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Dossier : Conquête spatiale : jusqu’où aller ?

Guerre froide, acte II ?

Spoutnik 1 (« compagnon » ou « satellite » en russe) est le premier satellite artificiel de la Terre. Il est placé en orbite en 1957 par l’URSS. Réplique de Spoutnik 1/ © Nasa
Spoutnik 1 (« compagnon » ou « satellite » en russe) est le premier satellite artificiel de la Terre. Il est placé en orbite en 1957 par l’URSS. Réplique de Spoutnik 1/ © Nasa

La conquête spatiale reste enracinée dans la rivalité entre superpuissances sous la guerre froide : autocélébration en surface et course à l’armement en coulisses. L’histoire n’est peut-être pas terminée.


Au cours de la Seconde Guerre mondiale apparaissent les premières fusées modernes de l’histoire de l’astronautique, dont le tristement célèbre missile balistique allemand V2, de Wernher von Braun. Ce modèle ouvre la voie aux missiles balistiques pour la force de frappe nucléaire, mais aussi aux lanceurs de satellites pour la conquête civile et militaire de l’espace. À partir de 1945, les principaux vainqueurs de la guerre s’approprient les technologies allemandes en exfiltrant et recrutant leurs concepteurs (dont von Braun lui-même) lors d’opérations spéciales comme « Paperclip » côté américain et « Osoaviakhim » côté soviétique.

Dès 1946, les Américains procèdent à des tirs de V2 récupérés ou reconstitués depuis leur territoire. Le 24 octobre de cette année-là, une caméra embarquée filme pour la première fois la Terre depuis l’espace, à 105 km d’altitude. Les scientifiques prennent conscience de l’intérêt de ce type d’engin qui, en tant que fusée-sonde, permet d’explorer la banlieue terrestre et d’en étudier le milieu en y envoyant même des animaux.

C’est ainsi que le singe rhésus Albert II atteint le premier les frontières de l’espace, le 14 juin 1949, mais perd la vie dans l’impact du retour. Les Soviétiques entreprennent la même démarche. Guerre froide oblige, les chiens Tsygan et Dezik effectuent un vol suborbital (un vol spatial court, aux frontières de la Terre et de l’espace, sans mise en orbite de l’appareil), le 22 juillet 1951.

La conquête spatiale demeure en premier lieu motivée par des besoins militaires et stratégiques.

La course à l’espace a bel et bien commencé et bénéficie d’un contexte international favorable. Des scientifiques de premier plan, dont l’américain Lloyd Berkner et le britannique Sydney Chapman, prennent l’initiative d’une « année géophysique internationale » (AGI) au début des années 1950. L’événement, qui mobilise soixante-sept pays, vise à une étude globale de la Terre, du sol à la haute atmosphère, et plus particulièrement des interactions du soleil avec l’atmosphère terrestre à l’aide de fusées-sondes. Américains et Soviétiques en profitent pour annoncer le lancement des premiers satellites artificiels permettant des études depuis une orbite et sur le long terme.

Du missile au lanceur

La conquête spatiale demeure en premier lieu motivée par des besoins militaires et stratégiques. Il s’agit, d’une part, d’obtenir la capacité d’observer le territoire adverse à l’aide de satellites de reconnaissance optique et d’autre part, de trouver le moyen de placer sur orbite les satellites en question sans oublier d’emporter une bombe nucléaire. C’est ainsi qu’à partir de la technologie du V2, militaires américains et soviétiques mettent au point les premiers missiles balistiques.

Moins avancés en matière de bombardier stratégique – c’est-à-dire lesté d’une bombe atomique –, les Soviétiques, sous l’impulsion de Sergueï Korolev, donnent la priorité au missile balistique et prennent de vitesse les Américains. Au sein des Instituts de recherche scientifique, leurs bureaux d’études (OKB) s’engagent dans la conception de nombreux engins de plus en plus puissants jusqu’à la R7, premier missile intercontinental d’une portée de plus de 8 000 kilomètres.

Côté américain, les études balistiques sont dispersées au sein des différentes armées. Sous la conduite de von Braun, l’Army Ballistic Missile Agency (ABMA) de l’US Army réalise le missile Redstone, de portée voisine de celle du V2 (300 km), puis le Jupiter, de portée intermédiaire (2 400 km). L’US Air Force développe Atlas et Titan, appelés à devenir les premiers missiles intercontinentaux.

