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Dossier : Une société d'individus

Une société d'individus (introduction)


Le titre de ce dossier de Projet énonce un paradoxe. Les figures que prend l’individualisme contemporain peuvent exprimer l’atomisation de tout lien social. Seule compte la recherche par chacun de la réalisation de soi, dans la conquête d’une véritable autonomie, mais aussi dans la fragilité d’une solitude plus ou moins contrainte. Cependant, les individus continuent de faire société. Ils n’ont pas renoncé à construire des relations. Et les conditions sociales jouent toujours un rôle essentiel dans cette construction. Les individus sont à la fois plus déliés et peut-être plus ballottés, plus dépendants des modes et des rapports de force.

Comment la société d’individus qui se dessine pour demain sera-t-elle une société qui permette l’affirmation de chaque personne, de ses aspirations, la découverte de sa valeur unique, transcendante aux règles extérieures, et l’engagement dans des responsabilités partagées pour assurer un vivre ensemble, qui ne se réduise pas à un pluralisme sans arêtes, sans choix assumés ?

Il serait vain de se désoler devant la montée de l’individualisme, en le réduisant à sa caricature, d’égoïsme, et... de conformisme. Le diagnostic posé en liminaire par Alain Cugno nous invite à distinguer les deux registres : celui de l’individu privé et celui de l’individu public. C’est le risque d’un aplatissement des deux registres qui pose la vraie question, celle de l’accès de chacun à sa propre réalisation, celle de l’avenir de relations assumées entre tous.

La première partie du dossier, « Entre soi », dresse le tableau de cette société d’individus. A partir de l’observation des modes de vie (Robert Rochefort), à partir des enquêtes sur les valeurs des Européens (Pierre Bréchon), au travers d’une réflexion sur la gestion du pluralisme des idées et des choix et sur le recours privilégié à des réponses « procédurales » (Paul Valadier), on perçoit combien l’éventail des possibilités ouvertes à chacun représente une richesse incommensurable, ignorée des sociétés anciennes. Mais aussi combien, pour assurer l’épanouissement de « soi », nous éprouvons le besoin de valoriser des liens de complémentarité et de proximité. La rencontre des autres, la « reliance », la communauté d’amis ou d’idées, la famille fragilisée et... idéalisée, sont indispensables pour les individus, quand les références imposées ne sont plus acceptées. Mais l’« entre soi » peut conduire à occulter les relations de concurrence et l’affrontement à une véritable altérité. Les questions collectives appellent une responsabilité mutuelle et des institutions communes.

Car les individus d’aujourd’hui peuvent, curieusement, se revendiquer tolérants et se révéler conformistes et exclusifs, soumis à des modèles, sinon à des pressions. L’individu se structure dans un entre-soi, quand celui-ci permet une vraie rencontre ; il peut aussi rester dans sa solitude, même avec des semblables, ne participant pas personnellement à la formation d’un espace public.

Le deuxième volet du dossier, « Avec les autres », souligne cependant que le rôle des conditions sociales est loin d’être devenu secondaire. La valorisation de soi dans la famille (Thierry Blöss), dans le métier (Dominique Andolfatto), dans la participation à la Cité (Claude Fischer), ne se pose pas dans les mêmes termes selon les ressources économiques et culturelles de chacun. Et le souci d’autrui prend des figures diverses.

La prégnance d’un modèle « individualiste » dans les analyses les plus courantes risque d’ignorer les recherches concrètes de ceux qui sont affrontés à la définition de leur responsabilité, de leur rôle, de parent, de syndicaliste, de citoyen.

Enfin, Luc Boltanski et Eve Chiapello nous rappellent la nécessité d’une critique sociale renouvelée pour comprendre les risques d’inégalité dans une société d’individus devenus plus mobiles. L’autonomie des individus n’existerait pas, et ne se développera pas, indépendamment d’une longue histoire de conquêtes, culturelles, sociales, juridiques.


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