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Dossier : Religions, une affaire publique ?

Informer, désinstrumentaliser le religieux

Des femmes chrétiennes protestent suite à la mort de manifestants chrétiens qui s'étaient affrontés à la police lors d'une manifestation un dimanche au Caire (Égypte) ©Contributor/IRIN
Des femmes chrétiennes protestent suite à la mort de manifestants chrétiens qui s'étaient affrontés à la police lors d'une manifestation un dimanche au Caire (Égypte) ©Contributor/IRIN
Entretien – Journaliste spécialiste des religions, G. Delrue considère que son rôle est notamment de désamorcer les tensions, en particulier politiques, qui se cristallisent autour des religions.

Quelle place accorde RFI, radio de service public à vocation internationale, aux religions ?

Geneviève Delrue – RFI accorde une vraie place à l’information dite religieuse. L’émission « Religions du monde » dont je m’occupe existe depuis vingt ans. Elle a un auditoire fidèle, situé principalement en Afrique francophone. Et qu’ils soient chrétiens ou musulmans, nos auditeurs accordent une grande importance à la vie religieuse et à la spiritualité. Parallèlement à cette émission hebdomadaire, je couvre l’actualité religieuse, notamment les voyages du pape ou des événements de premier plan. Enfin, je joue aussi pour la chaîne le rôle d’expert sur le traitement du fait religieux. Mon carnet d’adresses, construit au fil des années, s’avère utile pour la recherche d’invités liés à l’actualité. Je pense au Proche-Orient notamment. Depuis vingt ans, l’information religieuse a beaucoup évolué : elle est devenue transversale et se situe au carrefour de nombreuses questions qui recoupent la vie de nos sociétés et la vie internationale. C’est ce qui en fait la richesse, mais aussi la difficulté.

Quels sont les sujets qui dominent aujourd’hui la couverture de l’actualité religieuse à RFI ?

G. Delrue – Ce sont ceux liés à l’évolution de la géopolitique et à la montée de l’islamisme, notamment au Proche-Orient. Je pense bien sûr à la situation dramatique des chrétiens d’Orient, notamment d’Irak et de Syrie, mais également aux musulmans victimes de cette situation. Il y a aussi l’actualité vaticane, très dense avec la personnalité du pape François et les réformes qu’il a entreprises. Enfin, les questions sociétales qui ont traversé la société française, avec le mariage gay et ses sujets collatéraux, sont de celles qui intéressent notre auditoire, même si cela peut paraître éloigné de leurs préoccupations quotidiennes. J’accorde également une large place à la réflexion économique abordée sous l’angle de la doctrine sociale de l’Église.

Les journalistes sont-ils soumis davantage qu’auparavant à la contrainte de l’audimat, du courrier des lecteurs, des réseaux sociaux ?

G. Delrue – Sur RFI, radio de service public, même si l’auditoire fait l’objet d’études et d’analyses et qu’il s’agit bien sûr d’étendre l’audience, nous ne sommes pas soumis au diktat de l’audimat comme les chaînes de télévision. C’est une chance. Cela nous permet de travailler plus librement et d’aborder des sujets hors des sentiers battus. Le problème du journalisme, aujourd’hui, est de devoir répondre à des demandes contradictoires : l’immédiateté et l’information de fond. Pour l’information dite religieuse, cela est d’autant plus vrai. Elle doit répondre à des questions multiples qui concernent aussi bien l’homme dans sa quête spirituelle, que la place des religions dans la société, leurs évolutions internes. Comprendre les faits religieux, cela demande du travail et du temps. Or le temps s’accélère, et les deux dimensions, l’information et l’explication, sont en tension permanente.

« Je suis frappée par une instrumentalisation de la religion à des fins politiques. »

Le « retour du religieux » change-t-il sa perception ?

G. Delrue – Plus que par un « retour du religieux », je suis frappée par une instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Ceci doit orienter la façon d’en rendre compte. Ne pas attiser les antagonismes, montrer comment la religion peut servir des desseins politiques et donc la désinstrumentaliser : montrer que si les religions ont leurs « ismes », leurs intégrismes, leurs fanatismes, elles véhiculent des messages de paix et travaillent aussi à protéger l’individu, à le défendre face à un monde dominé par la financiarisation de l’économie.

Vous vous adressez à un auditoire très large. Quelles difficultés cela implique-t-il ?

G. Delrue – La prudence, le discernement, le souci d’équité et d’équilibre : ces préoccupations qui doivent être celles de tout journaliste sont encore plus aiguës quand on s’adresse à un auditoire étranger, dans des pays traversés par de fortes tensions ethniques, politiques, régionales, identitaires, où la religion est utilisée précisément comme un instrument au service de ces tensions. Il faut peser ses mots et faire très attention à ne pas jeter involontairement de l’huile sur le feu. Il faut avoir le souci d’apaiser. Le cas récent qui me vient à l’esprit est celui de la Centrafrique, mais il y a eu aussi celui des caricatures du prophète Mahomet.

« Le problème du journalisme est de devoir répondre à des demandes contradictoires : l’immédiateté et l’information de fond. »

Les journalistes sont-ils moins formés qu’avant ? Si oui, quelles conséquences ?

G. Delrue – J’appartiens à une génération qui a reçu une formation classique. La jeune génération, celle des 24-30 ans, a plus de mal à décrypter le fait religieux par manque de culture dans ce domaine. Mais je constate qu’elle est demandeuse, ouverte et a moins de préjugés que ses aînés.

Avec l’Association des journalistes d’information religieuse1, qui défend une approche non confessionnelle du fait religieux, nous apportons un service en organisant des formations en prévision de sujets d’actualité. Ainsi, en mars dernier, nous avons mis sur pied une formation à propos des canonisations de Jean XXIII et Jean-Paul II : qu’est-ce qu’une canonisation ? Le concile Vatican II, la personnalité de Jean XXIII, le contexte de la Guerre froide… Les jeunes journalistes, et les moins jeunes d’ailleurs, ont apprécié cette formation qui a eu, je pense, des répercussions très positives sur le traitement de cette actualité. Le traitement du religieux a cette originalité dans le paysage médiatique de se situer au carrefour des questions qui concernent l’homme dans ses interrogations les plus intimes, la vie en société, la vie internationale. Et ce journalisme si particulier a de l’avenir car il pose aussi la question du sens.

Propos recueillis par Solange de Coussemaker.

À lire aussi dans la question en débat
« Religions, une affaire publique ? »

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1 Cette association rassemble des professionnels de la presse écrite, parlée ou audiovisuelle dans les médias confessionnels ou non.


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