Lexique

Fusée-sonde : se dit d’un appareil effectuant un court vol suborbital afin de récolter des données.

Missile balistique : se dit d’une fusée emportant une bombe atomique qui atteint sa cible à l’issue d’une trajectoire passant par l’espace.

Lanceur : se dit d’une fusée capable de placer sur orbite un satellite à l’aide d’un étage supérieur.

Quant à l’US Navy, il lui revient d’élaborer la fusée-sonde Viking, à partir de laquelle est conçu le petit lanceur Vanguard, lui-même appelé à effectuer sa première satellisation dans le cadre de l’AGI. Le président américain Eisenhower tient en effet à ce que l’opération se fasse par un lanceur à vocation scientifique et non par un missile militaire converti en lanceur.

Les Soviétiques n’ont pas la même retenue et procèdent à la première satellisation de l’histoire à l’aide de la R7, qui place sur orbite le célèbre Spoutnik, le 4 octobre 1957. Ils récidivent un mois plus tard avec Spoutnik 2, qui place sur orbite le premier animal, la chienne Laïka, au prix d’une véritable opération de propagande.

Maîtrisant le binôme missile intercontinental et bombe atomique, l’URSS ouvre en grand les portes de l’espace. Mieux, elle conçoit un satellite déclinable en deux versions : un satellite de reconnaissance (Zenit) et une capsule spatiale (Vostok). C’est à bord de Vostok 1 que Youri Gagarine devient, le 12 avril 1961, le premier humain à quitter le berceau terrestre1 et à en voir la forme.

Une manche partout

En cette occasion, l’URSS a une fois de plus pris de vitesse son grand ennemi. Après l’échec de Vanguard, les Américains ont pourtant satellisé Explorer 1, grâce au lanceur Juno dérivé du missile Jupiter de l’ABMA. Dans la foulée et pour contrer la dynamique soviétique, le président Eisenhower a institué en juillet 1958 la National Aeronautics and Space Agency (Nasa), concentrant les activités spatiales civiles américaines, dont le programme phare Mercury prévoit d’envoyer un homme dans l’espace.

Les intentions américaines se précisent en réaction au vol inaugural de Gagarine, lors d’un important discours prononcé par le président John Kennedy devant le Congrès le 25 mai 1961 : « Notre nation doit s’engager à faire atterrir l’homme sur la Lune et à le ramener sur Terre sain et sauf avant la fin de la décennie. »

Les États-Unis remportent la « course à la Lune » le 21 juillet 1969 grâce à Apollo 11.

Kennedy assassiné, son successeur Lyndon Johnson mène le pari lunaire à son terme. Malgré les difficultés et les drames – dont la mort de l’équipage Apollo 1 en répétition au sol le 27 janvier 1967 –, les États-Unis remportent la « course à la Lune » le 21 juillet 1969 grâce à Apollo 11 (lancé par le Saturn 5 de von Braun).

La bannière étoilée flotte sur la croûte lunaire à la faveur d’« un petit pas pour l’homme, mais un bond de géant pour l’humanité » décrit par Neil Armstrong. Les Soviétiques avaient remporté la première manche de la conquête spatiale. Les États-Unis s’adjugent la seconde : celle du « pied sur la Lune ».

Le contexte change néanmoins alors que les Américains réalisent cinq autres débarquements lunaires jusqu’en décembre 1972. L’heure est à la Détente. L’URSS et les États-Unis abandonnent les défis coûteux et se replient sur l’orbite terrestre dans le domaine des vols habités. Plusieurs stations orbitales – Saliout soviétiques et Skylab américain – se déploient.

La Détente spatiale se manifeste le 17 juillet 1975 avec le vol conjoint Apollo-Soyouz, ponctué avec la poignée de mains entre l’Américain Thomas Stafford et le Soviétique Alexeï Leonov. Les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 contribuent également à mettre un coup d’arrêt aux projets trop ambitieux, comme le vol habité sur Mars tant rêvé notamment par von Braun. Bien que synonymes de puissance, les vols habités ne permettent pas l’exploration des autres mondes du système solaire.

Suite à l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979, la course aux armements connaît une nouvelle accélération.

