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L'écrit, le public, le politique

Joëlle Zask
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Dossier : La presse sous pression
©Matt callow/Flickr/CC
©Matt callow/Flickr/CC

L'écrit, le public, le politique


Resumé Le rôle irremplaçable de l’écrit pour former une opinion publique.

Les réflexions destinées à favoriser la démocratie participative, celle dans laquelle les citoyens devraient activement prendre part aux décisions de leur gouvernement, se sont focalisées depuis les années 80 sur des processus de prise de parole. Débats publics, délibération, conférences de citoyens, discussions publiques… : tels sont quelques-uns des termes à travers lesquels on a tenté de revaloriser le rôle de l’opinion publique en démocratie. Ces dispositifs de communication mettent l’accent sur l’échange verbal d’opinions, ou bien ils gomment la distinction entre écriture et oralité. Or cette distinction n’est pas sans importance. Si l’accent mis sur l’expression orale dispose à considérer l’opinion comme la traduction instantanée d’un sentiment personnel, la communication écrite installe celle-ci dans la durée, l’appelant à sédimenter, se stratifier, se travailler. S’interroger sur l’écrit, c’est s’interroger sur des situations d’interaction sociale qui donnent du temps à l’opinion. C’est assigner à cette dernière un autre rôle que celui que lui confère l’oral, domaine privilégié de l’immédiateté. On voudrait montrer que la presse écrite, à condition précisément de ne pas imiter la communication orale, est particulièrement adéquate pour la formation d’une opinion réellement publique et démocratique.

Une opinion d’abord réactive?

La démocratie politique est définie comme un régime dans lequel le « peuple » prend part au gouvernement. Comment y prend-il part ? Non en faisant les lois, en jugeant ou en exerçant le pouvoir, mais en faisant connaître ses opinions. Il communique au gouvernement son assentiment ou ses critiques, sa confiance ou sa méfiance, il s’exprime par des votes. Toutefois, depuis le début du 20e siècle et jusqu’à aujourd’hui, s’est imposée l’idée que l’opinion publique n’a qu’un pouvoir indirect, si grand soit-il, puisque son rôle consiste à réagir après-coup aux décisions du pouvoir en place. Comme le remarquait le politologue Lippmann dans les années 1910, bien qu’elle possède un pouvoir immense, l’opinion ne gouverne pas ; elle est toujours rétroactive. Elle juge et évalue le travail de ceux qui agissent réellement, ceux qui « accomplissent le travail du monde ». Elle dit oui ou non, critique ou s’aligne, rejette ou plébiscite 1.

Cette vision d’une opinion, non pas active, mais réactive, n’a fait que croître. Elle explique le primat accordé à l’oral sur l’écrit dans la communication publique. Puisque l’opinion réagit, que faut-il lui dire afin qu’elle se prononce en faveur du choix jugé favorable ? Comment l’orienter, la fabriquer, la manipuler ? Comment l’influencer ? Toutes les techniques de communication publique, dont le développement a considérablement marqué notre époque, ont été bien plus soucieuses d’infléchir le jugement des individus que de les aider à former leur opinion. Si l’on pense que le rôle de l’opinion consiste d’abord à « consentir », car telle est la condition à laquelle le gouvernement et son action sont légitimes, on développe des stratégies de manipulation, de la propagande à la mystification.

Une seconde précision s’impose, qui fait le lien entre l’opinion réactive et l’opinion sondée : en effet, le projet de « mesurer l’opinion » pour en connaître le verdict ne se serait pas aussi largement imposé si, au lieu de concevoir les opinions des citoyens comme un feed-back de la décision politique, l’importance de leur formation avait été reconnue. Quantifier les opinions (depuis Georges Gallup vers 1930, le nombre des d’instituts de sondage n’a cessé de se multiplier) n’a de sens que si l’on présuppose que chaque citoyen possède de fait une opinion, en quelque sorte a priori, préalablement à toute discussion ou information. La sommation statistique des opinions individuelles correspond alors à l’opinion publique, ce qui faisait dire à Stoetzel que l’opinion publique est ce que mesure les sondages d’opinion, et rien d’autre 2.

Conception réactive de l’opinion et sondage sont liés. La primauté de l’oral profite de cette combinaison : quand l’opinion publique n’est que l’agrégat des opinions individuelles, c’est bien l’esprit de chacun qui est visé. Les techniciens de la propagande l’ont bien compris : en agissant sur les ressorts de l’esprit individuel on parvient à « fabriquer » un consensus.

