Chez les catholiques, il fut un temps où, pour ne pas être taxé de prosélytisme, l’on enseignait à vivre « en chrétien », sans pour autant s’en réclamer. Un témoignage dont la discrétion devait faire la force. Aujourd’hui, l’heure est davantage à l’affirmation visible de son identité. Les musulmans, eux aussi, revendiquent le droit à vivre selon leurs traditions. Dans une société « liquide », où l’individu a le choix infini de ses repères, de ses affiliations, les religions proposent une réponse éthique, une appartenance d’autant plus utile que les liens entre les êtres sont fragiles. Dans une Europe sécularisée (cf. F.-X. Kaufmann), les pratiquants, devenus minoritaires, éprouvent un besoin accru d’affirmer l’enracinement de leurs paroles, de leurs gestes.

La laïcité comme principe n’est pas contestée. Il est loin le temps où l’Église prétendait soumettre l’État à ses valeurs (cf. P. Portier). Les associations confessionnelles assument désormais tranquillement leur identité et leur originalité, le plus souvent en bonne entente avec l’État (cf. J.-M. Boisselier et P. Balmand). Pourtant, dans un monde laïc, la visibilité accrue des religions ne va pas de soi. En attestent le licenciement de la salariée de la crèche Baby-loup qui portait le foulard islamique (licenciement dont la validation par la Cour de cassation a suscité un tollé chez les magistrats), le débat autour des crucifix dans les écoles en Italie (cf. G. Costa), ou la controverse suscitée, en France, par la mobilisation de nombreux catholiques contre le mariage pour tous. Cet été encore, Nadine Morano et Harlem Désir formaient un étonnant duo pour s’émouvoir que des femmes puissent porter le voile à la plage… La première en appelant même à la création d’un « observatoire du mépris de la culture française » ! Sur le terreau d’une ignorance croissante vis-à-vis des religions, les affaires et les tentatives d’instrumentalisation se multiplient, exacerbées par la massification des réseaux et des médias (cf. G. Delrue). Un peu partout en Europe, on voudrait faire de l’islam, en particulier, un facteur de risque (cf. V. Amiraux). Et reléguer la religion dans la seule sphère privée.

Ces conceptions frileuses de la laïcité heurtent notre socle de valeurs. La liberté de religion, inscrite dans la Déclaration universelle des droits humains, suppose la possibilité d’une expression publique, toute restriction à cette liberté devant être proportionnée et non discriminatoire (cf. C. Baldwin). Balises essentielles, qui disqualifient, par exemple, l’interdiction des minarets en Suisse, les droits et libertés inscrits dans nos textes fondamentaux n’épuisent pourtant pas la question. Car la tension entre religions et État moderne est récurrente. Comment définir précisément le « vivre ensemble », au nom duquel la Cour européenne des droits de l’homme donne raison à la France quand elle bannit le voile intégral ? Comment un débat démocratique pluraliste peut-il s’accommoder de l’affirmation de vérités absolues, fût-ce au nom d’une loi « naturelle » ?

S’il appartient aux religions de faire entendre dans l’espace public une voix que l’on n’entend pas, ce n’est pas en adoptant une position de surplomb qu’elles seront les plus audibles, mais en allant à la rencontre, en cheminant aux côtés de celles et ceux qui souffrent (cf. C. Dagens). En cherchant à faire éclore au cœur du débat politique une parole née des blessures, du handicap, de l’exclusion sociale (cf. É. Grieu), mais aussi en donnant vie au troisième pilier de la devise républicaine : la fraternité. Les religions ne trouvent-elles pas leur sens premier, étymologique (re-ligare), dans les liens à renouer ? Alors il ne pourra plus s’agir, pour l’humanisme laïc, de s’en affranchir, mais, tout au contraire, d’y trouver un lieu précieux de renouvellement démocratique (cf. J.-C. Willaime).

À lire dans la question en débat
« Religions, une affaire publique ? »

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