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Dossier : Quels pouvoirs ont les victimes ?

Les pauvres : victimes ou coupables ?

Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté, 17 octobre 2011, Genève, Suisse. © UN photo/Pierre Albouy.
Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté, 17 octobre 2011, Genève, Suisse. © UN photo/Pierre Albouy.
Les pauvres, victimes du fonctionnement de la société ? Ils ne ressentent pas le besoin d’être reconnus comme tels : ils se sentent coupables. L’Université populaire Quart Monde leur offre un lieu de réflexion pour ouvrir le chemin d’une libération.

Les personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté sont, selon certains, les victimes du fonctionnement de la société. Souvent exclues et rejetées, elles doivent vivre ou survivre en étant privées de l’accès aux droits fondamentaux (logement, protection médicale, éducation, formation, revenu, participation sociale…). Elles sont, de plus, jugées coupables de leur sort. Si elles se sentent personnellement persécutées par les circonstances humiliantes qu’elles vivent, elles les prennent comme des malchances personnelles et intègrent ce sentiment de culpabilité. La pauvreté n’est pas créatrice de valeurs propres, mais elle introduit dans une perpétuelle improvisation. Elle force à s’installer dans une condition qui limite les aspirations à la survie au niveau le plus élémentaire.

Le pauvre est une honte, il gêne dans le processus du travail, son enfant gêne l’école, il ne vote pas (ou mal), il est un poids pour le budget de l’aide sociale. Il n’a aucun rôle, ni individuel, ni collectif. Le peu d’aide matérielle ou sociale qu’on lui consent ne favorise pas sa promotion. « Ce cercle ne sera brisé que dans la mesure où la société établira avec les couches sociales sous-privilégiées des rapports humains d’une nouvelle qualité », conclut Wresinski.

Inventer de nouveaux rapports humains

Toutes les actions du Mouvement ATD Quart Monde sont conçues pour créer de nouveaux rapports sociaux : des rapports humains au cœur desquels se trouvent les personnes d’ordinaire rejetées et méprisées. Ainsi, l’Université populaire Quart Monde se veut un lieu d’expression collective où s’opère un renversement total des relations sociales, des relations de pouvoir liées aux savoirs. De façon inattendue, incongrue, elle consiste à demander aux personnes qui vivent dans la grande pauvreté et l’exclusion de contribuer par leur expérience et leur réflexion à une compréhension du monde incluant leur apport.

Les savoirs d’expérience des plus pauvres sont très utiles pour comprendre les dysfonctionnements de la société et tenter d’y remédier.

Elles ont souvent connu des déboires à l’école, elles sont supposées dépourvues de savoirs. Or s’intéresser à leur expérience de vie et les amener à y réfléchir est une démarche très fructueuse. Elle leur permet de construire des savoirs d’expérience, de les transmettre, de se remettre à apprendre. Ces savoirs d’expérience sont très utiles pour comprendre les dysfonctionnements de la société, le non-accès aux droits fondamentaux, et pour tenter d’y remédier. Ce travail de fond, accompli depuis de nombreuses années, produit des savoirs émancipateurs essentiels à la lutte contre la grande pauvreté.

Un engagement commun

Pourquoi des personnes entreraient-elles dans cette démarche ? Leur condition de pauvres et d’« assistés » les oblige, le plus souvent, à raconter leur vie, à étaler leurs malheurs pour « mériter » de l’aide, voire simplement pour accéder à leurs droits. À l’Université populaire, rien de tel. Les personnes s’engagent petit à petit dans une relation d’égal à égal avec l’entourage, elles perçoivent clairement que tous les participants ont part au combat pour le respect et les droits de tous. Les personnes pauvres sont sollicitées pour entrer dans ce combat. L’Université populaire veut offrir les conditions nécessaires à cette expression d’abord personnelle, puis collective. Cet espace de rencontre, de réflexion partagée, est bâti par et pour les personnes qui vivent dans la grande pauvreté, mais il réunit aussi des citoyens qui appartiennent à des milieux socio-économiques différents et veulent lutter contre la grande pauvreté.

Pendant deux heures, une centaine de personnes dialoguent ainsi. Leur apport, réfléchi au préalable au sein de groupes locaux de préparation, touche à des thèmes précis, en présence d’un invité ayant une expertise particulière (juge, médecin, philosophe…). Un réseau de membres qui ont une grande proximité avec les personnes défavorisées permet d’animer avec elles les petits groupes de préparation, dans un lieu proche de leur habitation (cité, caravane, squat…).

