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L’entrée d’acteurs et d’intérêts privés dans le domaine spatial identifie le New Space. Un premier pas vers la privatisation de l’espace ?
Très médiatisé aujourd’hui, le New Space symboliserait l’avènement d’une société nouvelle, fondée sur des méthodes modernes de production faites à la fois d’intelligence artificielle et de prise de risques, mais aussi sur une conception inédite des enjeux planétaires. Les grands acteurs du New Space comme Elon Musk ou Jeff Bezos ont en commun d’avoir de véritables visions du monde, des projets pour l’humanité qui dépassent le périmètre traditionnel d’un industriel du secteur spatial.
C’est aussi par contraste avec les traditions d’un secteur tourné sur lui-même que le New Space semble avoir attiré l’attention. À la fois les origines et les pratiques de ces nouveaux entrepreneurs tranchent avec les habitudes d’un secteur né il y a soixante ans de l’affrontement bipolaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. L’histoire de l’industrie spatiale a d’abord été le lieu de projets militaires ou de programmes gouvernementaux le plus souvent peu sujets à la publicité.
L’ambiance de secret qui entourait la dissuasion nucléaire a longtemps imprégné l’ensemble de cette industrie. Les mêmes communautés de spécialistes s’occupaient de missiles balistiques et de lancement spatial, tandis que l’observation de la Terre par satellite avait d’abord pour but de surveiller les arsenaux adverses. La course à la Lune elle-même n’a bénéficié d’une visibilité mondiale inédite que pour affirmer la supériorité américaine sur le système soviétique.
Dès les années 1990, l’État fédéral américain choisit de structurer un secteur spatial privé.
Or, contre l’impression de rupture qu’il suscite, le New Space s’enracine dans le contexte particulier des États-Unis du milieu des années 1990. Il s’agit alors d’aider un complexe militaro-industriel américain massif à se transformer en atout économique et politique tandis que débute l’après-guerre froide. L’État choisit de structurer un nouveau secteur spatial privé et soutient puissamment son développement, tant sur le plan commercial – il en est le premier client – que réglementaire. La jonction de ce secteur avec celui de l’information, alors en pleine expansion, crée les conditions de l’essor et de la viabilité du New Space des années 2000.
Aux États-Unis, la double mandature Obama a largement validé cette orientation générale, avec la loi fédérale (ou Space Act) de novembre 2015, octroyant le droit aux citoyens américains d’exploiter commercialement « des ressources liées aux astéroïdes ou plus généralement d’origine spatiale, incluant la possession, la propriété, le transport et le droit de vente [de ces ressources] en accord avec les textes applicables, y compris les obligations internationales des États-Unis ».
Le texte continue de susciter d’importantes controverses au niveau international. Le débat n’est pas que symbolique, tant il marque une volonté outre-Atlantique de faire évoluer les textes internationaux, ou, à tout le moins, d’en imposer une lecture qui les adapte aux nouvelles dynamiques économiques.
L’effort s’est poursuivi sous l’administration Trump via l’ordre exécutif n° 13914 du 6 avril 2020, qui crée un lien sans ambiguïté entre l’ouverture à l’exploitation commerciale de la Lune et la lecture américaine du droit de l’espace. « L’espace extra-atmosphérique est un domaine d’activité humaine juridiquement et physiquement unique, et les États-Unis ne le considèrent pas comme un bien commun mondial », lit-on dans ce décret présidentiel. « En conséquence, les États-Unis ont pour politique d’encourager le soutien international à la récupération et à l’utilisation publique et privée des ressources de l’espace conformément au droit applicable. »
L’enjeu politique est de maintenir les États-Unis à la pointe du spatial face à la Chine.
Cette perspective, qui suscite aujourd’hui l’intérêt de nombreux projets privés, s’inscrit donc dans un projet politique plus large, assumé par les administrations américaines successives. À ses débuts, la politique spatiale américaine peinait à trouver ses repères au lendemain du désastre du 1er février 2003 (l’accident de la navette Columbia STS-107 et la mort des sept membres d’équipage). Son programme d’exploration était jugé coûteux et sans réel objectif. La Chine, de son côté, s’affirmait, déjà en 2003, de plus en plus présente avec la mise en orbite du premier taïkonaute (Cf. l’article de Philippe Coué).
L’enjeu politique n’est pas mince. Il s’agit bien de maintenir les États-Unis à la pointe des efforts dans tous les domaines spatiaux face à l’Empire du Milieu, perçu comme une véritable puissance spatiale concurrente. Mais l’objectif est aussi de montrer à l’opinion publique que les leçons ont été tirées des critiques adressées à la mauvaise gestion du programme spatial et qu’un nouveau départ, soutenu par de nouveaux industriels, est en vue.
Plusieurs entreprises du New Space ont aujourd’hui pour principal client le gouvernement américain. C’est notamment le cas de SpaceX du magnat Elon Musk dans le domaine des lancements. C’est également celui de la société Planet, start-up moins connue fondée en 2002, qui dispose aujourd’hui de près de 150 microsatellites d’observation et dont le Pentagone est un client important.
