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Animé par la relation entre science et foi, l’Observatoire astronomique du Vatican est l’un des rares lieux à penser l’espace comme un commun. La Revue Projet s’y est rendue.
Discerner suppose de voir clair. L’Observatoire astronomique du Vatican ou Specola Vaticana, confié à des jésuites depuis l’origine, n’a jamais dérogé à ce principe, comme l’illustre la migration régulière de ses infrastructures.
Bientôt trente ans que son dernier télescope actif a cessé d’opérer dans l’enceinte de la résidence papale de Castel Gandolfo (cf. encadré). L’œil des jésuites astronomes travaille depuis les hauteurs du Mount Graham, en Arizona, d’où l’observation des astres ne souffre pas des pollutions terrestres. Le ciel étoilé est devenu rare et la « contemplatio ad amorem », plus difficile.
« Cette capacité de discernement traduit l’invitation du pape François à rêver ensemble, formulée dans son encyclique Fratelli Tutti », confie Paul Gabor, jésuite slovaque pour partie formé à Paris et vice-président du groupe de recherche de la Specola. « La conquête spatiale, les aspirations cosmiques de l’humanité, en relèvent directement. Mais attention à ce que les rêves ne deviennent pas des cauchemars. »
L’avertissement vaut rappel de l’engagement scellé par le traité de l’espace du 27 janvier 1967, dont Fratelli Tutti reprend quasi tel quel le préambule : « L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, doivent s’effectuer pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays. »
« En matière d’espace, nous avons collectivement capitulé devant les grandes puissances. » (Jean-Baptiste Kikwaya)
Les éternelles rivalités entre puissances dans la conquête spatiale, ajoutées à l’irruption du New Space, semblent reléguer cette préconisation au vœu pieux. La Specola reconnaît elle-même les limites de son pouvoir d’influence, à l’image de celui du Saint-Siège dont elle est l’institution scientifique officielle.
« Le Vatican n’a pas d’autre pouvoir que moral », souligne l’astronome jésuite Jean-Baptiste Kikwaya. « En matière d’espace, nous avons collectivement capitulé devant les grandes puissances. » Le temps est loin où le magistère de l’Église romaine avait prise directe, et pas toujours pour le meilleur, sur les découvertes et progrès scientifiques.
La Specola n’en revendique pas moins une activité militante manifestée par son statut de membre de l’International Dark Side Association, au nom de la protection du ciel étoilé contre les débris spatiaux et la pollution lumineuse. Même relative, son autorité morale tient ferme dans le débat sur les risques accrus de privatisation des connaissances et usages de l’espace, voire de l’espace lui-même. Sa parole porte au sein du Comité onusien des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique (Copuos)1.
C’est malgré tout de sa qualité première d’institut scientifique enraciné dans l’Église que se dégage sa force principale. « Notre mission est double : expliquer l’Église au monde de la science et, à l’inverse, expliquer la science à l’Église », reprend Paul Gabor. « Et “c’est dans la première que vous réussissez le mieux !”, ajoutait le pape Jean XXIII. » Au cœur de la mission se noue l’interrogation fondamentale sur la relation entre science et foi et la problématique n’a rien perdu de son actualité.
« La science divise, y compris parmi les chrétiens eux-mêmes, comme le montrent les polémiques autour des vaccins anti-COVID ou le changement climatique », se désole Jean-Baptiste Kikwaya. « Le phénomène de contestation de la science prend des proportions inquiétantes, particulièrement aux États-Unis. » Le constat justifie d’« aller aux frontières » de l’activité scientifique, au-devant non seulement des limites du savoir mais aussi de la foi dans (et à l’épreuve de) la science. Et quel terrain plus prédestiné que le domaine spatial pour en prendre le risque ?
Comment concilier le Big Bang et la Genèse ? L’étoile de Bethléem n’était-elle qu’une pieuse histoire ou une description réelle d’événements astronomiques ? Que s’est-il réellement passé entre Galilée et l’Église catholique ? Avec humour, deux astronomes du Vatican explorent ces questions sur la science, la foi et la nature de l’univers.
Guy Consolmagno, Paul Mueller, Would You Baptize an Extraterrestrial?, Image, 2014.