Face à ce que Habermas a appelé la « publicité de manipulation », plusieurs théories ont tenté de « redonner la parole aux citoyens ordinaires ». Pour cela, elles se sont situées sur le double terrain de la communication orale et de l’expression orale de l’opinion. Elles ont exploré le domaine des relations en face-à-face, des échanges directs, des discussions publiques : dispositifs, largement inspirés des débats parlementaires, au cours desquels les individus émettent leur opinion et les confrontent à celles des autres. Certes ces efforts ont abouti à des situations intéressantes (conférences de consensus, assemblées publiques, enquêtes publiques, etc.). Mais force est de constater qu’au cours d’un débat, il n’arrive jamais que toutes les opinions aient le même poids ! Certains parlent mieux, ont plus d’autorité, sont plus habiles, plus intimidants ou moins timorés. Les « leaders d’opinion » l’emportent d’autant plus facilement que les situations dialogiques en face-à-face font intervenir des facteurs psychologiques qui n’ont rien à voir avec les aptitudes à juger des problèmes et à proposer des solutions. C’est bien pour cette raison que Socrate, Platon ou Aristote s’étaient opposés aux sophistes.

De la foule au public

Le problème de la formation d’une véritable opinion publique peut se formuler ainsi : comment faire émerger une opinion commune qui soit, non l’agrégat d’opinions individuelles identiques ou similaires, mais le point de ralliement entre des opinions personnelles ? La presse écrite, à la condition qu’elle assure la publicité complète des informations, peut favoriser une telle formation à un degré bien supérieur à celui atteint dans la communication orale. Cela pour trois raisons au moins.

La première avait déjà été relevée par Gabriel Tarde. Il notait dès le début du vingtième siècle que l’invention des journaux quotidiens pourrait favoriser le passage de la « foule » au « public » 3. Un public, écrivait-il, est composé de l’ensemble des gens qui lisent. Plus exactement, il est formé par l’ensemble des lecteurs qui se savent en lien les uns avec les autres du fait qu’ils lisent les mêmes nouvelles, et disposent des mêmes informations. Contrairement à une foule, un public ne repose pas sur une identité d’opinion, mais seulement sur la conscience entretenue par chacun d’appartenir à une sorte de communauté spirituelle, celle des lecteurs de la presse. Il provient de ce sentiment de partage un « esprit public ».

Médiation entre « je » et « nous »

La seconde raison tient à la nature même de la communication écrite : un écrit se fixe et produit ainsi un point de repère. Il dispense un matériau stabilisé dans le temps. Il est aisé de rétracter sa parole, il est plus difficile de rétracter son écrit. D’où cette double conséquence : d’une part, l’auteur engage sa responsabilité d’une manière plus décisive que par la parole. D’autre part, qu’ils l’approuvent ou le désapprouvent, les lecteurs disposent d’un pôle de référence commun en fonction duquel ils se savent liés les uns aux autres et par rapport auquel ils peuvent mettre à l’épreuve et tester leurs opinions spontanées.

Or cette perspective importe considérablement en démocratie. Une démocratie suppose en effet (même s’il s’agit d’un idéal difficilement accessible), que tous les associés contribuent individuellement à décider des conditions de leur vie commune. Cette participation peut revêtir de nombreux aspects, les uns pratiques, les autres plus spirituels. Mais dans tous les cas, une conscience individuelle de cette contribution est requise, elle est la condition par laquelle un citoyen, quel qu’il soit, acquiert le sentiment de « compter pour un » : être utile et non superflu, être entendu, etc. Plus généralement, la conscience des effets ou des conséquences de nos actions ou de nos pensées sur le monde auquel nous appartenons est la condition, anthropologiquement parlant, de notre individuation, ou de notre humanisation. Tout projet démocratique repose sur cette conviction : elle en est l’élément constitutif depuis ses premières formulations.

Ce schéma d’une participation individuelle et consciente à la vie sociale (que l’on retrouve aussi bien au cœur des théories éducatives progressistes qu’en théorie politique démocratique), barre la route à la conception si courante d’un ciment social fondé sur l’unanimité des personnes concernées. L’important en démocratie n’est pas que les accords entre citoyens reposent sur la réitération d’opinions identiques soutenues par des citoyens prétendument « semblables », mais qu’ils soient atteints au terme d’une confluence d’opinions aussi individuelles que le sont les situations de vie des personnes concernées, leurs intérêts ou les handicaps qu’ils subissent du fait de leur interdépendance. Au lieu d’une unanimité avouée, d’une allégeance collective, d’une loyauté non questionnée ou d’un consensus tacite, on vise une dynamique de convergence d’opinions individuelles où le point grâce auquel elles peuvent être rendues compatibles se dégage peu à peu. On appelle ce point couramment « le bien commun ». Pour qu’une telle convergence se produise, il est nécessaire que chacun fasse le chemin vers un pôle de coopération possible et que ce pôle soit finalement posé comme envisageable ou intéressant pour chaque contributeur. Celui qui reste en dehors de cette dynamique, parce qu’il refuse de considérer les intérêts et opinions des autres, ou parce qu’il se trouve exclu des décisions qui pourtant l’implique, n’appartient pas à un régime dont on peut dire qu’il est démocratique.