Sans préalable ni contrepartie

Le pari est de s’adresser à des personnes qui ont très peu bénéficié de l’éducation formelle, qui ont quitté le système scolaire sans avoir acquis les outils de base nécessaires : elles ont donc un autre rapport au savoir : « J’ai peu appris à l’école car je n’avais pas l’esprit à ça. » Elles ont des capacités qui n’ont pas été mises en valeur. Car non seulement elles n’ont pas bénéficié de formation, mais elles en ont une expérience négative. Pourtant s’il y a de fortes corrélations entre le milieu socioculturel et l’absence de formation qualifiante, il n’y a pas de causalité inéluctable entre grande pauvreté et non-savoir.

Certes, il faut prendre en compte la réalité : les non-savoirs, les blocages, les blessures, le rejet, la honte et la culpabilité de sa propre misère. « On a peur de parler quand on est moins instruit. On a peur d’être rejeté parce que certaines personnes sont plus instruites que nous. » Mais la réponse passe par la création de liens. « La personne qui a eu des difficultés est sauvage. C’est dur d’apprivoiser quelqu’un d’autre. Il faut prendre étape par étape. »

« La personne qui a eu des difficultés est sauvage. C’est dur d’apprivoiser quelqu’un d’autre. Il faut prendre étape par étape. »

Pour bâtir cette qualité de relation, une éthique est nécessaire : la reconnaissance de la dignité de chacun. « Vous ne regardez pas la personne dans sa détresse, vous regardez l’être humain en face de vous. » L’égalité est respectée : « On est tous sur le même piédestal, on est tous égaux… ». La culpabilité est récusée : « Je pensais que la misère, c’était de ma faute… » « J’ai été très surprise de voir les gens qui écoutaient ce que je disais et même d’entendre les réponses qui m’étaient faites. Aucun jugement n’était porté sur moi, ça m’a redonné une très grande confiance en moi-même. »

Le respect de la liberté de chacun est assuré. Personne ne doit se trouver dans une relation de dépendance. « Si je dis : ‘Je suis libre’, c’est qu’avant je n’avais pas le courage de la rencontre, tellement j’avais peur des gens. »

Réfléchir sur l’expérience

L’expérience de la privation, du déni, du rejet – une expérience souvent disqualifiante – est pleinement reconnue pour comprendre la grande pauvreté. Elle est le point de départ pour la combattre. Elle représente une expertise politique pour la démocratie, car elle est révélatrice du non-accès aux droits fondamentaux.

C’est elle qui doit, avant tout, être mise en lumière, car toute réalité de vie n’est pas une expérience en soi. Il faut, pour la faire émerger, un travail de réflexion, une prise de conscience. « À un moment donné, on ne voit même plus ce qu’il y a autour de soi. La violence, c’est la façon dont on nous traite tous les jours… Au premier abord, on ne la voit pas, et pourtant, on la subit. » Cette prise de conscience suppose une possibilité de recul, une sollicitation, une reconnaissance de son intérêt. Dans l’exclusion, la souffrance est niée. Comment exprimer sa souffrance s’il n’y a pas en même temps un moyen de s’en délivrer ?

Toute réalité de vie n’est pas une expérience en soi. Il faut, pour la faire émerger, un travail de réflexion, une prise de conscience.

Cette émergence passe par une entrée en relation positive, où l’exclu retrouve une identité dans une relation et un projet. Chacun est reconnu comme « combattant de la lutte contre la pauvreté », non pas comme un pauvre, comme une victime ou un plaignant. Chacun est considéré comme un défenseur des droits de l’homme, un membre du Quart Monde.

Mettre au jour l’expérience, cela ne signifie pas ressasser constamment les drames de sa vie, mais s’acheminer vers la compréhension de celle-ci. Sortir du chaos de l’incompréhension, de la perte de sens et de la culpabilité. Sortir de l’éventuelle condition de victime pour devenir acteur de sa libération.

Produire du sens

Cette réflexion sur l’expérience s’avère très puissante. Rencontrer d’autres personnes qui partagent les mêmes conditions de vie a un véritable impact : « Arrivée là, en entendant les autres, j’ai compris que j’avais des choses à apporter et des choses à recevoir. Justement, là, je me dis que je suis à ma place. » Un retournement s’opère. Exclue et isolée, la personne devient « sujet », acteur de sa propre histoire. La perspective de la retransmettre à d’autres en renforce le sens. De nombreux savoirs expérientiels sont ainsi partagés, concernant la famille, la vie personnelle, les droits, la vie du monde… Toutes les réalités de vie peuvent être évoquées.