Congolais d’origine, formé à Namur, Jean-Baptiste Kikwaya s’est spécialisé dans l’étude des objets géo croiseurs (astéroïdes, comètes, météores). L’ample collection d’astéroïdes conservée au sein de la Specola, qu’il a intégrée en 2012, profite à ses recherches. Elle nourrit également chez lui des questionnements plus métaphysiques.
« Étudier les astéroïdes, ce n’est pas seulement se contenter de décrire leur composition. C’est aussi affronter la question de leur provenance, quitte à relier cette question à certains modèles scientifiques comme celui du Big Bang », explique-t-il. « On voit bien que l’interrogation dépasse le seul domaine scientifique, et que l’activité produit des choses qui la dépasse. »
C’est dans cette faille que se loge le difficile équilibre entre science et foi. Pour le jésuite astronome, l’articulation de l’une et de l’autre implique d’abord d’assumer cette part de vide. « Compte tenu de mon activité scientifique, puis-je m’ouvrir à la foi ? » La réponse devrait aller de soi pour un prêtre. Elle est pourtant négative.
« La science comme telle ne donne pas accès à la foi. La foi naît de ce que j’appelle l’expérience de la vie. Elle se joue dans un discernement qui oblige à se détacher de l’activité en tant que telle. Elle tient également à l’apport émotionnel qui caractérise l’expérience de la vie dans la relation à cette activité. »
Ce discernement personnel contribue-t-il, à un niveau plus général, à l’incorporation des notions et découvertes scientifiques à la réflexion théologique ? L’enjeu a été clairement réaffirmé sous le pontificat de Jean-Paul II. « Le progrès scientifique représente un sujet majeur pour la théologie », avait écrit celui-ci à George Coyne (1933-2020), directeur de l’Observatoire de 1978 à 2006.
« La culture scientifique demeure assez étrange pour l’Église. » (Paul Gabor)
Les spécialisations très pointues des membres de la Specola ne facilitent pas toujours, en amont, la convergence des savoirs. « Chacun vient avec son bagage. Nous n’avons pas vrament de pistes scientifiques en commun », relève Paul Gabor tout en précisant que « l’Église est globalement formée à la culture des humanités et la culture scientifique demeure pour elle assez étrange ».
La passerelle entre science et ecclésiologie au sein de la Specola dépend aussi du « leader, c’est-à-dire du pape lui-même », fait valoir Jean-Baptiste Kikwaya, pour qui « le pape François nous encourage et simplifie notre cadre de travail ».
L’actuelle proximité entre l’Observatoire et le Trône de Pierre tient certes à l’affiliation jésuite de part et d’autre, mais plus encore à une communauté de vues sur le futur de l’humanité. « L’Église a vocation à réclamer que les données recueillies par la conquête spatiale soient portées à la connaissance de tous, et non pas limitées aux intérêts de quelques-uns », plaide encore Jean-Baptiste Kikwaya.
Car il en va bel et bien de la survie de la planète. « Nous avons une frontière à protéger : notre atmosphère. À défaut, nous allons tous périr. » Qui sait si de la Specola accouchera du concept de « bien commun et vital ».
La Specola est l’institution scientifique de l’État du Vatican. Elle est dotée d’un rôle d’information, d’éducation et d’intervention en terrain diplomatique. Elle compte à ce jour quinze scientifiques, dont treize jésuites et deux prêtres diocésains détachés. L’observatoire, à l’origine établi à Rome, est né une première fois en 1578 de la volonté du pape Grégoire XIII de réformer le calendrier.
La tâche en est confiée aux jésuites astronomes du Collège romain, créé par Ignace de Loyola en 1551. Cette première mouture de la Specola perdure jusqu’en 1878, époque où les tensions entre le Royaume d’Italie et le Saint-Siège aboutissent à la confiscation des observatoires.
L’Observatoire, sous sa forme actuelle, renaît en 1891 à la faveur d’un motu proprio du pape Léon XIII, peu après la publication de son encyclique Rerum Novarum. L’Église entend alors témoigner de son ouverture au progrès scientifique et même de sa capacité à y contribuer. Le déménagement de l’Observatoire à Castel Gandolfo intervient dans les années 1930, alors que l’observation spatiale de pointe depuis Rome est devenue impossible.
La même raison a conduit à inaugurer un nouveau télescope en Arizona en 1993, la maison-mère de Castel Gandolfo conservant la collection de météorites et la bibliothèque historique.
1 Institué en 1958, ce comité regroupe les délégations de 95 États-membres, dont le Vatican.