Ainsi doit-on se garder de conclusions hâtives qui considéreraient aujourd’hui le New Space comme un vaste mouvement de privatisation de l’espace. L’essentiel des flux financiers qui alimentent l’activité spatiale, y compris aux États-Unis, a une origine publique et les budgets conjoints de la Nasa, du Pentagone ou des autres agences spatiales dans le monde resteront largement dominants dans les années à venir.
Les astronautes de la station spatiale internationale (ISS) emprunteront les moyens d’une compagnie de transport privée.
Par son omniprésence dans les programmes des États-Unis et des grandes coopérations internationales, SpaceX symbolise aujourd’hui l’ascension du New Space. Il est désormais acquis (et accepté) que les astronautes de la station spatiale internationale (ISS) emprunteront les moyens d’une compagnie de transport privée et non plus ceux directement opérés par le gouvernement américain. Les allers-retours récents de Thomas Pesquet vers et depuis l’ISS ont été particulièrement suivis pour cette raison.
Là encore, cette situation ne relève pas des seuls succès fulgurants d’une révolution managériale et productive. Dès 2006, la Nasa avait lancé ses premiers contrats dits de « services commerciaux de transport en orbite » (Cots), qui allaient permettre aux nouveaux entrants de devenir des partenaires de l’agence plutôt que de classiques sous-traitants. Encore renforcée sous Barack Obama, cette orientation entend faire de la Maison-Blanche le soutien actif d’une industrie plus moderne et plus compétitive, alors même que le programme d’exploration est repensé en profondeur.
Cette continuité met en lumière des conséquences pérennes au plan industriel. Le programme CCDev (pour Commercial Crew Development) de transport d’équipages vers l’ISS, initié en 2009, a été reconduit en 2012. Il apporte une première tranche de 440 millions de dollars à SpaceX, presque à égalité avec Boeing (460 millions). Puis, une version renouvelée du contrat en 2014 conduit à verser à Boeing 4,2 milliards de dollars et 2,6 milliards à SpaceX, qui s’affiche ainsi comme le leader de la « nouvelle industrie » dans l’activité de lancement.
Entre 2000 et 2020, 27,8 milliards de dollars ont été investis dans près de 400 start-ups du monde entier.
Une troisième vague de contrats concerne le réapprovisionnement de la station spatiale de 2019 à 2024 (sa fin de vie supposée). Ce Commercial Resupply Service 1 et 2 confirme, en 2016, l’installation de SpaceX aux côtés d’Orbital ATK comme l’un des principaux prestataires de transports par capsules (respectivement Dragon et Cygnus) avec un montant global de 14 milliards de dollars pour leurs services.
Ce soutien public continu a contribué à mobiliser l’investissement privé à des niveaux inédits, jusqu’à en faire un véritable pilier financier du New Space. Selon un cabinet américain spécialisé, ces nouveaux projets se sont concentrés en Californie, à Palo Alto et dans les environs de la Silicon Valley.
Ce cabinet estime qu’entre 2000 et 2020, 27,8 milliards de dollars ont été investis dans près de 400 start-ups du monde entier. Sur les trois dernières années, les États-Unis ont concentré à eux seuls 80 % des investissements mondiaux en volume et 45 % du nombre d’investisseurs dans le monde (538 sur un total de 1 212 identifiés dans le monde en 2020). Jusqu’en 2019, la Californie regroupait la moitié des investisseurs américains répertoriés.
Le phénomène a récemment connu une accélération avec deux tiers de montants investis au cours des cinq dernières années sur la période indiquée et une année 2020 record avec un investissement global de 7,6 milliards de dollars, chiffre qui s’établissait auparavant à une moyenne annuelle de 2,5 milliards de dollars.
Une montée en puissance progressive de la Chine, du Japon ou du Royaume-Uni se fait jour.
Au-delà de l’apparente domination américaine, une montée en puissance progressive de la Chine, du Japon ou du Royaume-Uni se fait jour à raison de respectivement 11 %, 9 % et 8 % du nombre des investisseurs en 2020. La France ne semble avoir pris son essor que récemment, avec dix-sept investisseurs répertoriés à cette même date.
Aux États-Unis, les financements privés en hausse du New Space ne signifient pas pour autant un désengagement de l’État. L’essor du secteur spatial militaire et notamment de la nouvelle Agence de développement spatial (SDA) et de la Space Force se traduit inévitablement par de nouvelles opportunités contractuelles pour les start-up américaines.
Dans tous les cas, la part des investissements privés continue de ne représenter qu’une fraction des dépenses publiques. Celles-ci assurent en réalité la continuité des activités spatiales et des emplois qui s’y associent. Vu de l’acteur public américain, le mouvement du New Space présente en définitive l’intérêt de la nouveauté et, espère-t-on, celui de l’efficacité de la dépense publique.
Le New Space cristallise d’abord la rencontre inédite entre des modes d’industrialisation, des stratégies d’exploitation commerciale et des processus techniques réellement nouveaux. Il s’impose aussi via des méthodes et des nouvelles technologies extérieures au secteur spatial. Si l’orientation stratégique vers le New Space reste pour l’heure un pari, certains de ses effets semblent d’ores et déjà avérés. À commencer par le bouleversement du secteur industriel spatial dans son ensemble.