Comme dans le domaine des appréciations esthétiques, un accord démocratique suppose donc des opinions concourantes, se stratifiant peu à peu jusqu’à former « l’esprit public » dans lequel Gabriel Tarde plaçait de grands espoirs. Il ne dépend nullement d’opinions identiques – semblables ou égales. Précisément, un écrit diffusé dans la presse peut jouer la fonction d’un point de focalisation concret autour duquel travailler à ce processus toujours repris de la stratification des opinions individuelles concernant la vie commune. Plus que tout autre catalyseur d’opinion, l’écrit est une médiation entre je et nous, dont il importe de reconnaître la spécificité irremplaçable.

Former son opinion

La troisième raison de la supériorité de l’écrit sur l’oral pour l’opinion publique, tient à la nature de la formation d’une opinion. Il est impossible que l’opinion politique sur les affaires communes (ce qu’est par définition une opinion publique) soit immédiate. Les problèmes dont les citoyens doivent juger sont désormais d’une telle complexité que la « raison naturelle » du citoyen traditionnellement invoquée, la « sagesse populaire », voire l’intérêt bien compris dans la tradition utilitariste, ne peuvent plus apparaître que comme des mythes. Afin d’être véritablement publique, l’opinion suppose un travail considérable de documentation, de consultation, de réflexion. Or l’écrit, notamment documentaire, joue ici un rôle crucial. Non seulement, en diffusant des données de réflexion, il installe l’opinion dans une dynamique de sédimentation durable, lui donnant du temps, mais en outre, il permet la pluralité des données, sans laquelle une opinion véritable ne pourrait émerger.

Il se dégage de ce bref panorama un visage en partie idéalisé de la presse écrite. Idéalisé, car même si un lecteur conserve généralement plus de liberté d’opinion qu’un auditeur, il est vrai que l’écrit peut à bien des égards nuire à la pluralité et à l’individualité des citoyens aussi sûrement qu’un discours de manipulation. Walter Lippmann, journaliste et philosophe américain, à une époque où les émissions radiophoniques n’existaient encore qu’à peine, avait étudié au cours de la Première Guerre mondiale les mécanismes d’intrusion, d’enrôlement et de propagande, dont témoignaient les journaux. Aujourd’hui, la presse entre largement dans le moule des techniques de communication manipulatrice dont Habermas a donné, dans L’Espace public, une description approfondie. Reste qu’une mission de la presse écrite en tant que vecteur de mise en lien entre des gens, entre les gens et leur monde, leur « environnement invisible » (Lippmann) peut continuer à être valorisée et promue. Quelle serait alors sa spécificité ? Proposons qu’il y ait entre l’écrit et l’oral la différence qui sépare diffusion et information d’un côté, et « communication » de l’autre. Cette dernière signifie « rendre commun ». Mais ses usages intensifs, souvent idéologiques et contradictoires, en ont tellement érodé le sens premier qu’il semble profitable de n’y avoir recours qu’avec précaution. Alors qu’informer et diffuser respectent le « principe de publicité » (le fait de rendre public) dont Habermas a fait la clé de voûte des démocraties libérales, communiquer suppose une unité, voire une identité, entre l’émetteur et le récepteur : l’usage veut aujourd’hui que la communication consiste à présenter une chose sous un angle tel que le récepteur puisse immédiatement l’accepter, la faire sienne, s’y reconnaître et par là se l’approprier. Or si historiquement la presse a pu être définie comme tribunal, accélérateur de l’opinion, source d’informations pluralisées ou contre-pouvoir, c’est qu’en démocratie il est apparu nécessaire d’inventer des moyens d’éduquer ou de former l’opinion, non des moyens de l’enrôler ou de lui plaire.

La stratification des opinions individuelles en une vision cohérente est un processus qui prend du temps. Il lui faut à la fois une base commune, une plate-forme d’action et un but commun. C’est en poursuivant celui-ci que les individus peuvent tomber d’accord. Les informations du jour, les analyses, les rapports et documents publiés, s’ils sont largement consultables dans la presse, peuvent jouer ce rôle en démocratie : non pas apporter la bonne parole, mais produire et diffuser des éléments de pensée à partir desquels une quête de convergence entre des individus dont les intérêts divergent parfois considérablement, peut être menée.

Joëlle Zask



1 / . Sur ces points, je me permets de renvoyer à mon ouvrage L’opinion publique et son double (Livre I) L’opinion sondée, L’Harmattan, coll. La philosophie en commun, 1999.

2 / Gabriel Tarde, L’opinion et la foule (1898-1899), Puf, 1989.

3 / Gabriel Tarde, L’opinion et la foule (1898-1899), Puf, 1989.


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