Lorsque l’intérêt des personnes est éveillé et mobilisé, elles s’avèrent réceptives à de nouveaux savoirs. Tous ceux apportés par les différents participants sont intégrés et mis à profit. Et ces savoirs peuvent être émancipateurs. « À cette université populaire là, l’invité, un juge des tutelles, m’a permis de faire des démarches pour mon frère. J’ai été voir sa tutelle, je lui ai dit que selon la loi elle devait faire tous les mois un relevé de son salaire et de tout ce qu’il a. Maintenant, il les a. »

Les expériences sont confrontées entre elles, puis aux autres savoirs, dont celui de l’expert invité. Dans le dialogue qui s’établit, un autre savoir, enrichi par les apports de chacun, est ainsi édifié. Un spécialiste de la santé reconnaissait avoir beaucoup appris au cours de l’université populaire sur l’accès aux soins. « Revoir avec les personnes concernées les problèmes de gratuité, du coût de l’hôpital, des accueils, des urgences… Ça nous amène à revoir la chaîne des soins en profondeur. » Un autre invité souligne : « Ce que vous faites pour l’intellectuel, le praticien, la personne invitée, c’est une mise à l’épreuve du réel. Ceux-ci ont des hypothèses, des théories, des convictions, mais très rarement ils doivent les faire passer à l’épreuve du réel. » De même, un journaliste reconnaissait avoir perfectionné son apprentissage en participant à une université populaire sur les médias, en découvrant combien un article sur la pauvreté pouvait être blessant ou dégradant, alors même que son auteur voulait révéler l’intolérable de la misère.

Des savoirs de résilience

Face au traumatisme qu’est la grande pauvreté, l’Université populaire veut créer collectivement les conditions de la résilience. Non réalisée, celle-ci traduit une défaillance de l’entourage. L’impossibilité de socialiser sa souffrance provoque un sentiment de rejet et de honte. La rencontre entre des êtres humains qui ont vécu les mêmes souffrances transforme totalement ce sentiment. Les personnes se sentent « entières » : elles s’expriment paisiblement puisque chacun sait que l’autre l’accepte et le comprend. Il ne s’agit pas de faire revenir le passé qui réveillerait la douleur, mais de maîtriser le sentiment blessé et de le remanier pour en faire une action politique, philosophique ou artistique.

L’impossibilité de socialiser sa souffrance provoque un sentiment de rejet et de honte.

Les faits réels sont revécus dans le récit qui en est fait. Mais quand ils ne sont pas remaniés par des récits, partagés, la personne en souffrance ne peut s’en protéger ni les maîtriser. Si elle fréquente une communauté qui l’accepte avec sa blessure, elle peut commencer à construire sa résilience, à produire un nouveau sens ou donner, pour la première fois, un sens à l’expérience. « Ce qui donne force à la résilience, c’est la recherche du sens, bien plus que le sens lui-même ». Ainsi la démarche collective comprenant des personnes qui vivent la grande pauvreté et d’autres à leurs côtés avec leur empathie crée-t-elle cette possibilité de résilience.

Au cours d’une université populaire sur le thème « Mémoire de courages », une femme joue une saynète où elle représente un événement traumatique : l’arrestation de son fils, un matin, chez elle. La police interdit à son fils de l’embrasser. Elle explique ensuite : « J’ai montré qu’une mère de famille a quand même le courage de dire ce qu’elle a vécu à ces moments-là, que ça peut leur arriver à eux aussi. On n’est pas à l’abri d’un pépin, d’un gros ennui. Ça m’a apporté un soulagement, parce que j’ai eu le courage de le montrer. »

Ce n’est pas le fait en lui-même qui est à l’origine du sentiment de honte ou de fierté, mais la manière dont les récits alentour s’organisent. Chaque souffrance peut être interprétée comme une honte ou comme un courage. « La mémoire de la blessure peut être utilisée pour organiser une nouvelle manière de vivre, c’est-à-dire de transformer la blessure en une arme ».

Chaque souffrance peut être interprétée comme une honte ou comme un courage.

Cette métamorphose se fait par la voie du militantisme et des efforts pour que d’autres n’aient pas à subir les mêmes souffrances. Elle se fait grâce à un sentiment partagé et reconnu de fierté : la fierté d’avoir dépassé son traumatisme. L’exercice de la solidarité est alors une véritable voie de métamorphose : les personnes les plus résilientes sont celles qui s’engagent envers d’autres. L’on se découvre la possibilité de contribuer à une nouvelle construction sociale. L’émancipation naît de cette production collective des conditions de la résilience.



Joseph Wresinski, Refuser la misère, une pensée politique née de l’action, Éditions le Cerf/Quart Monde, 2007, p. 35.

L’Université populaire Quart Monde a été fondée en 1972 par Joseph Wresinski. Elle fonctionne depuis en réseau dans neuf villes en France et quinze autres pays. [www.atd-quartmonde.fr]

Citations des membres de l’Université populaire extraites de G. Defraigne Tardieu, L’Université populaire Quart Monde. La construction du savoir émancipatoire, Presses universitaires de Paris Ouest, 2012.

Boris Cyrulnik, Autobiographie d’un épouvantail, Odile Jacob, 2008.

Ibid., p. 225.

Ibid., p. 52.

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