vitaux de nos existences. D’autre part, et souvent au travers de ces compétences techniques, l’action politique forge l’identité des territoires et des communes.
Certes, l’Etat moderne a pris en charge ou socialisé bien des fonctions qui appartenaient à la sphère privée. Mais il le fait pour une large part par le biais des communes. Eclairage public, gestion municipale de l’acheminement de l’énergie, fourniture d’eau potable, évacuation des eaux usées ou des ordures, transports publics, nombre de nos besoins ont été socialisés. Chacun d’entre nous est devenu ainsi davantage dépendant des municipalités.
Cette socialisation des services altère-t-elle le rapport du citoyen à l’élu ? Le premier devenant davantage consommateur, le second plus gestionnaire. Chaque habitant a recours au maire : pour contester la facture d’eau, pour obtenir une place dans une crèche. La fourniture de services pourrait réduire à terme le politique à une relation individualisée avec chacun des habitants. Pourtant, l’usage de technologies sophistiquées, les réglementations de sécurité et le souci d’une nouvelle rigueur de gestion peuvent déposséder de ses décisions l’élu au profit de l’expert. Ainsi s’érode quelque peu le double jeu de la représentation et de la délégation.
Mais simultanément, l’acteur politique local prend des décisions – ou pèse sur celles prises collectivement – qui affectent la constitution même de la communauté. L’accueil des gens du voyage, la détermination de critères de mixité sociale pour la répartition des logements dans les HLM, la mise en place de transports publics favorisant la circulation des quartiers périphériques vers les centres villes, touchent au creuset du vivre ensemble. Dans certains cas, l’élu est aussi sollicité pour l’accueil ou le rejet de projets dont l’origine est extérieure au territoire de la commune : l’enfouissement de déchets radioactifs, la réalisation d’une voie de circulation à grand gabarit, la construction d’un hôpital psychiatrique...
L’élu se trouve en position de médiation : il peut aider la collectivité à tisser des solidarités en son sein ou avec l’extérieur, à se structurer elle-même dans le rejet ou l’acceptation des propositions qui lui sont faites. Ainsi, au quotidien, et même dans les projets de caractère plus technique, il s’agit d’une élaboration politique : elle en appelle à énoncer ce qui fait concrètement l’unité ou l’identité d’un territoire, d’une ville ou d’un village.
Participer à ce jeu de négociation continuel qui fait le « vivre ensemble » est exigeant. Parce que le lien social tend à se diluer, une rhétorique facilement universaliste se fait jour.
Les discours et les politiques sécuritaires exercent un attrait certain. Au mois de janvier 2001, selon un sondage Ipsos, les Français plaçaient en tête de leurs préoccupations la sécurité des biens et des personnes. Les propositions des candidats s’en font l’écho : maintien de l’ordre, création d’une police municipale ou augmentation des forces déjà disponibles. Ces options risquent d’aller à l’encontre des libertés individuelles, voire, si l’on n’y prend pas garde, de légitimer des violences excessives au sein de la force publique. Elles tendent à écraser ou à réduire le discours politique et à lui faire perdre prise sur toutes les réalités du champ social, si elles s’affirment comme la solution unique d’une diversité de problèmes, comme si elles permettaient de toucher à la racine de tous les maux.
Plus largement, on entend parfois un appel presque incantatoire à une tradition républicaine durcie. On place le politique au-dessus de toutes les composantes de la société civile, au-dessus de la multiplicité des volontés et des intérêts individuels. Si l’on rappelle que le maire est le garant de l’intérêt général au niveau de la commune, qu’il doit rappeler ses concitoyens à leurs devoirs, on omet de revenir sur l’importance de la délibération au sein du conseil municipal, sur la manière dont se construit l’intérêt général, dont celui-ci entraîne l’adhésion et les renoncements éventuels à des intérêts particuliers. Même quand le politique n’est plus en position hégémonique, et qu’il doit composer avec d’autres forces dont il a lui-même reconnu l’importance, le caractère universalisant de cette position ne manque pas de séduire.
Au-delà de ces résistances, les transformations de la fonction de l’élu rencontrent un mouvement de fond qui traverse les collectivités locales. Trois dimensions, en particulier, sont significatives et susceptibles de façonner un autre visage des politiques, plus encore un « médiateur » du vivre ensemble : la création d’instances de concertation et de débat parmi les habitants, l’inscription des communes dans un maillage local et régional, l’élargissement des relations entre le politique et les autres instances de la société civile.
L’initiative revient surtout aux élus qui ont créé des forums de rencontre avec les citoyens. L’anonymat des villes, la distance entre les responsables et les habitants, et de ce fait le déficit de notoriété de l’action publique, en représentaient peut-être le principal enjeu. Selon l’Adels qui a comparé 25 villes, la réalité est foisonnante : conseil de quartier, conseil communal de citoyenneté, comité de quartier, rencontres de quartier, coordination associative, derrière les noms se cachent des fonctions d’information, de consultation, voire de concertation ou de participation quand les habitants sont réellement impliqués dans une prise de décision, y compris budgétaire. L’expérience devra dire comment les conseils municipaux nourrissent leurs délibérations de ces débats. Les élus peuvent trouver là un autre lieu de confrontation avec leurs concitoyens.
Le développement de l’intercommunalité et la pertinence accrue de la région dans le cadre des évolutions européennes influent aussi sur le métier de l’élu. La viabilité et le réalisme d’un projet municipal ne se mesurent plus seulement à l’échelle de la commune. Ils impliquent la prise en compte des territoires voisins et d’une vision plus globale dont la région apparaît comme la bonne mesure. La tâche n’en est pas simplifiée. L’option prise pour l’intercommunalité (plutôt que la réduction du nombre des communes) peut conduire à une superposition de structures, si ce n’est à une opacité et une moindre participation des habitants. Ceci implique de la part de l’élu un élargissement du regard, une capacité à fédérer ou à relayer des initiatives dont certaines ont pu trouver leur origine en dehors du territoire de la commune.
C’est enfin la relation entre les politiques et la société civile qui se modifie, entraînant de surcroît de nouvelles exigences pour les politiques. Dans les champs économique, social ou culturel, les municipalités doivent s’associer à d’autres acteurs si elles veulent mener une politique de développement : des industriels pour des projets de développement local, des associations d’usagers sur les questions de la vie quotidienne, d’autres plus militantes sur le logement, l’immigration, l’exclusion ou le programme culturel. Dans chacun des domaines, des « mondes » – où s’expriment des manières différentes de voir, de dialoguer, de confronter – l’élu, dans une position d’interface, essaye de réconcilier les perspectives et veille à l’aboutissement des initiatives.
A travers ces diverses évolutions se dessine un nouveau visage de l’élu : bon gestionnaire ou organisateur, il n’est plus tout puissant, il dialogue et devient homme ou femme de relations : impliqué dans de multiples instances et dossiers, il connaît les personnes, il suscite les rencontres, il fédère les habitants, parvient à rendre compte de l’avancée des projets et à communiquer. Sa figure se détache ainsi de celle du « magistrat » pour se rapprocher de celle du « médiateur ».