Ces moments emblématiques de la conquête spatiale ne sauraient pour autant en éclipser le pendant militarisé, autrement absent des radars médiatiques, engagé jusqu’à aujourd’hui dès le milieu de la décennie 1950. C’est à cette même époque que l’US Air Force lance l’étude du satellite de reconnaissance. En pleine course aux armements, les États-Unis craignent une attaque surprise soviétique.

L’envoi du premier Spoutnik en octobre 1957 conforte cette crainte et pousse les Américains à déployer entre 1959 et 1972 les premiers satellites de reconnaissance Corona – appelés plus tard Key Hole –, déguisés en programme technologique sous le nom de Discoverer pour en dissimuler la véritable nature. L’objectif est d’évaluer la menace des missiles soviétiques en repérant notamment le nombre de sites de lancement.

Les Soviétiques font évidemment de même avec leurs propres satellites de reconnaissance Zenit (1961-1994) qui, comme leurs vis-à-vis américains, sont affublés du nom générique de Cosmos. Très vite, la nature des satellites militaires se diversifie : certains sont utilisés pour repérer le décollage des missiles balistiques, d’autres pour intercepter les télécommunications sécurisées avec les armées ou pour connaître la position des troupes.

Suite à l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979, la course aux armements connaît une nouvelle accélération. L’Initiative de défense stratégique (IDS) portée par le président Ronald Reagan et surnommée « Star Wars » ou la « guerre des étoiles » par les médias, consiste alors à sanctuariser le territoire américain en détectant et en détruisant les missiles balistiques ennemis en cas d’attaque. Jamais le volet spatial n’a atteint une telle importance dans la stratégie militaire.

Lieu de puissance et de prestige tant militaire que scientifique, l’espace attire rapidement d’autres nations.

Lieu de puissance et de prestige tant militaire que scientifique, l’espace attire rapidement d’autres nations. Leur démarche est identique à celle des deux superpuissances avec le développement de fusées-sondes pour la science, comme Véronique en France et T7-M en Chine (cf. l’article de Philippe Coué), et celui de missiles balistiques pour leur force de frappe nucléaire.

C’est à partir de ces derniers que s’élaborent des lanceurs – Diamant en France ou Longue Marche en Chine – permettant d’accéder à l’espace en toute indépendance. D’autres pays en revanche, comme le Japon et surtout l’Inde (cf. encadré ci-dessous), perçoivent la conquête spatiale avant tout comme un outil au service du développement, sans toutefois oublier sa dimension militaire.

La fin de la guerre froide a mis un terme pour un temps à l’esprit de conquête au profit de celui d’« aventure ». Une véritable entente se dessine même entre ennemis d’hier à travers l’emblématique Station spatiale internationale (ISS) qui regroupe quinze pays (États-Unis, Russie, Japon, Canada et onze États européens).

Si la coopération se poursuit jusqu’à nos jours au sein de cet impressionnant laboratoire de l’espace, les rivalités et les enjeux de puissance n’ont cependant jamais vraiment disparu. On assiste même ces dernières années à une nouvelle accélération de la militarisation de l’espace. Une « nouvelle guerre froide » se dessine entre les États-Unis, la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping. Les rivalités concernent autant le retour annoncé de l’homme sur la Lune que le premier vol habité sur Mars. 

En savoir +

La route de l’Inde

« Pays des gourous », l’Inde porte en elle une longue tradition scientifique qui s’est affirmée dès l’époque de la domination britannique. Ainsi, dans le domaine de la physique, plusieurs scientifiques de talent ont émergé, comme Chandrashekhara V. Râman, prix Nobel en 1930.

L’avènement de l’« année géophysique internationale » (où l’Inde figurait en tant qu’État coopérant) et le lancement des premiers satellites artificiels en 1957 et 1958 offrent aux physiciens indiens – dont Vikram Sarabhaï, le père du spatial indien – l’occasion d’aller de l’avant.

L’originalité de leur démarche est alors d’utiliser des technologies spatiales obtenues à moindre coût via les coopérations soviétique, américaine et même française. Ces technologies servent au développement de la nation, notamment dans les domaines éducatif (télévision à l’école) et sanitaire (télémédecine). Puissance nucléaire militaire, l’Inde produit ses propres missiles balistiques.

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